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    Rapport sur l'Irak, migrants russes ou fiasco en Corée: les plus grands échecs de la CIA

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    De nombreuses rumeurs circulent sur la CIA, organisation secrète dont le budget annuel à la fin des années 1990 atteignait 26 milliards de dollars et qui peut se permettre des expériences sur tout et n'importe quoi sans compter ses milliers d'erreurs mortelles. Retour sur les plus grands échecs de l'agence américaine depuis sa création.

    Le rapport-révélation

    La publication du récent rapport confidentiel intitulé "Appréciation des intentions et des actions russes au cours de la récente élection aux USA" visait à prouver l'implication des renseignements russes dans les attaques cybernétiques contre les serveurs du parti démocrate américain pendant la campagne électorale. Toutefois, ce document suscite davantage de questions qu'il ne fournit de réponses.

    En introduction, les auteurs précisent que leurs conclusions ne prouvent pas l'implication de qui que ce soit dans l'opération "mais sont le résultat d'une série d'estimations révélant si l'incident était un fait isolé, qui était son éventuel commanditaire, quelles pouvaient être les motifs du commanditaire et si un gouvernement étranger a joué un rôle dans l'initiation ou la direction de l'opération".

    Hormis les preuves confidentielles, la complicité de Moscou est établie à partir de conversations téléphoniques interceptées où des hommes politiques russes se félicitent de la victoire de Trump, ainsi que des "efforts ouverts des agences du gouvernement russe, des médias publics, des intermédiaires tiers et des utilisateurs des réseaux sociaux plus communément appelés "trolls".

    Ce rapport illustre la manière dont la CIA et d'autres services de renseignement travaillent avec l'information, sa qualité et ses sources. L'histoire de la mise en place de la CIA a joué un rôle significatif dans ce que l'agence représente aujourd'hui en 2017.

    Les premiers pas

    La principale mission de cette nouvelle structure créée après la Seconde Guerre mondiale était de créer et de mettre en place un réseau d'agents qui pouvaient fournir au président américain toute l'information nécessaire sur les points chauds à travers le monde. Frank Wisner, directeur des opérations à la CIA, a été chargé de nouer cette toile.

    En 1948, Wisner est placé à la tête d'une structure floue aux capacités juridiques restreintes, héritière de l'Office of Strategic Services (OSS, Bureau des services stratégiques) qui soutenait la résistance sur les territoires occupés par les forces allemandes et japonaises. Il l'a immédiatement utilisée contre l'Union soviétique. Ses plans étaient napoléoniens: il voulait des milliers d'espions prêts à surveiller les Soviets en Europe de l'Est et à Moscou.

    Wisner a ainsi ouvert 47 bureaux de la CIA dans les principales villes du monde, a élargi avec succès l'influence de la structure aux USA (réquisition du matériel au Pentagone pour les opérations) et a construit un camp pour entraîner les futurs agents. Le zèle de cet anticommuniste fervent a apporté un certain résultat pendant les premières années de cette structure publique.

    Abus d'alcool

    Dans les camps d'entraînement de la CIA, des Hongrois et des Albanais étaient formés pour être envoyés ensuite sur le territoire de la République socialiste soviétique d'Ukraine et faire du renseignement contre l'URSS. "On ne peut probablement pas apprendre dans les forêts de l'Ukraine occidentale ce que Staline pense en ce moment […], mais au moins ces gens pouvaient trouver certaines choses, des vêtements, des chaussures", disait Steve Tanner, chef du réseau d'agents à Munich. La formation et les envois d'hommes en URSS avaient une signification purement symbolique censée montrer que les États-Unis ne restaient pas assis les bras croisés.

    Mais c'est un échec qui attendait la direction de la CIA: la première opération de projection d'espions près de Lvov en septembre 1949 a complètement échoué. Les archives de la CIA déclassifiées en 2005 relatent brièvement les faits: "Les Soviets ont rapidement éliminés les agents envoyés".

    De nombreuses autres tentatives de pénétrer sur le territoire soviétique ont été entreprises, y compris via l'Albanie. D'après les mémoires des membres du bureau d'Athènes il devenait clair que la CIA avait "gaspillé" des centaines de vies: les agents à peine formés étaient immédiatement capturés dès leur arrivée sur le territoire de l'Union soviétique.

    En cause: un agent de la CIA nommé James Angleton, qui n'avait pas du tout la langue dans sa poche. Coordinateur des agents infiltrés, Angleton était un amateur de "boisson" et appréciait la compagnie de son collègue du renseignement britannique Kim Philby, membre des Cinq de Cambridge, qui était en réalité un agent soviétique. Angleton partageait avec Philby les coordonnées exactes des débarquements et d'autres informations, c'est pourquoi il était si facile pour les Soviétiques de mettre la main sur les espions fraîchement envoyés.

    Les émigrés-espions

    Cet échec n'a pas stoppé Wisner: il a imaginé de nouvelles opérations au début des années 1950 pour "provoquer des émeutes civiles" en Union soviétique. A cet effet, il a décidé d'utiliser des solidaristes russes — un groupe d'émigrés aux opinions d'extrême-droite. Souffrant d'un manque d'hommes parlant russe, la CIA diffusait par le biais des solidaristes des affiches antisoviétiques en Allemagne de l'Est.

    "C'était une très mauvaise idée. Nous analysions la situation de manière très naïve", a déclaré Bill Coffin, l'un des responsables du réseau d'émigrés russes qui est ensuite devenu prêtre et scandait des slogans antimilitaristes dans les années 1960. La CIA espérait réellement qu'il était possible de renverser le gouvernement en place à Moscou avec des méthodes aussi grossières.

    Seulement dix ans plus tard, d'après les archives, la CIA s'est rendue à l'évidence que compter sur "l'aide des émigrés pour déclencher une guerre et une révolution en URSS" était "irréel".

    Le sabotage d'un linguiste

    Bien qu'en moins de cinq ans le budget de la CIA a été multiplié par 11 pour atteindre 587 millions de dollars, Wisner n'a pas réussi à mettre au point une procédure optimale de recueil d'informations. Les rapports de la CIA arrivant sur le bureau du président Truman et d'Eisenhower, qui lui a succédé en 1952, était des copies des comptes-rendus du département d'État avec des commentaires sans importance. La seule source significative de renseignements permettant au commandement d'avoir une certaine idée de ce qui se produisait en Corée, plongée dans la guerre civile en 1950 était "les magiciens de la guerre électronique" qui avaient la possibilité d'intercepter les communications entre Moscou et l'Extrême-Orient.

    Cependant, juste avant la guerre de Corée, toutes les capacités de décryptage ont été anéanties à cause de William Weisband, linguiste traduisant des signaux cryptés en russe recruté par Moscou dès les années 1930. C'est cet incident qui a poussé la Maison-Blanche à créer la NSA, dont la mission prioritaire consistait à rétablir les capacités de guerre électronique des États-Unis mais aussi, et surtout, à concurrencer ouvertement la CIA.

    Weisband a échappé aux sanctions, ne passant qu'un an en prison pour des accusations de liens avec le parti communiste américain. Il n'a pas été condamné pour sabotage.

    Le plus grand raté

    En 1952, plus de 1 500 agents travaillaient en Corée du Nord pour fournir au siège de la CIA à Séoul des renseignements sur les déplacements de l'armée ennemie dans la péninsule. L'agent de la CIA Albert Haney se vantait ouvertement de l'envergure de ce réseau d'espions en rapportant les succès des opérations. Mais ce n'était pas l'avis de son successeur John Hart, qui a découvert d'importants problèmes dans le travail de son prédécesseur.

    Il s'est avéré que pendant tout ce temps, la Maison-Blanche recevait de la CIA des informations fabriquées de toutes pièces sur les déplacements et les effectifs actifs sur le terrain. Pour Hart, absolument tous les espions nord-coréens recrutés étaient des charlatans qui avaient fourni pendant 18 mois de fausses informations aux agents de la CIA ne parlant même pas coréen.

    A première vue, il fallait donc immédiatement stopper les opérations et fermer tout le réseau d'agents mais voilà ce qu'a déclaré l'émissaire de Bedell Smith (chef de la CIA), venu rencontrer Hart à Séoul:

    "La CIA, étant une nouvelle organisation dont la réputation n'est pas encore aussi solide qu'on le voudrait, ne peut simplement pas avouer aux autres services gouvernementaux et surtout aux renseignements concurrents son incapacité à récolter des informations en Corée du Nord."

    Loftus Becker, qui a livré ce message, a donné sa démission lors de son retour d'inspection auprès des réseaux d'agents en Asie en invoquant la "situation désespérée en Extrême-Orient". L'incapacité de la CIA à créer un réseau d'agents efficace en Corée du Nord est considérée comme le plus grand échec de l'histoire du renseignement américain.

    La leçon syrienne

    A la fin des années 1950, la CIA s'est forgée la réputation d'être un nid de "magouilleurs" capables d'organiser un coup d'État dans un pays instable pour placer leurs hommes au pouvoir, notamment au Moyen-Orient. Ainsi, l'agence a réussi à renverser le président iranien démocratiquement élu Mohammed Mossadegh pour le remplacer par Reza Pahlavi, après quoi la plupart des champs pétroliers iraniens sont passés sous le contrôle des compagnies américaines.

    Le même sort attendait la Syrie. La réussite du plan en Iran a poussé son réalisateur Rocky Stone et le chef de la CIA Allen Dulles à intervenir activement à Damas. Selon eux, la déstabilisation de la situation en Syrie devait être une étape majeure pour poursuivre efficacement le travail en Irak, au Liban et en Jordanie.

    Mais un échec cuisant attendait Rocky Stone. En planifiant l'assassinat du chef du renseignement syrien Abdel Hamid al-Sarraj, Stone, se faisant passer pour un diplomate, recrutait des membres de l'armée syrienne en leur promettant des millions de dollars pour l'élimination de Sarraj.

    Les militaires syriens ont accepté l'argent de Stone mais au lieu d'aller tuer Sarraj ils ont annoncé à la télévision locale avoir reçu de l'argent des "américains méchants et corrompus qui cherchaient à renverser le gouvernement légitime en Syrie".

    Rocky Stone a subi un interrogatoire puis a été proclamé personne non grata — c'est la première fois qu'un diplomate américain était expulsé d'un pays arabe. Les États-Unis ont réagi en expulsant l'ambassadeur syrien — ce qui était également une première depuis la Première Guerre mondiale — et ont qualifié les faits de "falsification". Les officiers qui étaient en contact avec l'ambassade américaine ont été renvoyés par les autorités syriennes.

    Le manque d'informations

    "Saddam Hussein était un féroce dictateur mais certains estimaient que c'était le moindre mal", déclarait Philip Wilcox, spécialiste en liaisons du département d'État et de la CIA. Pendant que l'administration décidait qui devait être soutenu dans la région, la CIA infiltrait ses agents au sein de la police d'Hussein.

    Le drapeau américain
    © East News. UPI Photo / eyevine
    Tout ce dont la CIA disposait en Irak se limitait en fait à une poignée de diplomates et à un agent irakien, qui était en réalité homme de ménage dans un hôtel allemand.

    En Iran la situation était meilleure avec près de 40 agents, dont des membres hauts placés de l'armée iranienne. La liaison avec ces derniers était maintenue grâce à des lettres à l'encre invisible mais en automne 1989 un agent de la CIA a réussi à détruire l'unique réseau de la région: les lettres avaient été envoyées à tous les agents à la fois à partir de la même boîte postale et écrites avec la même écriture.

    Tout le réseau d'agents a été percé à jour, de nombreux espions ont été capturés et exécutés pour trahison. La CIA ne disposait plus d'aucun moyen d'obtenir des informations sur la situation.

    "Les agents arrêtés ont été torturés jusqu'à la mort, mais en ce qui concerne la CIA personne n'a été sanctionné et le chef opérationnel est même monté en grade", témoignait Philip Giraldi, chef du bureau d'Istanbul.

    Cet échec n'a pas permis d'évaluer correctement la probabilité d'une invasion du Koweït par l'Irak. George H.W. Bush n'a été informé de l'attaque imminente qu'à 20 heures de l'invasion et le président américain n'a pas cru la CIA vu le manque d'informations. Le lendemain, l'armée de 140 000 hommes de Saddam Hussein défilait au Koweït.

    Une guerre à l'aveuglette

    En 2003, George W. Bush a déclaré que Saddam Hussein possédait une arme biologique en quantité suffisante pour tuer des millions de personnes:

    "Saddam Hussein a récemment tenté de faire venir une grande quantité d'uranium d'Afrique. Nos sources de renseignement rapportent qu'il a tenté d'acheter des tubes d'aluminium très résistants pouvant servir à la production de l'arme nucléaire."

    "Chaque déclaration que je fais aujourd'hui est appuyée par des sources très fiables. Ce ne sont pas des accusations infondées. Ce que nous vous annonçons aujourd'hui sont des faits et des conclusions basés sur des renseignements fiables", disait le secrétaire d'État Colin Powell à l'Onu en brandissant une fiole contenant de la poudre pour avoir l'air plus convaincant.

    La deuxième guerre du Golfe a commencé sur recommandation de la CIA, qui tentait de surveiller l'apparition d'une arme biologique en Irak depuis le début des années 1990. L'agence a cité 946 lieux suspects où des arsenaux d'armes de destruction massive pouvaient se trouver. Des soldats américains sont morts en ratissant ces endroits, pourchassant une cible qui ne s'y trouvait pas.

    En 2005, la CIA a publié à contrecœur un rapport de 90 pages présentant les résultats d'une expertise de 18 mois réalisée après la fin des principales activités militaires. Le document stipulait clairement:

    "Le problème de la présence de l'arme de destruction massive en Irak était dû à des suppositions incorrectes qui n'étaient pas basées sur la réalité. Les spécialistes techniques disposaient de preuves erronées et en ont tiré des conclusions incorrectes."

    Les experts n'ont pas non plus trouvé de preuves du transport d'armes chimiques depuis le territoire irakien, tout cela sur fond d'un rapport présidentiel reconnaissant le travail du renseignement comme "raté". L'agence ne faisait que "spéculer avec des conjectures", s'indignait alors George W. Bush.

    Les anciens problèmes dans les réalités russes

    L'affaire Fogle de 2013, quand un diplomate américain avait été arrêté à Moscou en tentant de recruter un agent russe, a porté un coup à l'amour propre de la direction de la CIA: Ryan Fogle a été interpellé avec une perruque, des lunettes de soleil, une boussole et un guide détaillé de recrutement.

    Fogle a été proclamé persona non grata, a quitté la Russie quelques jours plus tard tandis que les analystes américains s'étonnaient de la large couverture médiatique de cet incident:

    "Il est évident que les Russes voulaient le médiatiser largement. De telles affaires sont généralement réglées sans bruit", a déclaré Juan Zarate, analyste de la chaîne CBS pour la sécurité nationale. Dans une vidéo, les agents du FSB qui avaient capturé l'homme de la CIA s'indignaient d'avoir été espionnés par les Américains pendant que les services russes les aidaient à enquêter sur les attentats de Boston.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    cyberattaque, échec, Présidentielle américaine 2016, Seconde Guerre mondiale, CIA, Kim Philby, Steve Tanner, Frank Wisner, Russie, États-Unis
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