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    Drapeaux de la Chine et des USA

    La guerre commerciale a mené les États-Unis et la Chine au bord du gouffre financier

    © REUTERS / Hyungwon Kang
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    Traduction de la presse russe (décembre 2018) (19)
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    La Chine et les États-Unis ont jeté un regard vers l'abîme et décidé de ne pas prendre le risque, constatent les observateurs après les négociations entre le président américain Donald Trump et son homologue chinois Xi Jinping concernant les divergences commerciales opposant les deux pays.

    Pourquoi la Chine a-t-elle accepté de faire des concessions face à Trump, et pourquoi, comme le prédisent les experts, l'équilibre de l'économie mondiale «pourrait s'écrouler à tout moment»? L'analyse du quotidien Vzgliad

    «Notre rencontre avec le Président chinois Xi en Argentine a été extraordinaire. Nos relations avec la Chine ont fait un GRAND pas en avant!… Nos relations avec le Président Xi sont très étroites et personnelles. Nous sommes les deux seules personnes capables d'apporter des changements de grande envergure et très positifs aux affaires de nos deux grandes nations dans le commerce et bien au-delà», a posté Donald Trump sur Twitter après les pourparlers du 3 décembre.

    ​Ce dernier a consenti à maintenir à 10% les taxes sur 200 milliards de dollars de produits chinois importés, sans les augmenter à 25%, a indiqué le site de la Maison-Blanche après la rencontre de Buenos Aires. Pour sa part, la Chine a accepté d'acquérir un volume «pas encore fixé, mais très considérable de produits agroalimentaires, énergétiques, industriels et autres aux États-Unis afin de réduire le déséquilibre des échanges entre nos deux pays». Les parties se sont donné 90 jours pour mener au bout les négociations concernant des questions telles que le transfert des technologies, la protection de la propriété intellectuelle, les barrières non-tarifaires, les cyberattaques et le piratage, les services et l'agriculture. Les leaders des deux pays ont considéré leur rencontre comme «très fructueuse».

    L'une des questions de principe essentielles est celle des taxes sur les automobiles importées en Chine depuis les États-Unis. «La Chine a consenti à réduire et à lever les taxes sur les voitures importées depuis les États-Unis, qui atteignent 40% actuellement», a annoncé Donald Trump sur Twitter juste après les pourparlers. Lawrence Kudlow, président du Conseil économique national des USA, a pourtant avoué quelques jours plus tard en conférence de presse que les propos de Donald Trump sur les droits de douane sur les automobiles étaient un peu précipités. «Nous n'avons pas encore d'accord concret à ce sujet», a-t-il annoncé aux médias américains.

    Quant au Président américain, il a repris ses menaces contre la Chine. «Je suis un homme de taxes. Si des personnes ou des pays veulent tirer des revenus énormes de notre nation, je veux qu'ils paient pour ce privilège […] Soit nous signons un DEAL REEL avec la Chine, soit il n'y aura aucun deal: dans ce cas-là nous imposerons des taxes considérables sur les produits chinois importés aux États-Unis. En fin de compte, je suis certain que nous signerons un accord, aujourd'hui ou dans le futur […] La Chine ne veut pas de taxes!», indiquent les derniers «tweets» de Donald Trump.

    ​Mais qu'est-ce que tout cela signifie pour les relations sino-américaines et pour le commerce mondial?

    Un regard vers l'abîme

    Selon Vassili Koltachov, directeur du Centre de recherches économiques de l'Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux, le bilan des pourparlers entre Donald Trump et Xi Jinping peut être considéré comme une réussite du point de vue du protectionnisme américain actuel: on a promu les ventes de marchandises américaines en Chine et maintenu l'équilibre des marchés.

    «On a évité une nouvelle vague de crise globale et une aggravation rapide de la situation. Cette perspective faisait peur aux États-Unis et à la Chine. Ils ont tous les deux jeté un regard vers l'abîme, constaté une chute rapide du cours du pétrole et pressenti l'effondrement éventuel de l'économie américaine, susceptible de provoquer une crise industrielle en Chine entraînant le licenciement de millions de personnes. Personne ne peut prendre de risques trop importants. Un consensus était indispensable».

    «On ne peut pas considérer ce délai de 90 jours comme un accord de paix. Au mieux, c'est un cessez-le-feu», ajoute Gueorgui Kotchechkov, spécialiste de la Chine. Si les deux pays échouaient à s'entendre sur les questions mentionnées, les taxes américaines seraient augmentées de 10% à 25%.

    Qui plus est, personne n'envisage pour le moment de lever les droits de douane introduits par les deux parties au cours de leur guerre commerciale. Il s'agit des taxes sur les produits chinois importés, de 25% sur 50 milliards de dollars de marchandises et de 10% sur 200 milliards de dollars (qu'on vient de geler à ce niveau provisoirement). Enfin, il faut mentionner les droits de douane de 25% sur 50 milliards de dollars de produits américains importés en Chine et encore de 5% à 10% sur 60 milliards de dollars de marchandises américaines. Sans oublier les premiers droits de douane américains sur les panneaux solaires, l'acier et l'aluminium, ainsi que la riposte chinoise.

    «Ces taxes portent sur près de la moitié des toutes les exportations de marchandises chinoises vers les États-Unis et plus de 80% des exportations américaines vers la Chine, explique Gueorgui Kotchechkov. Une levée éventuelle des droits de douane chinois sur les automobiles ou la promesse de reprendre immédiatement les achats de produits agroalimentaires américains constituent des concessions considérables, et surtout importantes personnellement pour Donald Trump sur le plan tactique. Ainsi, il montre à une partie considérable de ses électeurs qu'il se soucie de leurs intérêts. La portée stratégique de ces concessions est pourtant pratiquement nulle».

    Une victoire à la Pyrrhus

    Cette question des importations de voitures américaines en Chine est très éloquente. Si Pékin levait vraiment les droits de douane, qui serait vainqueur? La réponse n'est pas évidente — et cela est probablement valable pour toute la guerre commerciale.
    Selon Vassili Koltachov, si les taxes sur les automobiles américaines étaient annulées, la Chine montrerait que les concessions sont sa seule réponse à la pression américaine: «La crainte des entreprises chinoises de perdre le marché américain est si importante qu'il ne reste qu'une seule stratégie: céder et consentir».

    «Dans tous les cas, il ne faut pas se tromper, poursuit-il. La suppression des barrières pour les voitures américaines sur le marché chinois ne garantit pas des ventes actives. Incapable de rejeter directement cette demande américaine, la Chine recherchera des moyens de la contourner en exécutant formellement les exigences américaines sans porter préjudice à ses entreprises», analyse l'expert.

    Et d'ajouter: «Ainsi, les autorités pourraient annoncer que des prêts à taux raisonnable ne seront octroyés qu'aux entreprises chinoises qui achètent des voitures chinoises. Si votre entreprise ou ses employés utilisaient des voitures américaines, les taux d'intérêt seraient exorbitants. Pékin pourrait également lancer une campagne d'information contre les automobiles américaines».

    Donald Trump a démontré au monde entier que la Chine n'était pas encore prête à une guerre commerciale à part entière avec les USA. L'«armistice commercial» actuel constitue donc une victoire du président américain d'un point de vue non seulement commercial, mais aussi politique et propagandiste, estime Dmitri Evstafiev, professeur du Haut collège d'économie. Selon lui, cela se répercutera notamment sur l'attractivité de la Chine en tant que partenaire: Pékin n'a trouvé aucune réponse adéquate à une pression frontale américaine et a tout simplement décidé de gagner du temps, comme c'est souvent le cas.

    «Cette étape des négociations a certainement été remportée par les USA, conclut Dmitri Evstafiev. Mais on ne sait pas si Donald Trump sera en mesure de maintenir cette pression dans le futur».

    A toute vapeur vers une nouvelle crise

    Pour bien prévoir l'évolution des événements, il faut tout d'abord comprendre l'enjeu principal de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Selon Gueorgui Kotchechkov, l'essentiel pour l'Amérique n'est pas la volonté chinoise d'augmenter ses achats de produits américains (ce que Pékin a visiblement accepté), mais la garantie du maintien de son statut de leader technologique de l'économie mondiale. Ce dernier est actuellement menacé par la Chine, et c'est l'une des raisons principales de la guerre commerciale lancée par Donald Trump contre ce pays.

    «Pour recevoir ces garanties, l'Amérique doit obtenir de la Chine des concessions beaucoup plus sérieuses qu'une multiplication de ses importations de produits américains, fait remarquer Gueorgui Kotchechkov. Il doit s'agir de réformes structurelles sérieuses de l'économie chinoise, prévoyant notamment une réduction considérable voire l'annulation des subventions publiques dans le cadre du programme Made in China 2025 — ou même la suppression de ce dernier».

    L'administration Trump parle ouvertement du danger de sa mise en œuvre pour l'Amérique — pas de Chine, explique l'expert. Dans tous les cas, il est très difficile, selon lui, pour les autorités chinoises de faire les concessions nécessaires aux États-Unis.

    «Les réformes satisfaisantes du point de vue de Washington asserviraient l'économie chinoise à celle de l'Amérique. Les autorités chinoises peuvent accepter de supprimer leurs taxes sur certaines marchandises ou d'augmenter de plusieurs fois leurs importations depuis les USA. Mais engager des réformes structurelles ou annuler le programme Made in China 2025, qui signifieraient une capitulation inconditionnelle, est une tout autre affaire».

    Pour le moment, la victoire américaine sur la Chine n'a été proclamée que sur la page de Donald Trump sur Twitter, souligne Khabzi Boudounov, rédacteur de la chaîne Politeconomics sur Telegram. Selon lui, l'objectif final des deux pays dans cette guerre commerciale est de renforcer leurs marchés intérieurs. «Les droits de douane n'aideront plus la Chine si elle ne recourt pas à des mesures radicales telles que la fermeture des sites de production américains. Mais cela se solderait par des problèmes pour Pékin. Dans tous les cas, une récession est inévitable en 2019-2020».

    Cet trève temporaire dans la guerre commerciale ne fait que suspendre la situation, conclut Vassili Koltachov, selon qui les deux pays ne sont pas encore tout à fait satisfaits. La Chine apprécie le fait d'avoir gardé le marché américain et que ses marchandises n'ont pas été rejetées de ce dernier comme Donald Trump l'avais promis. Pour le Président américain, il s'agit également d'une victoire relative: il n'a pas réussi à mettre en œuvre son plan stratégique visant à créer des niches colossales pour le capital industriel américain aux États-Unis afin de repousser les marchandises chinoises et de réduire considérablement leur volume.

    «Pour le moment, les Américains ne peuvent qu'obtenir des concessions de la Chine en profitant des craintes des dirigeants chinois de tomber dans l'abîme d'une crise très profonde, explique l'expert. Ces craintes sont très sérieuses, car l'équilibre de l'économie mondiale exige actuellement beaucoup d'efforts et pourrait s'effondrer à tout moment». 

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

    Dossier:
    Traduction de la presse russe (décembre 2018) (19)

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    Tags:
    tarifs, guerre commerciale, danger, Donald Trump, Xi Jinping, Chine, États-Unis
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