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Dans les médias ces dernières semaines, les journaux du monde entier ont parlé en boucle de deux thèmes liés aux renseignements.

Premièrement, les services secrets américains sont convaincus que le président russe Vladimir Poutine a aidé Donald Trump à remporter l'élection présidentielle américaine ( voire qu'il a personnellement dirigé les hackers responsables des piratages ), puis, deuxièmement, les médias ont évoqué le rapport rédigé par un ancien « meilleur agent du MI6 à Moscou » se référant à des sources douteuses mentionnant des épisodes très étranges. Ce qui conduit à se demander comment réfléchissent les renseignements occidentaux dans l'ensemble. Jaugent-ils correctement les menaces extérieures ( notamment émanant de Russie )? Ce ne sont pas des réflexions banales — une mauvaise interprétation des capacités et des intentions de l'adversaire peut facilement transformer une guerre froide en guerre chaude.

Les documents mettent du temps à être déclassifiés: c'est seulement aujourd'hui que nous pouvons découvrir les secrets du renseignement américain et britannique dans les années 1950. A l'époque, avant l'envoi d'avions de reconnaissance Lockheed U-2, l'Otan baignait dans une ignorance effrayante du nombre de bombes atomiques soviétiques et notamment de leurs vecteurs — les bombardiers stratégiques. A partir de quelles miettes d'information les renseignements occidentaux évaluaient-ils la menace soviétique ? Pourquoi le renseignement britannique a-t-il réussi à dresser une évaluation plus réaliste que les Américains, persuadés que l'URSS préparait des centaines de bombardements pour détruire les USA ?

Le 29 août 1949, l'URSS a procédé au premier essai nucléaire de son histoire et jusqu'à la fin des années 1950, les bombardiers stratégiques étaient les principaux vecteurs de l'arme nucléaire. Les renseignements britanniques et américains cherchaient précisément à évaluer leurs caractéristiques techniques.

Que pensaient les USA de la menace nucléaire soviétique ? En 1946 déjà, les renseignements avaient appris la création d'une aviation à long rayon d'action en URSS. Les États-Unis savaient également que les ingénieurs soviétiques avaient copié les bombardiers américains B-29 pour fabriquer le Tu-4 ( désignation Otan Bull ). Mais après la guerre de Corée où les B-29 ont été abattus en nombre, l'URSS a décidé de construire un modèle plus abouti: le Tu-16. Dans le rapport du renseignement américain de 1955, il est indiqué que le Tu-16 est capable de voler jusqu'à Détroit, Saint Louis et Oklahoma City. Du point de vue technique, c'était correct: l'autonomie de ces avions atteignait 5 900 km. Mais l'URSS n'aurait certainement pas pris le risque de se lancer dans une opération aussi risquée car aucun Tu-16 n'aurait alors réussi à regagner son aérodrome de départ. Toutefois, comme dans le cas des « hackers russes », le renseignement américain affirmait, en l'absence de données réelles: « Nous pensons pratiquement à coup sûr que l'URSS est psychologiquement prête pour des vols sans retour ». C'est ainsi qu'a été semé la panique face à la menace nucléaire soviétique pour les USA. Le renseignement britannique a été plus juste dans ses évaluations de cet appareil en le qualifiant d' « épée » principale d'une attaque nucléaire contre le Royaume-Uni.

Au milieu des années 1950, le parc de l'aviation stratégique soviétique s'est élargi en se dotant de modèles plus sophistiqués: le M-4 ( Bison ) et sa modification 3M, ainsi que le fameux Tu-95 ( Ours ). Les Américains ont immédiatement décidé que le Tu-95 était déjà en service alors que les Britanniques suggéraient prudemment d'attendre quelques années — ils avaient raison. L'autonomie du nouveau Bison 3M, même amélioré ( 11 800km ), ne lui permettait toujours pas d'effectuer un aller-retour aux États-Unis.

Le même scénario s'est répété quand a été mis en place un ravitaillement en vol, augmentant la portée du 3M jusqu'à 15 000 km ( 1958 ). Mais la réalisation de ce plan se limitait à un nombre réduit de ravitailleurs ( 25 avions ). C'est également ce qu'en a déduit le MI6, alors que la CIA s'est une nouvelle fois persuadée que dans quelques années l'URSS se renforcerait considérablement dans ce domaine.

Rien d'étonnant, donc, à l'apparition du fameux « bomber gap » — la fausse conviction de Washington selon laquelle d'ici 1960 l'URSS aurait plus de bombardiers stratégiques que les USA. Pendant la répétition du défilé du 1er mai en 1955, l'attaché de défense britannique a vu dix M4 alors que son collègue américain s'est trompé en en comptant 13. Mais la peur grossit tout: même ce nombre a suffi aux Américains pour s'assurer de la « croissance significative de la production de bombardiers lourds soviétiques » ( selon un rapport de 1955 ). « On peut s'attendre à 300 Tu-95 et 400 3M d'ici 1959 », prédisaient les Américains. La commission britannique du renseignement n'était pas du tout d'accord avec les estimations excessives de ses collègues d'outre-Atlantique.

Ce qui n'empêchait pas ces derniers de surestimer la puissance soviétique: 500 3M et 300 Tu-95 devaient faire leur apparition dans l'armée de l'air d'ici 1960 selon une estimation américaine de 1956. Plus tard, grâce à l'U-2 qui a filmé les aérodromes soviétiques non camouflés, les Américains ont enfin compris à quel point ils avaient tort: à la fin des années 1950, quand les missiles balistiques ont commencé à jouer un rôle central, l'URSS n'avait construit que 150 Tu-95 et 3M.

Mais pourquoi une aussi grande erreur de calcul dans l'évaluation de la puissance de l'aviation soviétique ? Et pourquoi les Britanniques n'admettaient pas d'exagérations aussi insensées que la CIA ? En général, les historiens expliquent le « bomber gap » par une ruse du gouvernement soviétique, qui effrayait l'Otan en inscrivant des numéros à trois chiffres sur le fuselage des bombardiers stratégiques lors de leur survol de la place Rouge. Mais l'exagération de son propre potentiel n'était pas du tout bénéfique pour l'URSS: il est dangereux de se vanter d'avoir des centaines de bombardiers qui n'existent pas devant un ennemi potentiel qui pourrait décider de doubler ou de tripler la production et creuser le retard réel de l'URSS sur l'Otan.

Mais on peut aussi expliquer cette différence entre les USA et le Royaume-Uni par leur position dans le contexte global. Les Britanniques se souvenaient depuis 1940 ce qu'était une défaite stratégique et savaient parfaitement à quel point ils étaient vulnérables face aux bombes atomiques soviétiques. Plus l'Otan déployait des armes nucléaires sur les îles britanniques, mieux les Britanniques comprenaient que dans le cadre d'une action de légitime défense c'est sur eux que l'URSS lancerait tout son arsenal stratégique.

D'abord, les Américains ne pensaient pas du tout à la bombe. A partir de 1950, peu pensaient que l'URSS aurait voulu se doter d'une arme nucléaire pour assurer sa propre sécurité. « L'URSS développe son potentiel militaire pour réaliser son plan de domination mondiale », annonce un rapport du Conseil du renseignement national américain.

Sans avoir la moindre idée des intentions et des plans concrets des autorités soviétiques les analystes de la CIA devaient commencer par formuler leur propre avis sur la question et, seulement à partir de là, évaluer les faits. En estimant que l'URSS aspirait à détruire au plus vite les USA et en voyant au défilé militaire du 1er mai un nouveau modèle de bombardiers stratégiques, les Américains ont immédiatement conclu qu'il était produit en série.

Compte tenu du déficit d'informations sur les caractéristiques techniques des avions soviétiques, la CIA traçait un parallèle avec l'industrie aéronautique américaine en attribuant au Tu-16 et au M-4 des caractéristiques largement supérieures à la réalité. La vision des Britanniques, au contraire, était encombrée par les stéréotypes sur les « barbares russes »: ils sous-estimaient donc les capacités de l'URSS en matière de progrès technique. La même manière de penser poussait les États-Unis à exagérer le nombre de bombardiers soviétiques.

L'armée de l'air américaine se fixait pour objectif de persuader le gouvernement de financer une importante production de bombardiers stratégiques. L'aviation du Royaume-Uni, bien plus pauvre, n'avait aucune raison de « terroriser » son gouvernement — qui de toute façon n'aurait pas alloué d'argent pour des dépenses supplémentaires.

Le mythe du danger de l'aviation stratégique soviétique pour les USA s'est rapidement dissipé: les vols inhabités de l'U-2 ont permis de photographier les aérodromes secrets et les bombardiers peu nombreux qui s'y trouvaient. Puis les essais des missiles intercontinentaux soviétiques ont commencé et c'est d'une nouvelle menace que les USA ont commencé à se méfier.

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Tags:
menace russe, CIA, Donald Trump, Vladimir Poutine
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