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    Pourquoi la mondialisation patine-t-elle?

    2018, année de la démondialisation, 2019, année de la souveraineté ?

    © AP Photo / Kim Kwang Hyon
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    Jacques Sapir
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    Alors que 2019 se termine et que 2019 s'annonce, il est désormais évident que le monde est entré dans une phase accélérée de «démondialisation».

    Les actions des Etats-Unis, pays qui pourtant avait été à la pointe de la «mondialisation», ont beaucoup compté. Certaines de ses actions ont été directement des attaques contre le libre-échange généralisé. La politique de Donald Trump en est un exemple. Après avoir fait capoter le TAFTA (Traité transatlantique de libre-échange), il a contraint le Mexique et le Canada à renégocier le traité couvrant les échanges de ces trois pays (le NAFTA), puis il s'est engagé dans un bras de fer spectaculaire avec la Chine.

    Mais, lier cette tendance à la «démondialisation» au seul Donald Trump serait une erreur. Les précédents présidents des Etats-Unis, de Georges W Bush à Barak Obama avaient portés des coups très durs, même s'ils pouvaient passer pour involontaires, à la globalisation des échanges. Qu'il s'agisse des mécanismes des «sanctions», ou de l'extra-territorialité du droit des Etats-Unis, avec les conséquences que l'on a constatées sur de nombreuses entreprises, les mesures n'ont pas manqué depuis ces dix dernières années. De ce point de vue, la politique de Donald Trump s'inscrit plus dans une continuité que dans une rupture. Pourtant, sa politique marque cependant un tournant. La globalisation est ainsi contestée en son centre même.

    Qu'est-ce que la mondialisation?

    Mais, qu'appelle-t-on au juste «mondialisation» ou «globalisation»? De fait, la mondialisation que nous avons connue depuis près de quarante ans a résulté de la combinaison de la globalisation financière, qui s'est mise en place avec le détricotage du système hérité des accords de Bretton Woods en 1973, et de la globalisation marchande, qui s'est incarnée dans le libre-échange.

    C'est bien l'ouverture importante du commerce international, et ce depuis les années 1970 et 1980, qui a marqué les esprits. Ceci a suscité de nombreux fantasmes. Le développement économique aurait, durant les trente dernières années, largement été porté par le commerce international. Tel est le résultat qui a été vulgarisé par une partie des économistes, parfois par ignorance des données sur lesquelles ils travaillaient et parfois par intérêt soit idéologique, soit matériel.

    On a assisté à des modifications dans la structure de la chaîne de production. Ces modifications nécessitent des réformes, mais elles sont différentes de celles qui sont soutenues par les avocats de la globalisation. Ces réformes ont pour effet d'entraîner une dépossession croissante des producteurs directs au profit des intermédiaires de marché, qui d'ailleurs ne sont pas nécessairement situés dans le pays considéré. C'est le processus des délocalisations. Ainsi non seulement la somme des richesses révélées par le processus de marchandisation peut-elle s'avérer inférieure à la somme totale des richesses existantes au départ, mais aussi le processus de marchandisation soumet-il les acteurs locaux à la volonté de puissances étrangères, publiques ou privées. Il est l'une des raisons de la profonde révolte contre les effets du libre-échange.

    L'impact de la globalisation financière

    Mais le libre-échange n'est que l'un des aspects de la globalisation. La dimension financière est, elle aussi, fondamentale. D'une part, le métier de la banque tend à s'éloigner des activités de crédit, qui impliquent une connaissance et un lien réciproques entre le banquier et son client, pour s'orienter de plus en plus vers des activités dites « de marché », c'est-à-dire des activités de spéculation.

    De l'autre, des «quasi-banques» se forment à partir des fonds d'investissement et des hedge funds ou fonds spécialisés dans les opérations spéculatives. Les grandes entreprises elles-mêmes, dont on a suivi précédemment la «multinationalisation» découvrent à travers la gestion de leur trésorerie la possibilité de réaliser de nouveaux profits. Tout semble alors partir de la finance et y revenir.

    Outre des profits, les entreprises y gagnent une souplesse considérable qui leur permet de soustraire une large partie de leurs profits aux systèmes fiscaux de leur pays d'origine en profitant des différents «paradis fiscaux» qui existent sur la planète. Ce phénomène n'aurait jamais pu voir le jour sans le processus de déréglementation que l'on a connu depuis maintenant plus de trente ans. Or, cette internationalisation de la finance se heurte désormais à la suspicion qu'entraine les diverses mesures de contraintes imposées par les Etats-Unis, et en particulier dans le domaine monétaire. Cette suspicion a déjà fragmenté le marché mondial des titres et des dettes.

    Un processus explosif

    À chacune de leurs étapes, les diverses mesures liées à la globalisation ont imposé leurs lots de violences et de guerres. Nous en voyons aujourd'hui le résultat: une marche généralisée à la régression, tant économique que sociale, qui frappe d'abord les pays dits «riches» mais aussi ceux que l'on désigne comme des pays «émergents». Elle a conduit à une surexploitation des ressources naturelles plongeant plus d'un milliard et demi d'êtres humains dans des crises écologiques qui vont chaque jour empirant.

    Elle a provoqué la destruction du lien social dans un grand nombre de pays et confronté là aussi des masses innombrables au spectre de la guerre de tous contre tous, au choc d'un individualisme forcené qui laisse présager d'autres régressions, bien pires encore. De fait, la démondialisation ou déglobalisation est à la fois une réaction contre les conséquences économiques et sociales de ce processus ET une réaction politique. Les mouvements qui, en Europe et dans le monde, remettent en cause la mondialisation sont aussi, et parfois avant tout, des mouvements qui cherchent à rétablir la souveraineté des peuples, le contrôle de ces derniers sur leur propre destin.

    C'est cette combinaison de revendications économiques et sociales (contre les délocalisations, mais aussi contre les fameux «travailleurs détachés») et de revendications politiques (concernant la souveraineté et la démocratie), qui a pris désormais un caractère explosif. Et, de plus en plus, les peuples comprennent que la revendication de souveraineté est indissolublement liée avec les revendications concernant l'emploi ou le niveau de vie. C'est sans doute en cela que l'année 2018 aura marqué un changement important.

    La démondialisation est un phénomène au long cours. On l'avait décrit déjà en 2011. Mais, le rythme s'en est indiscutablement accéléré. En un sens, le mouvement des Gilets Jaunes en est un nouvel avatar. Ce qui s'annonce donc, pour 2019, est la prise de conscience généralisée que la globalisation, ou la mondialisation, est un phénomène global, une totalité qui fait système. Et c'est pourquoi la revendication de la souveraineté ne peut être seulement une revendication politique, mais qu'elle est aussi une revendication économique et sociale. Si l'année 2018 a vu la démondialisation prendre corps, l'année 2019 pourrait bien être celle de la souveraineté des peuples et des nations.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    économie, pays émergents, mondialisation, démondialisation, Donald Trump, Jacques Sapir, États-Unis
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