Ecoutez Radio Sputnik
    Euro

    Combien l’Euro a-t-il coûté à la France?

    © Sputnik . Alexey Vitvitsky
    Points de vue
    URL courte
    Par
    94211
    S'abonner

    Dans une étude récente, le Centre pour Politique Européenne (CEP ou Centrum für Europäische Politik) de Freiburg (Allemagne) montre que l’introduction de l’Euro a fait des gagnants et des perdants.

    On dira que l'on pouvait s'en douter. Mais, la tentative de chiffrage de ces gains et de ces pertes a provoqué un beau débat, que ce soit à Bruxelles, ou la Commission européenne s'en est ému, ou que ce soit en France.

    L'étude du CEP

    Cette étude, co-signée par Alessandro Gasparotti et Matthias Kullas prétend montrer en effet que l'introduction de l'Euro aurait coûté depuis 1999 et jusqu'en 2017, en sommes cumulées, 3591 milliards d'Euros à la France, 4325 milliards pour l'Italie et 424 milliards à l'Espagne, alors que l'Allemagne aurait gagnée 1893 milliards d'euros et les Pays-Bas 346 milliards. Divers journaux ont cité cette étude comme le Figaro ou Sud-Ouest (2) ou encore Les Echos (3).

    La méthodologie de cette dernière s'appuie sur une reconstitution de ce qu'aurait dû être la croissance du PIB dans les pays considérés si l'euro n'avait pas été introduit. Le scénario contrefactuel est donc issu de l'extrapolation de la tendance du PIB par habitant dans les autres pays qui n'ont pas introduit l'euro et qui, les années précédentes, ont signalé des tendances économiques très similaires à celles du pays de la zone euro considéré. C'est ce que les auteurs appellent le « groupe de contrôle ». Pour obtenir la meilleure image possible du pays de la zone euro, un algorithme est utilisé pour attribuer une pondération spécifique à chaque pays du groupe de contrôle entre 0% et 100%, la somme des pondérations étant de 100%. À cet égard, les pondérations spécifiques sont choisies de manière à ce que la moyenne pondérée de l'évolution du PIB par habitant des pays du groupe de contrôle ressemble le plus à celle du PIB par habitant du pays de la zone euro avant l'introduction de l'euro. Les pondérations ne sont pas fondées sur des considérations de vraisemblance mais sont déterminées au moyen d'un processus d'optimisation économétrique.

    Cette méthode dite de contrôle synthétique est considérée par les auteurs comme étant de loin supérieure aux autres méthodes qui utilisent uniquement un seul pays de la zone euro à des fins de comparaison. En effet, ils mettent en avant la probabilité d'obtenir une tendance similaire pour la période précédant l'introduction de l'euro et donc d'un scénario contrefactuel qui serait réaliste pour la période envisagée.

    Disons tout de suite que si l'idée de constituer un « groupe de contrôle » est bonne, on peut faire différents reproches à cette étude, et en particulier quant à la composition du dit « groupe de contrôle ». Est-ce néanmoins suffisant pour la balayer d'un revers de main comme le fait Libération (4)?

    Des résultats confirmés par les travaux du FMI

    De fait, d'autres études avaient montré que l'euro favorisait l'Allemagne, car il aboutissait à déprécier la monnaie de ce pays, et défavorisait des pays comme la France, l'Italie ou la Belgique. Il convient ici de citer les travaux publiés par le Fond Monétaire International. La publication de l'édition 2017 du External Sector Report du FMI soulignait le problème posé par l'Euro pour des pays comme la France, l'Italie et l'Espagne. On pouvait voir que le problème s'était même aggravé par rapport à l'édition 2016 (5).

    Union européenne
    © Sputnik . Alexey Vitvitsky
    Dans ce rapport, les économistes et les statisticiens du FMI ont calculé, par rapport à la balance courante mais aussi à la balance des capitaux, les écarts du taux de change réel (soit corrigé de l'inflation) entre les pays. Pour les pays de la zone Euro, ils calculent donc le taux de change d'un Franc ou d'un Deutsch Mark virtuels et ils le comparent avec le taux de change de l'euro. On voit que cet écart est aujourd'hui dramatique entre l'Allemagne, dont la monnaie est largement sous-évaluée, et la France l'Italie et l'Espagne. Si l'Euro n'existait pas, les taux de change se seraient modifiés, à la hausse pour l'Allemagne, et à la baisse pour les trois pays considérés. Ceci aurait corrigé les déséquilibres. Mais, l'existence de l'Euro interdit cette forme de correction des déséquilibres, et induit donc un avantage compétitif massif (de 20% à 25%) pour l'Allemagne.

    Ampleur des écarts des taux de change réels avec le taux de change de Euro
    © Sputnik .
    Ampleur des écarts des taux de change réels avec le taux de change de Euro

    L'ampleur des écarts entre la France et l'Allemagne, soit une surévaluation du Franc de 26% à 43%; rend très probables des résultats de l'ordre de ceux obtenus par le CEP.

    Une petite comparaison

    De fait, ce qui a été réalisé par le CEP l'a aussi été dans d'autres centres de recherches. Signalons ainsi les résultats d'un travail qui fut réalisé en novembre 2018 au CEMI. On peut d'ailleurs comparer la différence des taux de croissance de la France avec trois pays, le Canada, la Suède et le Royaume-Uni. On constate que, par rapport aux dix années qui ont précédé l'introduction de l'Euro, la France à subi une perte de croissance par comparaison à ces trois pays d'environ 0,9% du PIB.

    Ecarts des taux de croissance avant et après l’introduction de l’euro
    © Sputnik .
    Ecarts des taux de croissance avant et après l’introduction de l’euro

    Si l'on transpose cet écart à partir de 1999, en supposant que cet écart s'est progressivement ouvert, on obtient alors le graphique suivant:

    Croissance réelle et croissance potentielle de la France avec et sans l’Euro. Source: Base de données CEMI, base de donnée du FMI
    © Photo.
    Croissance réelle et croissance potentielle de la France avec et sans l’Euro. Source: Base de données CEMI, base de donnée du FMI

    En total cumulé, aux prix de 2018, l'écart de croissance, autrement dit ce que l'euro a coûté à la France, s'élève à 3347,2 milliards d'euros, soit, par personne, un somme de plus de 50 000 euros. On le voit, les 3347 milliards obtenus par cette méthode de calcul ne sont pas loin des 3591 milliards obtenus par l'étude du CEP. Cela confirme que l'ordre de grandeur, plus de 3000 milliards en 20 ans, est bien robuste.

    Un étude significative?

    L'étude du CEP n'apporte en fait rien de bien nouveau, du moins dans le camp des opposants à l'euro qui savent, depuis des années, à quoi s'en tenir. Mais, ce qui est nouveau, c'est qu'une institution qui appartient au noyau dur du néo-libéralisme « pro-européen » publie ces chiffres en pleine campagne électorale pour les élections au parlement de l'UE. Au conseil de cette institution siégeaient Hans Tietmeyer qui fut l'ancien chef de la Bundesbank et l'architecte de l'euro et qui est mort en 2016 et Frits Bolkestein. Cette étude est donc significative parce qu'elle indique que au cœur même de la machine européenne, des doutes se font désormais jours au sujet de l'euro. Et l'on ajoutera qu'il était plus que temps…

    (1) https://www.cep.eu/fileadmin/user_upload/cep.eu/Studien/20_Jahre_Euro_-_Gewinner_und_Verlierer/cepStudy_20_years_Euro_-_Winners_and_Losers.pdf
    (2) http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2019/02/27/20002-20190227ARTFIG00101-selon-une-etude-allemande-l-euro-aurait-particulierement-nui-aux-francais.php et https://www.sudouest.fr/2019/02/28/le-passage-a-l-euro-aurait-fait-perdre-beaucoup-d-argent-a-chaque-francais-5859011-705.php
    (3) https://www.lesechos.fr/monde/europe/0600788581391-dans-la-zone-euro-labsence-de-reformes-coute-cher-2247912.php
    (4) https://www.liberation.fr/checknews/2019/03/01/l-euro-a-t-il-vraiment-fait-perdre-56-000-euros-a-chaque-francais_1712170
    (5) Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

    Tags:
    PIB, zone euro, économie, Union européenne (UE), Europe, France
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik