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    Une rupture dans les accords commerciaux ?

    Une rupture dans les accords commerciaux?

    © AFP 2018 Jim Young
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    Jacques Sapir
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    Le nouvel accord commercial, qui doit remplacer l’ALENA/NAFTA, pourrait être le début d’une rupture essentielle dans ce que l’on appelle les « accords de libre échange ».

    Cet accord vient d'être signé entre les Etats-Unis et le Mexique (1). On savait, que M. Donald Trump souhaitait faire réécrire cet accord. Il y est donc parvenu, d'abord avec le Mexique (2). Les négociations s'annoncent plus compliquée avec le Canada, même si le Premier-ministre de ce dernier pays est soumis à un choix délicat (3). Dans le nouvel accord, une clause attire l'attention: elle détermine une forme de salaire minimum pour une partie des travailleurs de l'automobile (4). Cette clause est révolutionnaire dans les accords commerciaux bilatéraux ou multilatéraux. Elle répond en partie à ce que j'avais demandé dans mon ouvrage La Démondialisation (5). Elle marque, enfin, l'entrée du social et de la lutte contre les délocalisations, dans les accords commerciaux.

    Des innovations importantes

    Il convient de bien regarder cette clause. De quoi s'agit-il? Il est écrit que 75% des parts des véhicules commercialisés dans le cadre du traité devront être produites en Amérique du Nord (dans l'ALENA le taux était de 62,5%) et que 40% à 45% des pièces d'automobiles qui circuleront dans le cadre de cet accord devront avoir été fabriquées par des travailleurs payés au moins 16$ de l'heure. C'est évidemment un point très important. En effet, il retire en partie l'avantage que les entreprises pouvaient avoir à délocaliser leurs productions au Mexique pour la réimporter, sans droits de douane, aux Etats-Unis. Les salaires moyens au Mexique dans cette branche étaient, en 2017, de 2,25$ de l'heure (1). Or, les salaires moyens aux Etats-Unis sont d'environ 21$ (2), Un accord collectif signé par la filiale de VW au Mexique, fixait des salaires allant de 1$ à 4$ de l'heure. De fait, en dépit de grèves répétées, les constructeurs établis au Mexique, qu'ils soient européens (VW, Audi), américains ou japonais, résistaient farouchement aux demandes d'augmentation des salaires de leurs ouvriers. L'industrie automobile avait donc réussi à créer ce que le site Business Insider appelait très justement un « Nirvana des bas salaires » au Mexique (3). De fait, et même si on le compare les niveaux de salaire à la productivité (et la productivité est naturellement plus élevée aux Etats-Unis qu'au Mexique), le taux de salaires reste très bas au Mexique dans l'industrie automobile. C'est ce que cette clause entend désormais combattre.

    Mais, cet accord ne se limite pas à fixer un plancher salarial. Il inclut aussi, comme on peut le lire dans cet accord, des clauses protectives en matière de négociations collectives. Ces clauses serviront d'abord à protéger les travailleurs mexicains en butte à une répression brutale et souvent meurtrière.

    Il est évident qu'il serait préférable d'accroître le pourcentage des produits concernés, disons de 40-45% à 70-75%. Cet accord n'est donc pas « parfait », mais c'est un immense pas fait dans la bonne direction. Un pas, aussi, qui confirme qu'il est possible, à condition évidemment d'en avoir la volonté, d'introduire des clauses sociales protectrices dans les accords commerciaux. C'est une leçon pour tous ceux qui ont négocié des accords jusqu'à présent, et une leçon qui mérite d'être retenue.

    Un frein aux délocalisations?

    Cet accord va donc freiner les délocalisations, ce qui est son objectif explicite. Il va servir de base à une hausse des salaires au Mexique. Il correspond aux mécanismes qui avaient été imaginés dans le cadre du « protectionnisme solidaire », qu'ils soient défendus par la France Insoumise (4), ou ceux que j'avais imaginé à la fin de mon ouvrage consacré à la Démondialisation. Je penchais à l'époque pour un mécanisme de taxes prenant appui sur les différences de salaires, mais aussi de prestations sociales et de conformité aux règles écologiques, rapportées aux différences de productivité. Il convient de rappeler ici, que le terme de « protectionnisme altruiste » (ou « solidaire ») avait été inventé il y a de nombreuses années de cela par Bernard Cassen, ancien président d'ATTAC et responsables du Monde Diplomatique. Il avait été repris par Jaques Généreux (qui avait été l'éditeur de mon ouvrage aux éditions du Seuil), dans une interview donnée à L'Economie Politique (5).

    Le libre-échange s'est en réalité avéré être une extraordinaire machine à exploiter les salariés, à détruire une bonne partie de la législation sociale conçue depuis la seconde guerre mondiale. Il est depuis de nombreuses années fortement contesté au sein même de ce monde universitaire, que ce soit à partir du « paradoxe de Leontief (4) » ou en raison de l'irréalisme de ses hypothèses. Avec l'émergence de la nouvelle théorie du commerce international (Paul Krugman), on peut considérer que le protectionnisme a retrouvé ses lettres de noblesse (5) et Krugman lui-même a reconnu que la globalisation pouvait bien, être coupable (6). Des phénomènes, comme le recours massif à une sous-traitance étrangère, n'avaient ainsi pas été prévus et ont considérablement modifié l'approche de la globalisation (7).Les mécanismes inclus dans l'accord entre les Etats-Unis et le Mexique sont ainsi bien plus juste que la brutalité du « marché unique ». Ils permettent de faire converger les économies et les sociétés vers le haut, alors qu'elles sont aujourd'hui inexorablement tirées vers le bas tant par le « marché unique » que par la logique du libre-échange.

    Le paradoxe Trump

    Il faut souligner le paradoxe qu'il y a à voir Donald Trump, qui n'est certes pas un Président de gauche, mettre ainsi en place une mesure exigée depuis des années par la véritable gauche. Car, avec cet accord, il révolutionne le cadre des accords commerciaux signés depuis maintenant une vingtaine d'années.

    Je ne cache pas que j'ai de profondes divergences, pour ne pas dire plus, avec d'autres aspects de sa politique, qu'il s'agisse de la politique internationale (comme son rejet de l'accord avec l'Iran ou son soutien à la politique du gouvernement israélien dans ce qu'elle peut avoir de plus détestable) ou qu'il s'agisse de sa politique intérieure. Mais, il y a dans le « Trump-bashing » auquel se livre sans réfléchir une large part de la presse française quelque chose de profondément indécent. Après tout, de telles mesures auraient pu être inscrite dans les accords de l'UE ou dans les traités signés entre l'UE et d'autres pays, mais, jamais, nos « socialistes », les Hollande, Hamon, Moscovici, Sapin et consorts, et leurs alliés écologistes (EELV), n'ont seulement essayés.

    Alors, si nous pouvons avoir des raisons de contester, voir de huer, Trump sur certains dossiers, nous devons aussi reconnaître ce qu'il y a de positif dans son action et de l'applaudir, pourquoi pas, quand il remet en cause la logique mortifère du libre-échange.


    (1) https://www.businessinsider.com/mexico-labor-wages-and-global-automakers-2017-10?IR=T

    (2) https://www.bls.gov/oes/cars.pdf

    (3) https://www.businessinsider.com/mexico-labor-wages-and-global-automakers-2017-10?IR=T

    (4) Voir F. Duchin, « International Trade: Evolution in the Thought and Analysis of Wassily Leontief », 2000, disponible sur www.wassily.leontief.net/PDF/Duchin.pdf, p. 3.

    (5) Voir A. MacEwan, Neo-Liberalism or Democracy?: Economic Strategy, Markets and Alternatives For the 21st Century, New York, Zed Books, 1999.

    (6) P. Krugman, « A Globalization Puzzle », 21 février 2010, disponible sur http:www.krugman.blogs.nytimes.com/2010/02/21/a-globalization-puzzle.

    (7) Voir R. Hira, A. Hira, avec un commentaire de L. Dobbs, « Outsourcing America: What's Behind Our National Crisis and How We Can Reclaim American Jobs », AMACOM/American Management Association, mai 2005; P. C. Roberts, « Jobless in the USA », Newsmax.com, 7 août 2003, www.newsmax.com/archives/articles/2003/8/6/132901.shtml.

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