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Seul contre tous, le Président tunisien semble isolé. Il prend part parfois à des bains de foule pour tester sa popularité mais affiche son dédain d'une grande partie de la classe politique. En cela, il est en phase avec une opinion publique désabusée avec laquelle il a autre chose en partage: des accès de colère stérile. Analyse de Youssef Seddik.

Rien ne permettait de deviner, avant son élection à la tête de la République en 2019, sa capacité de démarrer au quart de tour un propos au ton courroucé aux limites de l’étranglement et de l’embrouille.

Ceux qui ont eu l’occasion de l’aborder pour une conversation privée bien avant son investiture, décrivent un homme doté d'une calme courtoisie, d'une bonhomme intelligence drapée d’une blanche ingénuité. Pendant ses fréquentes apparitions à la télévision, consulté par les journalistes sur divers points polémiques de droit constitutionnel, il conservait, invariable et comme figée, la même étonnante image de maître des oracles.

Celui-ci, nous apprennent les lointaines antiquités, recevait la question adressée à la divinité conjurée par le visiteur, actionnait dans la pénombre de sa retraite un système d’étranges bruitages dont il délivrait l’interprétation au demandeur comme la réponse sans appel du dieu interrogé. Ainsi en était-il du temps où nul Tunisien ordinaire ne pouvait prévoir sa candidature et son ambition; ainsi s’explique, en grande partie, son franc triomphe dans son ascension vers le sommet de l’État, loin devant près d’une trentaine de personnalités souvent de premier ordre. Porté par une campagne des plus atypiques, autant dire une «non campagne», son image et le capital de confiance dont il jouit depuis un an et demi ne connaissent que peu d’érosion dans les sondages, quand d’autres leaders et hautes figures actives dans le champ politique se déprécient régulièrement ou, au mieux, enregistrent de faibles remontées.

Le mystère reste entier pour commentateurs et analystes de la chose politique et commence à agiter une grande partie de l’opinion publique, celle-là même qui lui a accordé sa confiance via les urnes.

Kant, certes, «a les mains pures, mais il n’a pas de mains», lançait le poète français Charles Péguy en se moquant de l’idéalisme trop stérile à son goût du grand philosophe allemand…Nombreux seraient les observateurs des gestes et paroles du Robinson de Carthage, même parmi les simples citoyens qui lui restent fidèles, qui trouveraient cette cruelle boutade conforme à la brumeuse personnalité du Président!

Depuis son accession à la plus haute fonction grâce à une adhésion qui élève son élection au rang de plébiscite, la masse de celles et ceux qui l’ont élu ont parié sur de grandes espérances, de celles qui mettraient fin à la profonde détresse sociale, économique et écologique dont souffre le pays, aggravée par la pandémie et la gestion lamentable des moyens et ressources pour en limiter les effets.

Jour après jour, un mois après l’autre, la population «réelle», celle un peu partout sur le territoire, à laquelle il se mêle lors de visites inopinées dans tel hameau, tel quartier ou tel rassemblement dans telle modeste mosquée pour la prière du vendredi, cette population-ci semble lui dire qu’elle lui accordait de larges délais pour s’assurer les meilleures conditions avant d’entamer un gros et salutaire coup de balai.

À chaque «bain de foule» qu’il s’offre dans les paysages les plus divers, au cœur de la capitale, dans la proche périphérie où se trouve son domicile privé, dans des espaces ruraux ou villageois, la doléance le plus souvent scandée dans les ovations qui l’accueillent exigent de lui la dissolution du parlement. Le tatillon «prof» de droit constitutionnel sait parfaitement que ces voix sont dénuées de sens, qui s’élèvent dans des mises en scène et en ondes vraisemblablement voulues par les services de communication de la présidence.

Simples et vains slogans qui servent seulement de prétexte à Kaïs Saïed, et à tous les coups, pour qu’il manifeste son refus sans nuances d’une assemblée de députés commandée par une majorité de «brigands, de repris de justice et de corrompus» protégés par le chef d’Ennahda Rached Ghannouchi également président de ce même parlement, un manœuvrier de haute voltige!

Le Président tunisien Kaïs Saïed et le Président égyptien Abdel Fatah al-Sissi au Caire, le 9 avril 2021
© AFP 2021 Tunisian presidency Facebook page / AFP
Ces gravissimes accusations sont ainsi lancées à nu, dans la rue sans toutefois donner de noms ou un intitulé précis à tel ou tel dossier de malversation ou de délit signalé dans le flou et la vague allusion. Le ton courroucé de ces violentes harangues ne change guère quand l’orateur reçoit les hautes personnalités de l’État ou d’organisations nationales, voire internationales. Invariablement son service de presse le montre seul prendre la parole face à la caméra et son vis-à-vis supposé, absent de l’image, quelques fois présent mais silencieux, attentif à la «leçon» que l’homme lui assène sur le mode de l’engueulade ou du sermon.

En substance, ses propos tournoient souvent autour des thèmes suivants: «Afin que nul n’ignore, que cela soit dit urbi et orbi, il ne peut y avoir dans ce pays qu’un seul État, qu’un seul chef à sa tête…Que la Tunisie est en réalité "un pays riche" et prospère mais appauvri par autant de "voleurs" et de responsables pourris…Des "luçûç" (voleurs) qui se moquent des "nuçûç" (textes de lois), etc.»

La litanie, çà et là, fleurie de quelques jeux de mots bien roulés, de références littéraires ou coraniques, s’achève immanquablement par la promesse de l’instant où «sa responsabilité devant Dieu, l’Histoire et le peuple» lui dictera de sévir. Cet instant, décisif entre tous, le «Temps propice», seul, le fera advenir!

En attendant ce rendez-vous qui nous semblait jusque-là renvoyé à des calendes apocalyptiques, nous apprenons en cette mi-juin que le Président Kaïs Saïd engage enfin les préparatifs du fameux «dialogue national», suggéré et lancé (en l’air depuis six mois) par l’Union générale des Travailleurs de Tunisie (UGTT) et son secrétaire général Noureddine Taboubi. Infatigable médiateur entre les nombreux rivaux, antagonistes, ennemis et faux-amis dans cette crise multiforme, le dirigeant de la puissante Centrale syndicale a réussi au prix d’une grande et habile patience à faire fléchir l’intransigeante attitude du Président à l’égard de certains personnages ou courants auxquels il a toujours fait allusion dans ses diabolisantes diatribes…

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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crise politique, Kaïs Saïed, Tunisie
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