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Accusations de violences et de racisme: dans les rangs de la police, c’est la stupéfaction. Le discours de Christophe Castaner du 8 juin inquiète, et surtout démoralise encore davantage les agents. Pour l’avocat Laurent-Franck Liénard, qui défend nombre d’entre eux, les policiers se sentent trahis par leur hiérarchie. Entretien.

«Depuis hier, je n’entends que des policiers qui sont dévastés par les annonces!» nous confie Me Laurent-Franck Liénard. Avocat de flics, il est un peu leur curé. Il écoute leurs confessions, ressent leurs troubles, et les relaie quand il le peut: «ils s’attendaient à un soutien intelligent, ils n’ont reçu que des annonces de suspicion», a-t-il regretté au micro de Sputnik.

Christophe Castaner va-t-il piétiner la présomption d’innocence?

Hier, 8 juin, Christophe Castaner a tenu à intervenir sur les accusations de violences policières et de racisme au sein des forces de l’ordre. Le ministre de l’Intérieur a annoncé la fin des prises d’étranglement par le cou, mais aussi la «suspension systématique» des policiers en cas de «suspicion avérée de racisme.» Une mesure disciplinaire nouvelle, mais surtout une absurdité juridique selon Me Liénard. Pour lui, ce concept inédit ne voudrait «rien dire en droit»:

«Si on comprend bien, ça s’appelle une présomption de culpabilité. C’est une inversion totale des valeurs et du principe intangible de présomption d’innocence!»

Pour notre interlocuteur, c’est évident, l’exécutif ignore où il met les pieds: «c’est du funambulisme!» Et l’avocat de craindre les suspensions arbitraires: «sur quelles bases? Quel va être le moyen de preuve? Qui va être suspendu? Une délation va-t-elle suffire?» La conséquence ne manquera pas d’advenir: «s’il passe son temps à les suspecter, on va vers une démission complète

Dès lors, bien qu’il ait affirmé qu’il n’y avait «pas d’institution raciste ou de violence ciblées», le discours de Christophe Castaner est perçu comme un coup de poignard dans le dos par des agents déjà éreintés. Comme si le premier flic de France avait lui-même succombé à l’humeur médiatique anti-policière. Le sentiment d'une «absence totale de confiance dans les effectifs et dans la parole du policier» démoralise: les agents ont le sentiment d’être chaque jour davantage abandonnés par leur hiérarchie.

D’autant plus en apprenant, plus tard dans la soirée, que Nicole Belloubet, Garde des Sceaux, avait invité la famille Traoré pour une rencontre –invitation refusée par cette dernière en vertu «de la séparation des pouvoirs», a expliqué leur avocat. Ou encore le refus du ministre de l’intérieur de sanctionner les manifestations «contre le racisme,» pourtant non autorisées et ayant causé des heurts avec la police: «l'émotion dépasse les règles juridiques,» a-t-il déclaré.

L’abandon de la prise par le cou, une victoire pour le comité Adama?

Après avoir réuni 20.000 personnes face au palais de justice de Paris le 2 juin dernier, le comité Justice pour Adama semble donner le «La». Comment ne pas percevoir comme une victoire pour ce dernier l’annonce de mettre fin à la méthode d’interpellation de «prise par le cou»? «Elle ne sera plus enseignée dans les écoles de police et de gendarmerie. C’est une méthode qui comportait des dangers», a déclaré Christophe Castaner, précisant qu’il sera dorénavant impossible pour les agents de s’appuyer sur le cou ou la nuque d’une personne.

Une absurdité supplémentaire, pour Me Liénard, qui ne craint pas de nous répondre que la technique d’étranglement «fonctionne super bien»: celle-ci permet en effet «d’interpeller des gens dangereux

«Qui a-t-elle tué? Monsieur Chouviat, qui avait un casque serré autour de son cou, donc on ne sait pas si elle a tué Monsieur Chouviat», plaide Me Liénard, qui défend deux des quatre fonctionnaires de police mis en cause dans cette affaire.

Dans le débat, tout sens pratique semble avoir disparu, estime l’avocat: «on va mettre quoi en place? De la boxe pieds-poings?» s’insurge-t-il avant d’ajouter: «Si on ne les maîtrise pas par le contrôle de la tête, on va être obligés de leur taper dessus!» L’autre option sera évidemment le taser, lui aussi critiqué.

Chaque année, près de 4.000 sanctions administratives contre les forces de l’ordre

Mais plus encore, le ministre a annoncé une réforme «en profondeur» des inspections du ministère de l’Intérieur afin, selon lui, d’améliorer la déontologie au sein des forces de l’ordre. Régulièrement remises en cause, les inspections générales de la police nationale (IGPN) et de la gendarmerie (IGGN) seraient pourtant d’une fermeté indéniable selon Me Liénard.

Contrairement à une opinion répandue, l’IGPN et l’IGGN sont des services d’inspection et non des juridictions. Menant des enquêtes et transmettant des rapports au parquet en cas de poursuites judiciaires, et à l’administration pour les sanctions disciplinaires, elles n’ont pas à décider de l’opportunité d’une poursuite pénale.

«Les rapports d’enquêtes sont exhaustifs, à charge et à décharge», nous explique Me Liénard avant d’insister sur la fréquence et la dureté des sanctions, qu’elles soient administratives ou judiciaires: les suspensions sans rémunération et les révocations sont nombreuses et les peines de prison avec sursis ou de prison ferme ne sont pas rares. Par exemple le 14 mai dernier à Marseille, deux agents ont été condamnés à quatre années de prison dont deux ferme pour avoir frappé un adolescent de 16 ans. En tout, 1.678 sanctions administratives pour la police, et plus de 2.000 pour la gendarmerie ont été prononcées en 2019. Une fermeté inégale pour les délinquants?

Alors pour Me Liénard, pas de doute, l’humeur ambiante est au «police bashing», alors que celle-ci serait en France «irréprochable dans 99,9% des cas

«On nage en plein délire social et médiatique!», fulmine l’avocat au micro de Sputnik.

Car au fond, c’est l’importation d’un problème d’outre-Atlantique qui choque notre interlocuteur. Aux États-Unis, les circonstances diffèrent radicalement: «les Sheriffs sont bien souvent élus et chaque ville dispose de sa propre académie de police, suivant les règles de l’État». De la Californie à la Nouvelle-Angleterre en passant par le Wyoming, les pratiques diffèrent dès lors entre toutes les polices. Et cela sans parler des tensions interethniques.

Les accusations de racisme à l’égard des forces de l’ordre françaises semblent tout aussi déplacées selon Laurent-Franck Liénard:

«Adama Traoré n’a pas été interpellé parce qu’il était noir! […] C’est faux de dire que la société française est raciste. On est une société qui a réussi à se déracialiser. La police est d’ailleurs multiculturelle et multiraciale!»

Pourtant, les accusations s’accumulent contre les agents. La dernière en date: la publication par Street Press de discussions sur des groupes Facebook réunissant 8.000 agents. Mais pour notre interlocuteur, ces accusations avant tout médiatiques ne déboucheront «sur rien». Les messages sur les groupes? «Des blagues potaches», écarte-t-il: rien de véritablement répréhensible pénalement.

Et l’avocat de soulever que les procédures pour racisme sont en réalité quasi inexistante:

«Nous avons [dans mon cabinet, ndlr] 300 dossiers de policiers et de gendarmes ouverts, avec un tiers pour usage des armes et deux tiers pour usage de la force. Nous avons très peu de cas de racisme: en ce moment, un seul sur 300 poursuites ouvertes!»

C’est en effet Me Liénard qui représente le policier qui a été filmé en avril dernier dans les Hauts-de-Seine, déclarant «un bicot, ça nage pas!» Une tirade de très mauvais goût sans doute... mais prononcée après avoir sauvé l’individu en question de la noyade. Une manière pour Laurent-Franck Liénard de contrer le manichéisme ambiant.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
Christophe Castaner, Adama Traoré, police
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