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Un mois après le début du confinement, les incidents se multiplient dans les zones sensibles. Au ministère de l’Intérieur, on se veut rassurant: l’embrasement d’ampleur n’a pas eu lieu. Mais le début du ramadan fait naître de nouvelles craintes. Sputnik en a parlé avec Noam Anouar, ancien agent des «RG».

Chanteloup-les-Vignes, dans les Yvelines, le 6 avril. À 18h, les forces de l’ordre reçoivent un appel d’un riverain, dénonçant un rodéo sauvage, et surtout que sa moto est chevauchée par l’un des motards. Les policiers interviennent et arrêtent l’homme de 28 ans. Mais soudain, ils sont assaillis par une cinquantaine de jeunes et la situation dégénère. Les bleus reçoivent une pluie de pierres et de pavés et ripostent à leur tour. Neuf grenades et quatorze coups de LBD sont tirés. Une heure plus tard, la police apprendra qu’une enfant de six ans a été prise en charge par les pompiers. Souffrant d’une fracture du crâne, elle aurait reçu l’un des projectiles.

Des incidents «limités» selon les renseignements

Un fait isolé? «La situation dans les quartiers sensibles reste globalement calme», et les incidents «limités», selon des notes des renseignements territoriaux consultés par Le Parisien. L’affirmation a de quoi surprendre. La situation était en effet critique pour le gouvernement, aux premiers jours du confinement. La puissance publique hésitait. Les policiers recevaient l’ordre de ne pas se masquer pour ne pas effrayer la population. En Seine-Saint-Denis (93), elle durcissait le ton pour faire appliquer les mesures sanitaires. Mais dans les Hauts-de-Seine (92), comme nous l’avions révélé, les policiers recevaient pour instruction d’éviter certaines cités. La crainte d’un embrasement des cités, au pire moment, était dans tous les esprits.

Fallait-il sauver le soldat Nuñez?

Les propos du secrétaire d’État Laurent Nuñez auront un effet dévastateur: «faire respecter dans certains quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements» n’était pas «une priorité» a-t-il déclaré lors d’une visioconférence avec les préfets, selon Le Canard enchaîné du 18 mars. Un aveu de laisser-faire pour les petites frappes?

«Le propos du secrétaire d’État n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd», estime Noam Anouar, ancien agent des «RG» de Seine-Saint-Denis, avec qui nous avons discuté. La publication d’une note des renseignements optimiste quant à la situation des zones sensibles lui apparaît comme une opération de rattrapage:

«On peut supposer que cette note a été volontairement livrée à la presse dans un objectif d’autosatisfaction.» 

L’accusation de Noam Anouar est lourde, mais elle n’est pas gratuite. Ainsi l’auteur de l’essai La France doit savoir (Plon, 2019) nous explique-t-il que ces informations sont issues de la Direction Centrale du Renseignement Territorial (DCRT), elle-même une sous-direction de la sécurité publique. Et qu’on lit en général et principalement dans ces notes «des données statistiques relatives au niveau de verbalisations et de violences urbaines». C’est en d’autres termes une «note d’ambiance», à laquelle il manquerait par exemple des éléments de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) afin de mettre en perspective les «nombreux affrontements qui ont lieu, partout en France, entre la police et une partie de la population

10.000 interventions quotidiennes, mais encore?

C’est aussi ce qui ressortirait des chiffres avancés par Le Point: 5,8 millions de contrôles et 359.000 PV dressés sur tout le territoire depuis le 17 mars. Près de 10.000 interventions quotidiennes par la Préfecture de police à Paris, en Seine-Saint-Denis, dans les Hauts-de-Seine et le Val-de-Marne. Côté départements sensibles, les chiffres semblent non négligeables: 81.158 interventions des services de police pour le seul 93, et 86.000 pour le 92, au 31 mars 2020.

Mais de tels chiffres sonnent creux. Pour Noam Anouar, de tels propos manquent de précision: «ils avancent un chiffre sur le nombre de contrôles, pour montrer qu’il y a eu une activité dans le 93 ou la petite couronne.» Or, un tel chiffre à échelle départementale reste désincarné: les contrôles ont-ils par exemple eu lieu au cœur des cités sensibles ou sur les grands axes routiers? A contrario, leur nombre ne renseigne aucunement sur «le nombre de violences policières», un indicateur plus juste du niveau des tensions selon Anouar.

Pour la Préfecture de police, les frictions entre bandes de jeunes et police prouvent à la fois l’action des forces de l'ordre et la normalité de la situation: «ce sont des situations qui existaient avant l'état d'urgence sanitaire». En clair, veut-on dire: l’embrasement n’a pas lieu. Bien sûr, sur le terrain les policiers se démènent. Mais cet optimisme de façade de leur hiérarchie est pour le moins paradoxal: dans l’absolu, il est un aveu que le confinement n’a pas été atteint. Et par ailleurs, peut-on vraiment qualifier de «limitées» les scènes de guérilla qui s'accumulent?

Car celles-ci existent bel et bien. Dans le 92 notamment, à Grigny, à Chanteloup, aux Mureaux, ou encore à Mantes-la-Jolie, les échauffourées, guets-apens et tirs de mortiers d'artifices se multiplient. Dans le Val-de-Marne, un policier qui pilotait un drone a été atteint et blessé par l'un de ces tirs le 16 avril. Le 8 avril, un homme décédait à la suite de son interpellation par la police municipale à Béziers. Et les médecins sont aussi concernés: SOS Médecins a dénoncé les agressions et les vols dont ils sont les cibles. Et dans les tribunaux, les relaxes sont nombreuses pour les entorses au confinement, bien souvent pour vice de forme ou de procédure.

Les flics, armés de rouleaux de sparadrap

Écartant tout manichéisme, Anouar fait au mieux pour saisir la complexité de ces zones malheureusement criminogènes. «L’esprit de défiance vis-à-vis de toute forme d’autorité,» provenant d’une minorité visible et agissante, est selon lui le facteur n° 1 de l’irrespect du confinement. Les conditions de vie ont aussi leur poids: «il faut relativiser la gravité des infractions constatées», plaide-t-il: «quand on est confiné en famille nombreuse dans un logement insalubre et de faible standing, braver l’interdit pour disputer un match de foot n’est pas un acte criminel, bien qu’inconscient.» Au fond, «la réponse à cette problématique relève de l’éducatif, et non du répressif», pense-t-il. Et l’ancien RG de regretter dans la foulée que la plupart des municipalités ont démobilisé les médiateurs et les éducateurs. Ainsi la police agit-elle désormais seule, «avec pour seule arme un rouleau de sparadrap.» Mais alors que le confinement est prévu pour durer au moins un mois de plus, comment les zones sensibles tiendront-elles encore?

© AFP 2020 LUDOVIC MARIN
Contrôle de police à Saint-Denis (93). Sur le terrain, les policiers font au mieux. Mais l"optimisme de leur hiérarchie pose question.
 

Le maintien de la ressource financière que représente le trafic de drogue pour des milliers de familles est la première incertitude. Son asséchement pourrait conduire les caïds à vouloir desserrer l’étreinte de la police pour élargir leur marché. Face à ce risque, Noam Anouar tempère les craintes: «le trafic génère tellement de bénéfices que pour l’heure, les trafiquants ont largement de quoi prospérer sur leur épargne».

L’islamisme radical a disparu des médias, mais non des quartiers

Une autre perspective semblerait plus inquiétante. Le début du ramadan, le 24 avril prochain, ne rassure en effet personne. Cette fois, ce ne sont pas les «5%» de petites frappes qui inquiètent, mais tous ceux qui seraient tentés par les grands dîners d’Iftar, ou de rupture de jeûne. Si 40% de la population de Seine-Saint-Denis est de confession musulmane, les plus intransigeants d’entre eux pourraient bien refuser les règles sanitaires… une véritable bombe sanitaire, donc, dans un département où les services de santé sont déjà saturés.

«Je sais que les services de renseignement redoutent cette échéance, au point que des réunions dans les préfectures, entre les religieux et les pouvoirs publics, ont eu lieu cette semaine, fait curieusement occulté par vos confrères du Parisien,» nous dit Noam Anouar.

Car, chose étrange, le problème de l’islamisme radical semble en effet avoir disparu avec la pandémie. Mais peut-on comprendre ces quartiers sans ce que Noam Anouar appelle le «parasitage culturel et religieux»? Dès qu’il en est question, notre interlocuteur révèle en lui l’ancien agent qui surveillait les mouvances islamistes dans le 93. Le voici qui surveille les rumeurs circulant au sein de la communauté musulmane, comme celles selon lesquelles une invocation ou une absorption d’huile de nigelle permettrait de guérir ou de prévenir le Covid-19, permettant de remarquer les imams aux influences les plus néfastes. Et à l’efficacité relative:

«Des responsables de mosquées controversés ont été touchés, de près ou de loin, par le virus», nous confie l’ancien agent, encore bien informé: «sans surprise, ils se sont précipités vers la médecine des Français infidèles, préférée pour la circonstance à la médecine prophétique. D’autres, qui nous vantaient en permanence les vertus de la vie céleste, font silence radio et se sont terrés dans leurs bunkers de peur d’être atteints par la maladie.»

«C’est peut-être le seul bénéfice de cette pandémie: elle aura fait tomber les masques,» ironise-t-il. Malgré certaines inquiétudes: entre autres, l’Adhan, l’appel à la prière islamique chanté par le muezzin en haut d’un minaret, a été entendu en France, notamment à Lyon, mais aussi en Belgique à Moolenbeek. Du jamais entendu dans l’Hexagone, ce qui a notamment scandalisé Marine Le Pen.

Kamel Kabtane, recteur de la mosquée de Lyon, a plaidé «l’acte de solidarité avec les soignants». L’appel du muezzin en lieu et place d’applaudissements, donc. Noam Anouar y voit quant à lui un «problème culturel de fond»: «c’est, à minima, de très mauvais goût ou maladroit, mais ce n’est en réalité guère étonnant de la part de prédicateurs étrangers qui n’ont en réalité aucune connaissance de la culture française

«Ces comportements, si avérés, sont des excès à réprimer pour l’exemple», assène-t-il alors, plaidant pour un «patriotisme sans faille». Français d’origine algérienne et militant laïc de culture musulmane, le voici donc citant avec humour Jésus pour asseoir la laïcité à la française: «rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu!»

 

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Covid-19, police
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