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    Les «cosmonautes fantômes», légendes de la conquête spatiale soviétique

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    Journée internationale du vol spatial habité (50)
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    Le 12 avril 1961, Iouri Gagarine faisait le tour de la Terre à bord du vaisseau spatial Vostok, ouvrant une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité.

    Avec lui, l'homme s'était frayé un chemin vers l'espace. Le secret qui entourait le programme spatial soviétique a suscité des légendes et des mythes plus incroyables les uns que les autres, entre histoires de cosmonautes disparus, premier cosmonaute soviétique emprisonné par les Chinois et autres rumeurs rocambolesques sur le programme spatial de l'URSS.

    Les cosmonautes fantômes

    On appelle "cosmonautes zéro" celles et ceux qui auraient été envoyés par l'URSS dans l'espace avant le vol de Gagarine. Ces lancements auraient échoué et c'est pourquoi le gouvernement soviétique, pour des raisons d'image, aurait classé très secret défense non seulement les lancements mais aussi l'identité de ces cosmonautes. On ignore tout d'eux, c'est pourquoi on les surnomme les "cosmonautes fantômes" car ils n'apparaissent dans aucune archive.

    La rumeur sur ces cosmonautes a été lancée en 1959 par l'agence de presse italienne Continentale, dont la source serait un communiste tchécoslovaque anonyme qui aurait confié un terrible secret au correspondant de l'agence: en réalité, l'URSS aurait déjà envoyé plusieurs fois l'homme dans l'espace mais chaque départ se serait soldé par une catastrophe, c'est pourquoi le Kremlin aurait décidé de classer ces lancements.

    L'agence révélait même les noms des cosmonautes défunts et les circonstances de leur mort. Le premier, Alexeï Ledovski, se serait tué lors du lancement d'un missile balistique habité depuis le polygone de Kapoustine Iar le 1er novembre 1957, avant Sergueï Chiborine le 1er février 1958 puis Andreï Mitkov le 1er janvier 1959 — tous lors d'une tentative de vol habité suborbital. La quatrième victime serait Maria Gromova, dans un crash lors du lancement d'un avion orbital avec un moteur de fusée.

    Il est probable qu'à l'époque, l'information des Italiens transmises par un "communiste tchécoslovaque" ait pu paraître parfaitement plausible. Mais aujourd'hui on peut affirmer qu'il s'agissait d'un faux. L'URSS menait en effet des vols suborbitaux depuis le début des années 1950, mais ils n'étaient pas habités: leurs passagers étaient des chiens.

    Peut-être que certaines informations concernant les lancements soviétiques arrivaient jusqu'aux analystes et aux agents occidentaux, mais elles étaient déformées. Toutes les dates mentionnées par les Italiens ne coïncident pas avec les dates réelles de lancement de fusées depuis Kapoustine Iar.

    Le projet de vol habité suborbital dans l'espace existait bien et des chiens étaient envoyés précisément dans le cadre de sa préparation. Cependant, après le lancement d'un satellite dans l'espace, le fondateur du programme spatial soviétique Sergueï Korolev s'est épris de l'idée de réaliser un vrai vol avec sortie en orbite et une révolution autour de la Terre. Depuis le début de l'année 1959, tout le programme soviétique était tourné vers la préparation du premier vol habité dans l'espace.

    Les archives ne font aucune mention de tous ces hommes et femmes évoqués par l'agence de presse italienne. Ni comme pilote ni comme cosmonaute. Même avec la déclassification des archives personne n'en a parlé, alors que certains participants au programme spatial soviétique étaient encore en vie.

    Les conspirationnistes pourraient dire que leur identité était justement classée très secret défense. Mais c'est la primauté de l'image qui était très importante pour l'URSS, la réalisation du vol en soi. On sait que trois communiqués ont été préparés avant le départ de Gagarine: le premier annonçait au monde le premier vol de l'homme dans l'espace, le deuxième demandait à tous les pays de l'aide pour retrouver le cosmonaute (en cas de son atterrissage dans un endroit imprévu), le troisième annonçait la mort du premier cosmonaute de l'humanité. En d'autres termes, la préparation du vol était tenue au plus grand secret mais nul n'avait l'intention de tenir au secret le vol en soi, même en cas d'échec.

    C'est l'historien de l'espace américain James Oberg qui a mis un point final au mythe des cosmonautes fantômes, qui a étudié en détail les faits et a conclu dans les années 1980 que les histoires sur les cosmonautes suborbitaux soviétiques n'étaient rien plus que des légendes.

    D'autres cosmonautes perdus

    Néanmoins, les histoires de cosmonautes perdus n'ont pas cessé, associées aux lancements ratés de vaisseaux ou de satellites soviétiques qui avaient effectivement eu lieu. Dans le rôle des cosmonautes défunts étaient également désignées des personnes qui existaient réellement.

    En mai 1960, l'URSS a lancé le prototype de Vostok. Ce vol expérimental avait un passager: "Ivan Ivanovitch", un mannequin créé spécialement pour tester les systèmes vitaux. Cependant, le vaisseau s'est écarté de sa trajectoire et ses débris se sont écrasés en Amérique, pas en URSS. Bien évidemment, il était impossible de garder le secret.

    La rumeur a été une fois de plus lancée par les Italiens de la même agence de presse, qui ont annoncé la mort de cosmonautes et affirmé que le cosmonaute soviétique Guennadi Zavadovski avait été tué lors du lancement.

    En automne 1960, c'est la presse américaine qui a annoncé un scoop: l'URSS aurait effectué deux lancements ratés d'hommes dans l'espace. En septembre la fusée aurait explosé au moment du lancement avec le cosmonaute Ivan Katchour à son bord, et en octobre un vaisseau spatial transportant Piotr Dolgov aurait explosé en orbite.

    Les frères italiens Judica-Cordiglia ont également alimenté les rumeurs. Ces deux radioamateurs auraient entendu et même enregistré sur certaines fréquences les conversations de cosmonautes soviétiques avec le centre de contrôle. A chaque fois, quelque chose de terrible se produisait. Soit un cosmonaute rapportait que son vaisseau dérivait vers l'espace, soit il s'étouffait, soit il annonçait un incendie. En février 1960 le vaisseau de Guennadi Mikhaïlov aurait été emporté dans l'espace. En novembre de la même année le même sort aurait frappé le vaisseau d'Alexeï Gratchev, qui se serait perdu dans le cosmos après être sorti de son orbite. On rapportait également la mort d'une certaine cosmonaute Lioudmila et de trois autres cosmonautes sous le commandement d'Alexeï Belokonev, qui se seraient étouffés à cause de la dépressurisation du vaisseau.

    Les noms des cosmonautes décédés étaient d'abord cités mais dans les derniers cas, les noms n'étaient plus indiqués. Des personnes très différentes ont été présentées comme des cosmonautes soviétiques. A la fin des années 1950, le magazine russe Ogonek a publié les photos des ingénieurs essayeurs de l'Institut de médecine aéronautique et spatiale — ils étaient bien liés avec l'espace, mais ils n'y volaient pas. Contrairement à la première section de cosmonautes, très secrète, leurs noms n'étaient pas confidentiels. Ils s'appelaient Alexeï Belokonev, Guennadi Zavadovski, Ivan Katchour Piotr Dolgov, Alexeï Gratchev et Guennadi Mikhaïlov. Certains analystes occidentaux ont vu leur photo dans le magazine et ont pensé qu'il s'agissait des premiers cosmonautes soviétiques qui se préparaient pour un vol. Cette information a été reprise par les médias étrangers qui les ont ensuite "envoyés dans l'espace" dans leurs articles.

    On affirmait qu'Ivan Katchour avait été tué dans une explosion au moment d'un lancement en septembre 1960 alors que la fusée R-2 transportait les chiens Malek et Palma. Le lancement a été réussi. Dolgov, quant à lui, aurait été "enterré" à cause du lancement échoué d'une fusée vers Mars. Quant à lui, Mikhaïlov aurait été "victime" d'un lancement raté d'une station sur Vénus. En réalité, toutes ces personnes étaient en vie et continuaient de travailler à l'Institut d'aviation.

    Le premier cosmonaute soviétique fait prisonnier par les Chinois

    En avril 1961, la revue britannique Daily Worker annonçait un scoop: l'URSS aurait envoyé un homme dans l'espace: Vladimir Iliouchine, fils du célèbre constructeur aéronautique soviétique connu pour avoir conçu les avions Il. Moscou a immédiatement démenti cette information mais elle a été reprise plus tard par les conspirationnistes avec des détails incroyables.

    Il s'avère qu'Iliouchine aurait effectué le premier vol à bord de Vostok en avril 1960, mais que sa trajectoire d'atterrissage aurait été mal calculée et qu'il aurait atterri en Chine. Le cosmonaute, sérieusement blessé pendant l'atterrissage selon la revue, aurait été fait prisonnier par les Chinois qui l'ont pris pour un espion et l'ont arrêté. Le gouvernement soviétique aurait mis plusieurs mois pour faire rapatrier le cosmonaute de Chine mais l'histoire avait pris une telle tournure qu'il a été décidé de classer l'affaire d'Iliouchine et de désigner comme cosmonaute Iouri Gagarine, qui n'aurait pas été réellement dans l'espace. Gagarine, affligé, voulait dire la vérité au monde et aurait donc été tué à cause de ça dans un accident d'avion sciemment provoqué.

    Les auteurs argumentaient en indiquant qu'Iliouchine avait été reçu au Kremlin avec des béquilles pour recevoir l'étoile du Héros de l'Union soviétique.

    La vraie histoire est plus intéressante et captivante, même si tout était bien plus prosaïque. Le pilote d'essai du Bureau d'étude Soukhoï Vladimir Iliouchine a effectivement reçu en 1960 l'étoile du Héros de l'Union soviétique, il se déplaçait effectivement sur des béquilles et a effectivement passé un certain temps en Chine.

    Toutefois, il a reçu cette récompense pour son travail de pilote d'essai et se remettait d'un accident de voiture grave qui avait brisé ses deux jambes. Après des soins à Moscou il est effectivement parti en Chine pour sa convalescence. Il n'a jamais fait partie de la section des cosmonautes.

    "Gagarine est mort sur la Lune"

    C'est une théorie bien plus récente basée sur un grand nombre de suppositions. L'URSS s'efforçait de dominer également dans la course lunaire et un programme lunaire était élaboré hâtivement à cet effet. Gagarine, qui voulait absolument repartir dans l'espace, aurait convaincu le commandement de l'autoriser à participer au programme lunaire.

    Le programme n'était pas encore rôdé à cause de la rapidité avec laquelle il était conçu mais la volonté de devancer les Américains aurait été si grande qu'on aurait décidé de prendre le risque et d'envoyer Gagarine sur la Lune début mars 1968 à bord de ZOnd-4.

    Le vaisseau a été lancé le 2 mars mais à cause d'un disfonctionnement dans le système de navigation il ne s'est pas dirigé vers la Lune mais dans une autre direction. En revenant sur Terre, le vaisseau a également fait fausse route et s'est écrasé dans le golfe de Guinée. Selon cette version, Gagarine serait mort le 9 mars. Tous ceux qui l'ont vu entre les 9 et 27 mars auraient donc croisé une doublure spécialement choisie pour cacher l'échec du vol sur la Lune. Et pour que le mensonge ne soit pas révélé, la mort de Gagarine aurait été mise en scène dans un crash d'avion.

    Gagarine voulait effectivement repartir dans l'espace au moins une fois et avait même convaincu le commandement de l'assigner au programme Soyouz. Il se préparait pour le vol et a été nommé comme doublure du cosmonaute Komarov. Mais une catastrophe qui a coûté la vie à Komarov s'est produite, après quoi le commandement ne voulait plus entendre parler des vols de Gagarine, craignant de perdre le symbole vivant de la victoire spatiale soviétique.

    L'URSS a effectivement lancé sur la Lune des vaisseaux inhabités Zond pour préparer un vol lunaire. La date préliminaire du premier vol de l'homme sur la Lune avait même été fixée au 8 décembre 1968. Cependant, le vol n'a jamais eu lieu à cause d'une fiabilité insuffisante du matériel.

    Le premier lancement réussi n'a été effectué qu'en août 1969, deux semaines après le débarquement d'Américains sur le satellite de la Terre.

    Gagarine ne faisait pas partie de la section lunaire des cosmonautes. Les premiers à s'envoler étaient censés être Bykovski et Roukavichnikov, qui n'auraient pas atterri sur la Lune mais l'auraient simplement survolée avant de revenir. C'est Leonov, en binôme avec Makarov, qui étaient prévus pour le débarquement. Mais aucun cosmonaute soviétique n'est finalement parti sur la Lune. Après le débarquement des Américains, la course lunaire était perdue et il n'y avait plus de raison de se préparer à un vol risqué.

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