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Le journaliste militant Taha Bouhafs comparaissait aujourd’hui devant le Tribunal de Grande instance de Créteil pour outrage et rébellion, pour des faits remontant au 11 juin 2019. Durant l’audience, la lecture d’un email de l’IGPN a fait pencher décisivement le procès en sa faveur. Reportage.

L’audience a pris des allures de happening. Pancartes, drapeaux et ambiance activiste: sur le parvis du Tribunal de Grande Instance (TGI) de Créteil, le folklore d’extrême gauche s’est installé. Les soutiens de Taha Bouhafs ont fait le déplacement: ils sont plus d’une cinquantaine, dont les députés de la France insoumise Mathilde Panot et Éric Cocquerel, mais aussi Vikash Dhorasoo et David Dufresne, autre journaliste très engagé contre les violences policières. Pour eux, cette après-midi sera une victoire.

«Monsieur Bouhafs, demande de renvoi…» annonce l’huissier avant de se tourner vers la petite salle du TGI, bondée malgré le mètre de distance sanitaire. Silence. «Ah bah il est dehors avec son comité de soutien…»: il faudra donc patienter un quart d’heure, le temps de voir passer deux affaires d’agressions sexuelles. Mais quinze minutes plus tard, rebelote: «il vient de ressortir…!» «C’est pas possible! On lui a dit de rester», soupire un magistrat. Me Alimi, son avocat, se précipite dans le hall. «Taha!» hèle-t-il dans sa direction avant de crier dans l’autre: «c’est bon il est là!»

Procès politique

Quelques heures avant l’audience, Taha Bouhafs a dévoilé sa vidéo de son interpellation sur Twitter. Les images durent à peine plus de deux minutes. Le 11 juin 2019 à Alfortville, le jeune militant couvrait une manifestation de travailleurs clandestins pour le Webmedia Là-bas si j’y suis. Alors qu’il se trouve devant les grilles de l’entreprise, un premier policier en uniforme lui demande de reculer. Bouhafs lui répond «vous me poussez pas».

Mais c’est avec un second fonctionnaire de police, cette fois en civil et la tête sous une capuche, que les choses vont déraper. «Vous allez me laisser faire mon boulot… vous me touchez pas!», s’exclame-t-il. «Regarde je te touche pas», rétorque le policier. L’échange s’envenime. L’agent semble pousser le journaliste militant, qui affirme alors être frappé. «Vous mettez des coups, vous vous prenez pour un cowboy? Vous vous croyez au-dessus de la loi?», accuse Taha Bouhafs avant d’ajouter: «vous jouez les racailles, parce que c’est ce que vous êtes pour l’instant!» Il finira plaqué au sol et interpellé par un troisième fonctionnaire de police.

​Il passera alors 24h en garde à vue avant d’être poursuivi pour «outrage et rébellions sur une personne dépositaire de l’autorité publique». Bouhafs dévoilera sur les réseaux sociaux le nom du policier: Maxime Demaire, un agent de la BAC du Val-de-Marne (94). L’agent soutiendra avoir entendu «tu n’es qu’une racaille de flic» et que le jeune homme de 26 ans lui aura opposé une résistance violente et sans armes.

Bouhafs a quant à lui porté plainte pour «violence en réunion» par des agents de forces de l’ordre et «obstruction de la vérité» pour ne pas avoir eu accès à son téléphone portable contenant ladite vidéo, placé sous scellés. Outil qui lui a été restitué en novembre 2019.

«Merci l’IGPN!» 

À Créteil ce 30 juin, l’audience sera brève: un renvoi est demandé par les plaignants. Me Alimi demande la lecture à voix haute par la présidente d’un email adressé par l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) aux magistrats, le 11 février 2020. Un courriel donc, et non un résultat d’enquête. Mais le texte est clair: «les vidéos que nous disposons ne confirment pas l’outrage», estime donc l’IGPN, relevant par ailleurs que le «brigadier ne portait aucun signe distinctif» et qualifiant Taha Bouhafs de «journaliste indépendant».

​C’est donc au 8 janvier 2021 qu’est renvoyée l’audience, dans l’attente de l’enquête approfondie de l’IGPN. Mais qu’à cela ne tienne, Me Alimi et Taha Bouhafs sortent du tribunal le sourire aux lèvres.

Cette partie est déjà pour eux une victoire: ils ne doutent plus de la relaxe. Devant les caméras, ils fanfaronnent: «merci à l’IGPN!» ironise Arié Alimi après avoir prévenu: «Il est très probable que M. Demaire soit poursuivi aux assises» pour faux et usage de faux, et violences, avance-t-il. Mais pour aller aux Assises, encore faut-il être poursuivi pour un crime, par définition puni d’une peine d’emprisonnement de plus de dix ans. Il appartient au procureur de trancher. Depuis son interpellation, le jeune homme affirme souffrir d’une épaule luxée. Durant son trajet vers le poste, il soutient aussi avoir été frappé au visage. La Défense souhaite de surcroît donner au procès une tournure délibérément politique... et dans l’air du temps:

«Je pense que si Taha Bouhafs n’avait pas la couleur de peau qu’il a, l’origine qu’il a, ce fonctionnaire de police ne se serait jamais comporté [ainsi, ndlr]. Il y a une connotation raciste dans les actes qui ont été commis contre Taha Bouhafs», martèle Me Alimi.

Les forces de l’ordre ne sont d’ailleurs pas les seules accusées cette fois:

«Il y a une connotation de discrimination, commise cette fois dans l’institution judiciaire, dans le fait de le poursuivre sans même une véritable enquête. En voulant même masquer les preuves qu’ils avaient, ils ont tout fait pour ne pas exploiter les vidéos.»

Ainsi, la pause dans la procédure voit-elle l’essor d’un deuxième procès, d’intention cette fois.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
France, police, Taha Bouhafs
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