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    Rouble, dollar US, euro

    Monnaies de réserves: changements en vue

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    Jacques Sapir
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    On se rappelle que l’un des arguments qui avaient présidé à la création de l’euro était celui qui expliquait que cette nouvelle monnaie aurait le de pouvoir concurrencer le Dollar des Etats-Unis comme base du système monétaire international.

    En effet, depuis l'éclatement des accords de Bretton-Woods en 1971[1] (accord de Washington) et 1973 (flottement généralisé des monnaies) le monde a vécu dans un système d'étalon-dollar. La question qui était posée avec la création de l'euro était donc de savoir si l'on pouvait avoir une contestation du Dollar comme monnaie internationale. Cette question était effectivement importante dans la mesure où ce que l'on appelait la « globalisation » faisait apparaître un espace monétaire et financier relativement homogène au niveau mondial, ce que l'on peut appeler un espace « lisse »[2]. Cet espace préfigure la « société liquide » qui est celle de la financiarisation totale.

    Dans cette espace « lisse », les monnaies peuvent se déployer librement, un peu comme des navires sur la mer, ou plus précisément comme des compagnies maritimes auxquelles hommes et marchandises s'abandonnent pour un transit. L'enjeu était donc de savoir si une ou deux monnaies seraient utilisées sur cette espace pour les transactions et les investissements.

    L'enjeu de la place de l'euro

    Cette question était effectivement un enjeu important[3]. Certains en espéraient une redéfinition des rapports de puissance[4] et une redéfinition du système monétaire international[5]. Cette idée d'une possible compétition induite par l'euro (et généralement l'Union Economique et Monétaire) était donc très présente dans le cours des années 1990[6]. Il était clair, pour un certain nombre d'auteurs, que la création de l'euro allait potentiellement bouleverser les grands équilibres internationaux et donner lieu à une lutte pour le seigneuriage international.

    De fait, l'euro a rapidement occupé une place relativement importante dans les réserves de changes des Banques Centrales, mais cette position n'a, en réalité, jamais excédé celle qu'occupait l'ensemble des monnaies européennes, Deutschmark, Franc français, Couronne néerlandaise et Ecu. Cette incapacité de l'euro à dépasser la somme des principales monnaies des pays de l'UEM est significative. A son plus haut, au troisième trimestre 2009, l'euro est à peine égal à ce que représentait ces quatre monnaies en 1995.

    Graphique 1

    Source : FMI, Composition of Foreign Exchange Reserves (COFER)

    Graphique 1  Source : FMI, Composition of Foreign Exchange Reserves (COFER)
    Graphique 1 Source : FMI, Composition of Foreign Exchange Reserves (COFER)

    La part du Dollar a baissé dès le début de 2002, mais celle de l'Euro aussi, à partir du milieu de 2009. Elle s'est stabilisée à 20%. Autrement dit, l'euro est significativement en-dessous du total cumulé des monnaies des pays de la zone Euro en 1995. C'est bien la preuve de l'échec de la monnaie unique dans son projet de contestation du dollar des Etats-Unis. L'ambition initiale était, en effet, que l'euro devait dépasser le niveau du total des monnaies le composant car présentant de nombreuses qualités intrinsèques comme sa stabilité, sa crédibilité mais aussi sa relative neutralité par rapport aux Etats-Unis. On constate donc qu'il n'en a rien été. L'euro peine à atteindre le total représenté par les monnaies le composant. De ce point de vue on peut tirer un bilan d'échec du projet qui voyait en l'euro un compétiteur au dollar, capable de l'égaler sur la seule base de la stabilité de l'union qu'il représentait.

    La montée des autres monnaies

    Au-delà de ces mouvements, on constate depuis quelques années la montée de la part des « autres monnaies » dans les réserves des banques centrales. Sous ce vocable, il y a le Yen japonais et la Livre sterling, mais aussi le dollar canadien et le dollar australien, et enfin, depuis 2016, le Renminbi, c'est à dire la monnaie de la Chine.

    Ces monnaies ont connu une expansion certaines en tant que monnaies de réserve au sein des Banques centrales. Sur les 8 trimestres qui vont du 2ème trimestre 2016 au 2ème trimestre 2018, période qui a vu la monnaie chinoise acceptée parmi les monnaies de réserve et qui fut marquée par un accroissement de 23,4% du montant global des réserves, la répartition de ce total entre ces « nouvelles » monnaies nous fournit des indications précieuses. La part du Dollar des Etats-Unis continue de baisser, celle de l'Euro se redresse, tout en restant nettement inférieure à ce qu'était en 1995 la part de l'agrégat des monnaies européennes constituant l'Euro, et le Renminbi fait une apparition remarquée avec 7,8% du total. Encore plus significatif est le fait que l'ensemble des « autres » monnaies a représenté 22,2% des réserves alors que l'Euro a représenté 23%.

    Tableau 1

    Accroissements du 2ème trimestre 2016 au 2ème trimestre 2018

    (En millions de dollars des Etats-Unis)

     

     

    TOTAL

    Pourcentage

    Réserves identifiées (*)

    2 459 571,35

     

    Dollar EU

    1 307 076,33

    53,1%

    Euros

    566 328,87

    23,0%

    Livre sterling

    115 018,55

    4,7%

    Yen

    115 018,55

    4,7%

    Dollar canadien

    43 939,82

    1,8%

    Dollar Australien

    61 037,48

    2,5%

    Franc suisse

    2 147,27

    0,1%

    Autres

    16 693,76

    0,7%

    Renminbi

    192 968,48

    7,8%

     

    Source : FMI, Composition of Foreign Exchange Reserves (COFER)

    Ce que cela nous dit, c'est que nous sommes aussi en présence d'une tendance à la fragmentation des monnaies de réserves. Bien sûr, le dollar des Etats-Unis conserve une place importante, mais en tendance on voit que cette place se réduit. A terme, il ne devrait plus représenter qu'environ 50% des réserves. Cette diminution de son rôle, et cette perte de son hégémonie si l'on se souvient qu'au début des années 2000 sa part représentait plus de 70%, n'est pas le fait de l'euro. Ce dernier n'arrive pas à récupérer, ni même à dépasser, le total des monnaies individuelles qui le composent. C'est bien l'émergence du bloc dit des «autres» monnaies qui est le moteur de ce changement. La tendance est donc à la fragmentation, et cette fragmentation traduit tout à la fois les incertitudes qui pèsent sur l'usage du dollar, du fait de la politique de sanctions des Etats-Unis, que la fragmentation géopolitique du monde, avec l'irruption de nouveaux acteurs aux ambitions tant régionales que mondiales. A terme, si l'évolution entamée se poursuit, le Renminbi pourrait atteindre entre 4% et 6% du total, soit être équivalent à la Livre sterling et au Yen. Il pourrait même dépasser ce niveau si le gouvernement chinois se décidait à libéraliser plus encore les usages du Renminbi.

    On le voit, la démondialisation, au sens de la fragmentation d'un espace longtemps considéré comme lisse ou « liquide », avec la multiplication des véhicules, mais aussi la spécificités des règles de chacun, est un fait montant même dans le domaine monétaire international.


    [1] http://blogs.lesechos.fr/echos-d-hier/18-decembre-1971-la-fin-de-bretton-a7951.html

    [2] Schmitt C., Terre et Mer, Paris, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2017.

    [3] Cohen, B.J., « L'euro contre le dollar: un défi pour qui? » In Politique étrangère, n°4 — 1997 — 62e année. pp. 583-595

    [4] Gros, D. et N. Thygesen, European Monetary Integration, New York, St. Martin's Press, 1992.

    [5] Bénassy, A., A. Italianer et J. Pisani-Ferry, « The External Implications of the Single Currency », Economie et statistique, numéro spécial, p. 9-22, 1994.

    [6] Thygesen, N. et al., International Currency Competition and the Future Role of the Single European Currency, Final Report of a Working Group on « European Monetary Union- International Monetary System », Kluwer Law International, Londres, 1995. 

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