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    Réacteur de la première centrale nucléaire en URSS

    Comment l'URSS a devancé les USA dans la construction de la première centrale nucléaire du monde

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    Traduction de la presse russe (juin 2019) (26)
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    La première centrale nucléaire du monde a été mise en service il y a 65 ans, à Obninsk, dans la région russe de Kalouga. Elle a fonctionné pendant presque 50 ans et a énormément influencé les projets énergétiques nucléaires soviétiques, mais aussi étrangers.

    Quelque 500 réacteurs nucléaires répartis aujourd'hui dans 31 pays sur la planète créent l'illusion que le nucléaire pacifique a commencé d'exister pratiquement depuis que l'humanité maîtrise l'énergie de la fission nucléaire. Mais ce n'est pas du tout le cas, écrit le journal Vzgliad.

    C'est difficile à imaginer aujourd'hui, mais la première décennie de l'ère nucléaire, entre 1945 et 1954, s'est déroulée d'une tout autre manière. L'énergie nucléaire était perçue uniquement comme une arme, alors que son usage pacifique était imaginé seulement par les auteurs de science-fiction ou les chercheurs rêveurs. Les projets nucléaires, surtout aux États-Unis, étaient portés par des personnes bien différentes, comme le général de brigade Leslie Groves, responsable du fameux projet Manhattan au Pentagone.

    Les propos du général Groves adressés au physicien Robert Oppenheimer en juillet 1945 ont été largement médiatisés. A l'époque, après l'explosion de la première bombe nucléaire américaine, il était devenu clair que les États-Unis disposaient d'une arme dépassant largement toutes les autres créations de l'homme. Après les essais, le physicien avait approché le général pour lui dire:

    «La guerre est terminée» - insinuant que la bombe nucléaire rendait toute guerre insensée. Mais Groves a répondu dans un pur style militaire: «Oui, mais seulement quand nous aurons lancé deux bombes sur le Japon.» Pour lui, les bombardements du Japon étaient une décision déjà prise: le fusil accroché au mur devait tirer pendant le dernier acte.

    On relèvera également le choix des cibles au Japon par le général américain. Il avait initialement proposé quatre villes: Kokura, Hiroshima, Niigata et, surtout Kyoto - le centre de la culture historique japonaise et ancienne capitale du pays. Face aux objections concernant le choix de Kyoto, il invoquait deux arguments: premièrement, la population de cette ville comptait plus d'un million d'habitants, ce qui promettait un bon effet propagandiste de l'explosion; deuxièmement, elle occupait une vaste superficie pour le diamètre supposé de la zone de destruction - ainsi l'image de l'explosion serait «très éloquente» pour les experts.

    Quand, au final, le choix de Kyoto fut rejeté par les politiciens, qui avaient validé Hiroshima et Nagasaki en tant que cibles, il s'est avéré qu'à proximité se trouvaient des camps de prisonniers de guerre américains et de leurs alliés. Mais, sans hésiter, le général Groves a donné l'ordre de lancer les bombardements, refusant de prendre en compte les pertes éventuelles parmi les prisonniers de guerre.

    Les États-Unis nourrissaient également pour la suite des plans tout aussi agressifs de guerre nucléaire totale contre l'URSS. Il suffit de rappeler le plan déclassifié en 1957 de l'opération Dropshot dans le cadre de laquelle les USA devaient lancer de nombreuses frappes nucléaires contre les centres gouvernementaux et industriels de l'URSS. Ce qui aurait inévitablement signifié la mort de dizaines de millions de citoyens soviétiques.

    L'autorité d'Igor Kourtchatov

    Pour sa part, l'Union soviétique avait des idées bien moins sanguinaires pour son projet nucléaire. La première bombe nucléaire soviétique a explosé le 29 août 1949, seulement quatre ans après Hiroshima. Personne n'y croyait car, selon les calculs des Américains, l'URSS aurait dû consacrer au moins 15 ans à son projet nucléaire, offrant ainsi de larges capacités aux Américains pour exercer une pression politique et militaire.

    Cependant, il paraît encore plus étonnant que le chef du projet nucléaire soviétique, l'académicien Igor Kourtchatov, ait vu la situation encore plus loin qu'Oppenheimer (sans parler du «lancer de deux bombes» du général Groves). Pendant les dernières années de sa vie, après la création de la première bombe nucléaire, il avait réussi à offrir au monde deux autres choses, chacune largement plus importante que tout l'armement qu'il avait développé et créé: la centrale nucléaire et l'idée de la réaction thermonucléaire contrôlée.

    Après les essais de la première bombe nucléaire, l'académicien Kourtchatov avait évoqué et insisté sur la possibilité de créer une centrale nucléaire pendant des rencontres privées avec deux autres membres du projet nucléaire: les professeurs Nikolaï Dollejal et Saveli Feinberg. L'idée d'obtenir de l'électricité grâce à la fission nucléaire n'était pas du tout évidente: les premiers réacteurs militaires et scientifiques, aussi bien en URSS qu'aux USA, ne fabriquaient pas du tout d'énergie - et en consommaient même beaucoup. Car leur principal produit à la sortie était le plutonium militaire.

    Après une guerre destructrice, le pays connaissait une pénurie d'électricité, et l'idée d'utiliser des réacteurs militaires de combustible nucléaire pour en fabriquer planait dans l'air. Mais, en même temps, l'idée d'utiliser l'uranium à des fins énergétiques rencontrait des objections même parmi les participants aux projets nucléaires en URSS même. Car à cette époque se posait le problème non seulement de la parité des charges avec les Américains, mais aussi de la possession de bombes nucléaires par l'URSS. La production de plutonium pour les bombes nucléaires était seulement en cours de mise au point, le pays manquait cruellement d'uranium, mais les romantiques Kourtchatov, Dollejal et Feinberg parlaient déjà de réacteurs nucléaires et de plasma thermonucléaire.

    De leur côté, à cette époque, les Américains percevaient l'électricité nucléaire comme quelque chose d'exotique et se rapportant à un avenir abstrait et lointain.

    Les préparatifs de la première centrale nucléaire soviétique ont commencé sur un coin de table, dans le cadre du projet militaire, uniquement grâce à l'autorité d'Igor Kourtchatov. Les blocs d'uranium ordinaires des réacteurs militaires ne convenaient pas pour une centrale nucléaire. Tout le monde comprenait qu'il ne suffisait pas de chauffer l'eau dans le réacteur: il fallait encore la transformer en vapeur sous pression dans les conduites du réacteur avec une énergie suffisante pour faire tourner les turbines et les générateurs.

    A ces fins, il a fallu construire des conduites spéciales aux parois épaisses de diamètre réduit, à l'extérieur desquelles se trouvait le combustible nucléaire. Il y avait de nombreuses autres différences compliquant le dispositif nucléaire militaire, relativement réduit, pour produire de l'électricité. Sachant que tous les travaux préliminaires étaient menés pratiquement «dans la clandestinité»: le projet de création de la première centrale nucléaire d'Obninsk n'avait été rapporté ni à Joseph Staline ni à Lavrenti Beria jusqu'à l'obtention de résultats stables.

    Quand les caractéristiques principales du projet de centrale nucléaire ont été déterminées, le dirigeant soviétique en a été enfin informé. Étonnamment, la centrale d'Obninsk a eu une chance inouïe: Staline n'a pas sanctionné les chercheurs «romantiques» pour leur initiative en plein déficit budgétaire, mais a pleinement soutenu le projet d'énergie nucléaire. Les scientifiques sous la direction d'Igor Kourtchatov, qui réalisaient jusque-là tous les travaux sur la future centrale d'Obninsk à leurs risques et périls, ont reçu non seulement l'approbation des autorités, mais également un soutien au sommet dans la mise en œuvre du nouveau projet.

    La Première centrale nucléaire

    Le 16 mai 1950 déjà, le Conseil des ministres de l'URSS a adopté un décret déterminant le plan de construction de trois réacteurs d'essai pour la Première centrale nucléaire (comme elle était nommée dans les dossiers confidentiels).

    Pour le fonctionnement de ces réacteurs, les chercheurs hésitaient entre graphite-uranium avec un refroidissement à eau, graphite-uranium  avec un refroidissement à gaz et uranium-béryllium avec un refroidissement à gaz ou à métal liquide. Selon l'idée initiale, ils devaient tous fonctionner en alternance pour la même turbine à vapeur et un générateur de 5 MW. Il faut dire que l'audace d'une telle approche frôlait la folie à l'époque car en présence de problèmes permanents avec les premiers réacteurs à plutonium soviétiques, la tentative de construire trois réacteur sous pression à la fois pour envoyer la vapeur surchauffée vers une turbine et un générateur ressemblait à une idée complètement incongrue.

    Dans les grandes lignes, l'apparence de tous les prototypes de réacteurs pour la Première centrale était restée proche de la proposition initiale. En fait, c'est autour des idées qui constituaient la base de la conception de ces réacteurs à l'époque que tourne encore aujourd'hui la grande partie de la pensée de conception russe et mondiale.

    Le réacteur avec un inhibiteur de béryllium est devenu le premier réacteur énergétique à métal liquide. A terme, la structure de ce réacteur a donné naissance aux propulsions nucléaires de la flotte sous-marine soviétique, et à la fameuse gamme de réacteurs à neutrons rapides BN qui sont aujourd'hui le principal espoir de l'humanité pour un cycle nucléaire clos avec l'uranium 238.

    Au lieu du réacteur à graphite-hélium, les travaux d'essai ont débouché sur un réacteur à eau: le futur modèle principal de réacteur pour les sous-marins et les brise-glaces, ainsi que le modèle  des réacteurs de centrales nucléaires contemporaines. Pour la première fois dans le monde, l'idée principale du projet technique consistait en la création d'un réacteur à eau légère avec deux contours d'eau. C'est aujourd'hui le réacteur énergétique le plus répandu dans le monde, ce type constitue la partie principale des réacteurs des centrales nucléaires russes actuelles, notamment la série VVER. Aux États-Unis, le réacteur à eau commercial n'a vu le jour qu'en 1957: le réacteur Mark 1 de la compagnie Westinghouse.

    Enfin, l'idée initiale d'un réacteur graphite-uranium à eau a été reconnue comme la plus aboutie pour la réalisation pratique, et c'est sur sa base qu'il a été décidé de créer le premier bloc de la Première centrale nucléaire. Il s'agissait du premier réacteur graphite-uranium à tube de force refroidi à l'eau. Autrement dit, la centrale d'Obninsk fut à l'origine du RBMK - réacteur de grande puissance à tube de force, qui deviendra tristement célèbre quarante ans plus tard après les événements de Tchernobyl.

    On peut dire que la centrale nucléaire d'Obninsk est venue au monde il y a 65 ans, le 26 juin 1954, à l'époque où personne ne l'attendait. Mais ses pères, Kourtchatov, Dollejal, Feinberg, Beria et Staline, savaient parfaitement que leur création était quelque part plus importante que la première bombe soviétique nucléaire. Et ils l'ont pleinement aidée à faire son apparition. Bon anniversaire, la Première!

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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    Traduction de la presse russe (juin 2019) (26)
    Tags:
    guerre nucléaire, nucléaire civil, URSS, centrale nucléaire
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