Points de vue
URL courte
Par
19602
S'abonner

L’épidémie de coronavirus est aussi une urgence économique. Face au constat d’une trop grande dépendance des processus de production vis-à-vis de la Chine, on assiste à un retournement de veste des élites européennes. Interventions budgétaires, nationalisations, relocalisations: l’Union européenne réinvente le capitalisme administré.

Le retournement de situation est spectaculaire, le mouvement de bascule géopolitique potentiellement majeur. Alors que la Chine compte de moins en moins de nouveaux cas journaliers d’infection par le coronavirus SARS-Cov2, l’Europe se trouve à son tour frappée de plein fouet, avec des répercussions économiques considérables. Outre les rues désertées et les commerces fermés du jour au lendemain, la paralysie menace aussi l’appareil productif. Certaines industries très dépendantes des circuits d’approvisionnement mondialisés sont contraintes à l’arrêt, faute, notamment, de pièces et de composants en provenance de Chine.

Au micro de Sputnik, Éric Verhaeghe, chef d’entreprise et essayiste, mesure l’ampleur du changement:

«Je pense que l’on a tourné la page d’un univers mondialisé. Ces économies ouvertes et de libre-échange sont en train de s’effondrer. On est en train de se dire que l’ouverture sur le monde que citait Emmanuel Macron, c’est bien, mais elle a des défauts, ça pose des problèmes», constate-t-il.

De fait, la crise sanitaire du Covid-19 est un révélateur. Elle met à nu la fragilité d’un système économique qui dépend de chaînes logistiques complexes et qui, plus que jamais, a poussé à l’extrême le dogme du «zéro stock». En résumé: si, faute de stocks, une pièce ou un composant électronique chinois manquent, Apple ne peut plus produire d’iPhone ou Peugeot équiper ses voitures d’électronique embarquée.

La Chine, encore plus forte après l’épidémie?

Le magazine Foreign Affairs, pourtant émanation du très mondialiste think tank américain Council on Foreign Relations (CFR), en convient lui-même: «Non seulement la globalisation a donné lieu à la propagation rapide d’une maladie contagieuse, mais elle a conduit à une forte interdépendance entre les entreprises, mais aussi les nations, ce qui les a rendues plus vulnérables à des chocs inattendus.»

Au centre névralgique d’une nouvelle économie-monde qui se profile, la Chine est devenue incontournable. Les laboratoires occidentaux y ont même délocalisé la production de leurs médicaments. Au cours de la dernière décennie, l’industrie de l’Empire du Milieu a réussi sa montée en gamme vers les hautes technologies, faisant mentir au passage ceux qui avançaient que la Chine se cantonnerait à des productions à faible valeur ajoutée.

À l’opposé de ce modèle, hérité de l’antique analyse de Smith et Ricardo et credo de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Chine est désormais présente sur l’ensemble des secteurs industriels et commerciaux. Avec une épidémie apparemment jugulée, les signes d’un rebond de l’économie chinoise se multiplient.

«Fin février, plus de 95% des entreprises des secteurs de la pétrochimie, des télécommunications, de l’électricité et des transports avaient repris leurs activités, tandis que le personnel de plus de 80% des entreprises à financement étranger avait repris le travail», affirmait le 12 mars l’agence de presse publique Chine nouvelle.

Le 18 mars, le ministre chinois du Commerce Wang Yi s’est félicité de la «grande résilience» de l’économie, en dépit des «répercussions de court terme» dues au Covid-19. Il s’est également dit confiant dans le fait que l’épidémie ne «changerait pas la tendance à long terme de la stabilité et de la croissance de la consommation» dans le pays.

Le dogme du libre-échangisme européen ébranlé

Face à cette nouvelle donne, l’Union européenne montre des signes d’essoufflement.

Le 12 mars dernier –il y a un siècle–, Emmanuel Macron mettait en garde les Français contre tout «repli nationaliste». «Il nous faut unir nos forces, coordonner nos réponses, coopérer. La France est à pied d’œuvre. La coordination européenne est essentielle, et j’y veillerai.»

Mais la réalité a douché les espoirs du Président de la République. En lieu et place de solidarité, l’Allemagne a interdit l’exportation des masques médicaux produits sur son territoire par la plus importante usine du géant 3M en dehors des États-Unis. Le 15 mars, Berlin décidait de fermer ses frontières avec la France, la Suisse et l’Autriche. Jour après jour, l’Union européenne (UE) a prouvé son incapacité à prévenir tout «repli» parmi ses États membres en cas de crise grave.

On assiste même à une renationalisation des politiques de soutien à l’économie. En France, Bruno Le Maire a ainsi annoncé toute une batterie de mesures interventionnistes. Outre le déblocage de 45 milliards d’euros d’argent public pour aider les entreprises à reporter leurs charges sociales et fiscales, le ministre de l’Économie a également évoqué la possibilité d’injecter pas moins de 300 milliards d’euros d’aides aux entreprises et même –le mot était presque tombé dans l’oubli– de possibles «nationalisations». Comme lors de la crise financière de 2008, il s’agit encore de voler au secours de certains acteurs économiques –banques, fleurons industriels– jugés «too big to fail» (trop gros pour faire faillite).

Le grand retour de l’économie administrée?

En quelques jours, le contrôle de la dette et les recommandations d’inspiration monétaristes de la Banque centrale européenne (BCE) se sont évaporés. Celle-ci vient, dans la soirée du 18 mars, d’annoncer la création de 750 milliards de monnaie Banque centrale afin d’assurer des liquidités à un système bancaire déjà fragilisé avant l’épidémie du coronavirus.

Sur le pont à minuit, Emmanuel Macron a salué l’initiative de la BCE, occasion de reparler d’une Europe qui lui est chère.

«À nous États européens d’être au rendez-vous par nos interventions budgétaires et une plus grande solidarité financière au sein de la zone euro. Nos peuples et nos économies en ont besoin», a-t-il commenté.

Christine Lagarde, passée de la direction du Fonds monétaire international à celle de la BCE, a pour sa part martelé sa détermination. «Il n’y a pas de limites à notre dévouement à l’euro», a-t-elle déclaré.

Pour autant, l’Union européenne peine à faire entendre sa voix, chaque pays annonçant unilatéralement ses propres mesures. Signe du discrédit croissant de Bruxelles, la Serbie, candidate à l’adhésion à l’ensemble européen, a tapé du poing sur la table. «La solidarité européenne n’existe pas. C’était un conte de fées», a regretté le 17 mars le Président serbe Aleksandar Vucic, dénonçant la limitation, décidée par l’UE, des exportations de matériel médical, dont les masques de protection.

«Nous plaçons tous nos espoirs dans la seule qui peut nous aider dans cette situation difficile, la Chine, avec laquelle les relations économiques se sont renforcées ces dernières années», ajoute, acerbe, le chef de l’État serbe.

Ce 18 mars, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne a fait son mea culpa, reconnaissant, dans une interview accordée au magazine allemand Bild, que les responsables politiques européens avaient échoué à prendre la mesure du danger. «Nous tous, qui ne sommes pas des experts, avons sous-estimé le virus», a expliqué la patronne allemande de l’exécutif européen. Peut-être la Commission avait-elle les yeux trop rivés sur les indicateurs financiers pour considérer les dangers du Covid-19?

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

Lire aussi:

Elle met des œufs au micro-ondes, ce qui l'envoie pour trois semaines à l'hôpital
Quel est le secret de ces trois départements où aucune mort du Covid-19 n’a été recensée?
«Il n’est pas le général de Gaulle», Macron est-il à la hauteur face au coronavirus?
Tags:
Chine, crise économique, Covid-19, économie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook