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    M. Geoffroy: «pour s’affranchir de la super-classe mondiale, il faut être une puissance»

    M. Geoffroy: «pour s’affranchir de la super-classe mondiale, il faut être une puissance»

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    Edouard Chanot
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    Peut-on évoquer l’élite mondiale et son action sans être taxé de complotisme? C’est le pari de Michel Geoffroy, ancien haut fonctionnaire, auteur de l’essai «La super-classe mondiale contre les peuples». Entretien.

    Vous en connaissez les membres. Alors, peut-être pas intimement, mais vous les apercevez quelquefois sur les Une des magazines. Peut-être même travaillez-vous pour certains d'entre eux. Car après tout, «ils» dirigent les grandes entreprises et la société actuelle, société qui est comme nous le savons tous, mondialisée. «Ils», ce sont les membres de l'élite mondiale. Ils s'appellent Drahi, Bolloré, Niel, Castries, Bergé, ou encore Soros et Buffett.

    Or bien sûr, une élite, ce n'est pas neutre. Elle a des ambitions, des intérêts, des buts. Mais elle est surtout contestée, contestée par des mouvements à travers le monde, des mouvements dits «populistes».

    Malheureusement, évoquer cette élite est toujours problématique. D'abord, parce que la plupart des critiques, admettons-le, ne sont pas toujours très sérieux. La critique est légitime, mais l'analyse rigoureuse de ce microcosme est rare, très rare. Et systématiquement jaillit dans les médias cette invective méprisante qui vaut réponse: «complotiste».

    Alors justement, il se trouve que nous avons sous les yeux un essai sociologique sur le sujet… et à côté de nous, son auteur. Michel Geoffroy était haut fonctionnaire, à Bercy pour être plus précis, et vient de publier La super-classe mondiale contre le peuple (Via Romana, 2018).

    «Ce projet de gouvernement mondial, ce n'est pas la "démocratie planétaire", comme l'écrit Monsieur Attali, c'est en fait la dictature mondiale. En particulier la dictature des grandes entreprises transnationales. C'est un complot contre la liberté, la souveraineté et l'identité des peuples. C'est aussi un complot parce que ces gens ne cachent pas leur projet, mais se gardent bien de leur soumettre à l'approbation des peuples. Ils cherchent au contraire à le mettre en œuvre subrepticement et à le rendre inéluctable, à travers des modes d'action économique et la soumission des peuples par la dette… Le complotisme est devenu une accusation générique.»

    Une dent contre les Anglo-saxons?

    «Ce vieux projet utopique [de domination du monde] commence à prendre un peu corps parce que les gens pensent qu'ils ont le pouvoir de le faire, en partie grâce à la puissance américaine. C'est pour ça que j'évoque les Anglo-saxons: ils sont aujourd'hui les porteurs de ce projet […] par le biais de l'idéologie libérale-libertaire et cosmopolite. […] Elle remonte au puritanisme. Les puritains pensent qu'ils sont élus par Dieu pour faire le bien des gens malgré eux. Ils pensent qu'ils ont découvert le meilleur régime du monde possible, la meilleure organisation économique du monde possible. Nous savons depuis, au moins La Fontaine, que ces gens sont dangereux… Je vous invite à relire la vieille fable "L'ours et l'amateur de jardin": l'ours veut aussi faire le bien du dormeur, veut chasser la mouche sur le front du dormeur, prend un pavé et écrase le crâne du dormeur… Certains ont sans doute de bonnes intentions, mais cela ne suffit pas.»

    ​Des réseaux plutôt que des institutions

    «Les cercles concentriques, c'est comme quand on jette une pierre dans l'eau: ça fait des cercles dont l'onde de choc se dilue progressivement. Le cœur nucléaire de la super-classe mondiale, c'est le pouvoir financier et économique transnational et dérégulé. Cela se traduit au plan sociologique par quelque chose d'essentiel: le pouvoir économique et financier n'a plus aucune limite. Les GAFA font tout ce qu'ils veulent: regardez, aujourd'hui ils censurent! Mais quand vis-à-vis des États, vous avez des garanties politiques et judiciaires derrière, vous n'avez aucune garantie contre la censure des GAFA. Ce cœur économique et financier prétend échapper aux règles communes et même dicter ces règles aux États. On retrouve cela dans les traités de libre-échange qui permettent aux grandes entreprises de contester les législations des États devant des tribunaux arbitraux, c'est-à-dire des tribunaux privés!»

    L'influence plutôt que l'engagement

    «Ce premier cercle est fondamental: c'est lui qui achète par exemple le pouvoir médiatique. De même il finance le troisième cercle: les ONG. Monsieur Soros est l'exemple caricatural du milliardaire qui finance des ONG qui ont un projet politique mondialiste. Et puis il y a le cercle des États. C'est le cercle d'exécution. Ils ne dirigent plus rien, ils servent seulement à faire accepter le système économique à la population. […] Ce sont des réseaux: c'est pour cela que la théorie complotiste doit être amendée: il n'y a pas un chef orchestre dans un bureau sombre. C'est une multiplicité de réseaux: c'est une hydre à plusieurs têtes. Ces différents cercles fonctionnent les uns dans les autres, c'est pour ça qu'ils sont un pouvoir difficilement appréhendable.

    ​Face à la MacDonaldisation du monde

    «Le diable, au sens propre du terme, c'est celui qui dissocie. C'est ce que fait cette super-classe mondiale: elle essaie de dresser les peuples contre les autres, elle sème le chaos partout. Il y a un fondement eschatologique. Comme le disait Carl Schmitt, derrière les idéologiques politiques il y a très souvent des principes religieux cachés. […] L'élément central, c'est l'idéologie libérale-libertaire. Du point de vue économique, c'est le consensus de Washington: c'est-à-dire des politiques à base de libre-échange mondial, déconstruction des protections, des frontières, de privatisations, de réduction des dépenses et accessoirement d'indépendance des banques centrales —cela veut dire que la création de monnaie échappe au pouvoir politique et permet d'adosser la banque centrale aux banques privées. C'est ça les principaux leviers. […]

    ​[La théorie du ruissellement] fonctionne dans une économie fermée. Mais dans une économie ouverte, mondialisée […] la richesse est de plus en plus transnationale et la pauvreté de plus en plus nationale. Les grandes entreprises mondiales —phénomène très nouveau- ont un pouvoir et une richesse très supérieurs aux États. Le Danemark est en train de désigner un ambassadeur auprès des GAFA. Ces gens ont une mentalité de nomades. Ils nous expliquent qu'ils veulent être "citoyens du monde", ce qui est une aberration: il ne peut pas y avoir d'ordre politique global, il y a forcément un dedans et un dehors. Fatalement, on mettra une partie de l'humanité en dehors de l'humanité. Regardez ce qu'il se passe: on dit "vous, vous êtes un État voyou". Ce sont des hommes aux semelles de vent. Aujourd'hui, il faut préserver la diversité du monde et non McDonaliser le monde!»

    Limites du populisme

    «L'oligarchie a réussi à s'enrichir encore plus et mettre en servitude l'Europe. Par contre, elle ne réussit pas à s'imposer dans le monde. C'est ce qui est dangereux. Aujourd'hui, certains oligarques n'hésiteront pas à avoir recours à la guerre pour maintenir leur leadership. Les populistes c'est exactement les socialistes au XIXe siècle: on disait "le socialisme c'est le cri de douleur du prolétariat". Aujourd'hui le populisme, c'est le cri de douleur des peuples qui ne veulent pas disparaître. Il faut donc le prendre en compte. En même temps, certaines de ses solutions sont contestables, en particulier vis-à-vis de l'Europe. Dans un monde multipolaire, l'avenir des Européens n'est pas de jouer la Catalogne et de devenir une réserve folklorique. C'est au contraire de rentrer dans le monde: pour s'affranchir de la super-classe mondiale, il faut être une puissance.»

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    puissance, classement, politique
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