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Escalade des tensions en Méditerranée orientale (35)
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Selon Die Welt, le haut commandement militaire turc aurait refusé l’ordre d’Erdogan de couler un bateau grec. Mais la posture va-t-en-guerre du dirigeant turc pourrait bien réveiller, à ses dépens, les consciences assoupies des Européens. Analyse.

Erdogan vient peut-être de rencontrer, au sein de sa propre administration militaire, les limites que les pays européens ne parviennent toujours pas à lui fixer. Au terme de plusieurs jours d’apostrophe entre le Président turc et ses homologues grec et français, le journal allemand Die Welt indique qu’il aurait vu ses propres forces armées opposer un refus à ses exigences de créer un incident en mer Égée avec la marine grecque.

Alors que la Turquie a annoncé que l’activité exploratoire de ses trois navires, Oruç Reis, Cengizhan et Ataman, qui dure depuis le 10 août au sud de l’île de Kastellorizo, dans les eaux territoriales grecques, se poursuivrait jusqu’au 12 septembre, gesticulations et escalades verbales n’ont cessé de se multiplier entre la Turquie et la Grèce, mais aussi avec la France.

Pour venir au secours d’Athènes, Emmanuel Macron a effet déployé dans la zone deux avions Rafale et deux bâtiments de la marine française: la frégate Lafayette et le porte-hélicoptères Tonnerre. Si le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, Hami Aksov, accusait cette semaine Paris de se montrer «impérialiste», se sont des apostrophes beaucoup plus vigoureuses qu’avait employées ce dimanche 30 août Recep Teyyip Erdogan, accusant les gouvernants français et grecs d’être «cupides et incompétents». Par l’emploi de ces qualificatifs, le Président turc souhaite sans doute isoler les chefs d’État grecs et français de leurs opinions publiques, tout en flattant la fierté des siens.

Or, en soulignant ainsi, peut-être involontairement, les facteurs structurels de la faiblesse des dirigeants européens face à l’expansionnisme turc, Erdogan ne s’expose-t-il pas, au contraire, au risque de réveiller contre lui la conscience collective des nations européennes? Chaque fois qu’elle s’est manifestée, la cupidité des dirigeants européens, parfois frappée d’incompétence, est en effet le facteur historique sur lequel l’impérialisme turc a toujours su prospérer. Face à la résurgence de la menace turque aux marches de l’Europe, le contexte politique semble pousser les nations européennes à reprendre leur destin en main, autour de leur lien civilisationnel commun.

La faiblesse des Européens, facteur structurel de l’expansionnisme turc

L’histoire de la confrontation entre l’Europe et la Turquie est émaillée d’exemples où l’expansionnisme turc a pu s’appuyer sur la cupidité des dirigeants européens, pour asseoir ses positions ou en gagner de nouvelles. Les rivalités de pouvoir autour des empereurs byzantins ont conduit à la défaite de Mantzikert en 1071 et à l’installation du peuple turc en Anatolie. Le sac de Constantinople en 1204 par les croisés eut lieu à la demande du doge vénitien, dont les administrés armaient la flotte. Les rivalités européennes et avoirs occidentaux en Turquie ont neutralisé les puissances européennes lors du génocide arménien et de la persécution des Grecs d’Asie Mineure au début du XXe siècle…

Pendant la construction européenne, et plus récemment lors de la crise des migrants, qui a vu l’Union européenne se laisser financièrement prendre en otage par une Turquie jouant du levier de la menace migratoire, c’est plutôt l’incompétence des dirigeants européens qui mérite d’être mise en cause. Depuis plusieurs décennies, tout l’effort des Occidentaux a en effet consisté, en agitant l’appât d’une entrée de la Turquie dans l’Union européenne, à démilitariser les structures politiques du pays et à favoriser une démocratisation du régime, qui s’est révélée être un cheval de Troie pour les Frères musulmans de l’AKP et la réislamisation de la Turquie, préalable au retour de sa vocation expansionniste.

L’occasion pour l’Europe de sortir de sa léthargie

Mais les circonstances présentes pourraient bien avoir des conséquences majeures. Historiquement, la menace turque aux portes de l’Europe a constamment incité à l’élaboration de la conscience collective européenne. Dans le contexte de crise des organisations multinationales, qu’il s’agisse de l’Otan ou de l’Union européenne, institutions qui ne parviennent pas à apporter de réponse collective à la crise en mer Égée, la voie semble ouverte pour un retour des grandes nations européennes sur les questions internationales.

La France et la Grèce se distinguent en effet par leur isolement sur la crise en Méditerranée orientale vis-à-vis des États-Unis et de certains dirigeants européens. Les Allemands, notamment, s’avèrent les plus soucieux de ne pas froisser la Turquie, du fait de sa présence dans l’Otan et de l’importance de la communauté turque outre-Rhin. Il faut sans doute y voir aussi un vieux tropisme géopolitique.

Les initiatives d’Emmanuel Macron sur la crise gréco-turque, qui s’accompagnent d’une prise de distances de la France vis-à-vis de l’Otan, puisqu’elle a annulé cet été sa participation à une opération militaire de l’Alliance atlantique en Méditerranée, pourraient ouvrir la voie à un retour de la France comme leader des nations continentales d’Europe occidentale sur les questions internationales, tel que l’imaginait d’ailleurs le général de Gaulle dans sa conception de la participation de la France à la construction européenne. En effet, à la faveur du blocage des institutions européennes sur cette question, il n’est pas impossible que les positions vigoureuses que pourrait prendre l’exécutif français vis-à-vis de la Turquie plaisent beaucoup plus à l’opinion publique européenne que la timidité craintive affichée par Angela Merkel.

La Turquie a-t-elle réveillé une fibre gaullienne chez Macron ?

Tandis que les États-Unis n’affichent qu’une solidarité relative vis-à-vis de la France dans ses contentieux multiples avec la Turquie, la Russie se distingue par son silence complet sur ce sujet. Vladimir Poutine, qui a noué, faute de mieux, une alliance conjoncturelle et très encadrée avec Erdogan sur la question syrienne, est en revanche très éloigné des objectifs poursuivis par la Turquie en Libye, où Russie et Turquie n’accordent pas leur soutien au même camp. Dans ce contexte, l’acteur russe n’attend-il pas tout simplement que la France franchisse le Rubicon et retrouve la place qui lui revient dans la défense des avant-postes de l’Europe, face à la Turquie? Une telle évolution permettrait sans doute à la Russie de retrouver, en Méditerranée Orientale et au Proche-Orient, un allié avec lequel elle partage nombre d’objectifs géopolitiques communs, y compris vis-à-vis de la Turquie.

Les États-Unis ont-ils pris la mesure de cette hypothèse de basculement, alors que les interrogations se multiplient en France sur l’intérêt d’un maintien de sa présence dans l’Otan? Peut-être faut-il voir, dans le refus de l’escalade des provocations opposé par les militaires turcs à Erdogan, si elle se confirmait, une discrète influence américaine pour éviter ce scénario.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Méditerranée orientale, Grèce, Turquie, Recep Tayyip Erdogan
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