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Jugé pour «terrorisme», l’opposant rwandais Paul Rusesabagina ne va plus se présenter aux audiences pour protester, dit-il, contre la violation de son droit à un procès équitable. Une affaire judiciaire qui pourrait se transformer en un procès contre le gouvernement rwandais. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.

Attendu au tribunal de Kigali ce mercredi 24 mars 2021 dans le cadre de son procès pour «terrorisme», Paul Rusesabagina, critique du pouvoir rwandais, a refusé de comparaître au prétexte que ses droits n’étaient pas respectés. Il a fait savoir à ses geôliers à la prison de Nyarugenge où il est détenu qu’il ne comptait plus se présenter à son procès à l'avenir. Le directeur de la prison, Michel Kamugisha, a confirmé l’information dans une correspondance envoyée au tribunal: «Il a dit à la prison de Nyarugenge qu’il ne se présentera plus jamais devant ce tribunal, pas seulement aujourd’hui, mais même pour les audiences futures. Il a dit qu’il n’attendait aucune justice de ce tribunal», selon la lettre.

Le président du tribunal, Antoine Muhima, a décidé que le procès se poursuivrait. «Rusesabagina a choisi de ne pas assister à cette audience. Il a le droit de le faire, mais le fait de ne pas se présenter n’empêche pas le procès de se poursuivre», a déclaré le magistrat.

De héros à «terroriste»

Vivant entre la Belgique, où il réside depuis 1996, et les États-Unis, Paul Rusesabagina, 66 ans, s’est fait connaître à travers le cinéma américain, notamment grâce au film Hôtel Rwanda interprété par l’acteur américain Don Cheadle. Celui-ci raconte le rôle — exagéré, selon ses détracteurs — qu’il a joué dans la protection de près de 1.200 Tutsis qui avaient trouvé refuge dans l’établissement (l’hôtel des Mille collines) dont il était le gérant, pendant le génocide. Le genre de récit prisé par Hollywood et qui ne laisse pas indifférent.

Du jour au lendemain, Rusesabagina devenait la coqueluche de l’Amérique. Les grandes stars de la télévision américaine comme Oprah Winfrey se bousculaient pour le rencontrer. En 2005, il est décoré de la U.S. Presidential Medal of Freedom par George Bush. Dans les années qui ont suivi, il a gagné de gros honoraires pour ses conférences sur les droits de l’homme et le génocide à travers le monde. Paul Rusesabagina est un héros, clame-t-on alors en Amérique et dans plusieurs autres capitales occidentales.

Idem dans son pays d’origine (le Rwanda) qu’il a quitté en 1996. Le film Hôtel Rwanda a été bien accueilli par le public et les autorités. Le régime, qui instrumentalise le récit du génocide en s’attribuant le beau rôle, n’a pas manqué de surfer sur le succès du film. Le Président Paul Kagamé a félicité Paul Rusesabagina pour son rôle face aux massacres qui ont endeuillé les collines. Si les deux hommes n’ont pas eu à s’entretenir ou à entretenir de relation particulière, il reste que tout semblait aller pour le mieux jusqu’à ce que Rusesabagina se mette à critiquer le gouvernement rwandais, plus particulièrement le Président Kagamé qu’il a qualifié de «tyran».

À partir de ce moment, de héros, qui avait sauvé un millier de Tutsis d’une mort certaine en 1994, Paul Rusesabagina est devenu la bête noire du pouvoir de Kagamé. Les autorités rwandaises n’ont pas hésité à remettre en question la véracité des faits décrits dans le film Hôtel Rwanda qu’elles avaient pourtant salué...

En fait, Rusesabagina est devenu, au fil des ans, une véritable épine dans le pied du gouvernement rwandais. Si ce dernier s’est beaucoup employé à miner la crédibilité de l’opposant, c’est parce que celui-ci jouit d’une respectabilité internationale si importante que ses critiques à l’égard du régime commençaient sérieusement à ternir l’image du pays et surtout des tenants du pouvoir en place.

À la tête d’un parti politique proche de certains mouvements de l’opposition rwandaise en exil, Rusesabagina a été accusé de vouloir déstabiliser le Rwanda par les autorités rwandaises...

Un kidnapping digne des films d’Hollywood

Fin août 2020, le célèbre opposant apparaît menotté à Kigali. La surprise est totale, d’autant plus qu’il se trouvait, quelques jours plus tôt, à Dubaï et avait communiqué avec les membres de sa famille. Les autorités rwandaises ont entretenu le flou sur les circonstances de son arrestation, niant toutefois qu'elles aient procédé au kidnapping de l'opposant. Le kidnapping se trouve toutefois confirmé par le principal intéressé, qui s'est présenté comme étant un «otage», mais aussi, par un dénommé Constantin Niyomwungere, un pasteur burundais qu’il connaissait et qui aurait servi d’appât. Ce dernier a raconté comment il a mis en place, en collaboration avec le Rwanda Investigation Bureau, l’opération spectaculaire qui a permis de ramener Paul Rusesabagina à son insu dans son pays natal.

L’opposant est monté dans un avion qui devait partir de Dubaï vers le Burundi. Mais il s’est retrouvé, à sa grande surprise, à Kigali, sans comprendre ce qui venait de lui arriver. Cerise sur le récit, il est apparu que l’avion dans lequel il se trouvait avait été loué par le gouvernement du Rwanda. Le ministre rwandais de la Justice, Johnston Busingye, l'a admis dans une interview télévisée avec la chaîne Al Jazeera.

Pour Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch, «les antécédents du Rwanda dans l’utilisation de méthodes illégales et interlopes pour cibler ceux que le parti au pouvoir perçoit comme une menace sont bien connus». Et de souligner: «Le fait que le Rwanda n’ait pas appréhendé Paul Rusesabagina en utilisant une procédure d’extradition légale suggère que les autorités ne pensent pas que leurs preuves ou les garanties d’un procès équitable résisteraient à l’examen d’un tribunal indépendant, les amenant à choisir de contourner l’état de droit.»

Un procès qui pourrait se retourner contre le pouvoir de Kagamé

Paul Rusesabagina doit répondre de 13 chefs d’accusation, notamment de terrorisme, financement du terrorisme, recrutement d’enfants soldats, enlèvement, incendie volontaire et formation de groupes terroristes. Bien que les autorités rwandaises aient promis de respecter les droits de l’opposant, la plupart des observateurs s’accordent à dire que le procès est politique et est loin d’être juste et équitable.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement rwandais se sert de la justice pour régler des comptes à des opposants politiques. Si par le passé il n’a pas eu beaucoup de mal à faire condamner la plupart d’entre eux via des simulacres de procès, l’affaire Rusesabagina risque toutefois de se révéler contre-productive pour le régime. Non seulement l’accusation semble faible, mais le régime devra composer avec la réputation internationale de Rusesabagina qui fait que tous les yeux sont désormais tournés vers Kigali. Il est obligé, malgré lui, de montrer patte blanche, de faire preuve de transparence et surtout d’adopter une posture qui ne puisse pas le placer en porte-à-faux avec ses soutiens traditionnels qui suivent de près l’affaire. Le département d’État, qui a déjà critiqué les autorités rwandaises pour ne pas avoir respecté les procédures légales, a exhorté le gouvernement à respecter l’État de droit et à veiller à ce que Rusesabagina soit traité équitablement.

En kidnappant l’opposant pour le juger au Rwanda, le gouvernement rwandais n’a pas réalisé qu’il se faisait prendre à son propre jeu. Les critiques se multiplient depuis le début du procès. À l’allure où vont les choses, cette affaire risque de se transformer en un procès contre les pratiques discutables du gouvernement rwandais, tant en matière de respect des droits de l’homme que dans la gestion du pays par le pouvoir de Paul Kagamé...

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
Paul Kagamé, Paul Rusesabagina, droits, Rwanda
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