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Deux tombes supplémentaires ont été ouvertes, le 20 juillet, au Cimetière teutonique du Vatican dans le cadre de l'enquête sur la disparition d'Emanuela Orlandi, 15 ans, dans les années 1980.

Fille d'un collaborateur de l'Institut pour les œuvres de religion du Vatican - la «banque du Vatican» - a disparu après un cours de musique: elle devait rejoindre sa sœur mais n'est jamais venue à l'heure convenue, à 19 heures, le 22 juin 1983. Le journal Izvestia revient sur cette histoire réelle entourée de nombreux détails irréels.

Ses parents ont lancé des appels à rendre leur fille, le pape Jean-Paul II s'est personnellement adressé aux éventuels ravisseurs, mais en vain. En 36 ans, cette affaire a vu apparaître des bienfaiteurs anonymes, une trace maçonnique, «la main du Kremlin», des terroristes, la mafia, ainsi qu'une grande tache sur la réputation du Saint Siège - un sujet dont même Dan Brown ne pouvait que rêver. 

Deux princesses perdues

Depuis cette affaire, on a l'impression qu'à chaque fois que des ossements humains seraient découverts au Vatican, la première chose à laquelle on penserait serait: «Est-ce Emanuela?» Ce fut le cas en 2001, quand un prêtre a trouvé un sac avec un crâne sans mâchoire inférieure.

Et en 2018, lors des travaux dans la nonciature apostolique (l'ambassade du Vatican), après la découverte d'un squelette presque intact. La même année, l'avocat de la famille Orlandi a reçu une enveloppe sans expéditeur ni adresse de retour contenant une photo et une note.

«C'était l'image d'une statue d'ange du Cimetière teutonique du Vatican. La lettre disait: «Si tu veux trouver Emanuela, suit le regard de l'ange»», a déclaré l'avocate de la famille, Laura Sgro. L'ange regardait en direction des tombes des princesses allemandes Charlotte-Frédérique de Mecklembourg et Sophie de Hohenlohe.

Un an plus tard, ce qui est relativement rapide, le Vatican a donné l'autorisation d'exhumation, et le 11 juillet les spécialistes ont commencé leur travail. Les journalistes se hâtaient: le dénouement du plus terrible des mystères était proche! Mais la découverte n'a donné aucun résultat: les tombes ne comportaient ni la dépouille d'Emanuela ni même celle des princesses censées y être inhumées.

En revanche, à proximité de ces tombes, ont été découverts sous une trappe deux ossuaires: des centaines d'os ont été envoyés pour être examinés.

La fugueuse à la flûte?

«S'il te plaît! C'est payé 200 dollars!». Avant sa disparition, Emanuela avait tenté de persuader sa sœur Federica par téléphone: en se rendant à son école de musique elle avait rencontré un consultant d'une société de produits cosmétiques, au volant d'une BMW verte, qui lui avait proposé de distribuer des tracts. 200 dollars, pour 1983, représentait une grande somme d'argent, qui plus est pour une adolescente. Sa sœur avait refusé et exigé de demander l'autorisation aux parents. Elles avaient convenu de se rencontrer une demi-heure plus tard pour en discuter. Emanuela n'est jamais venue au rendez-vous.

Emanuela, âgée de 15 ans, était une citoyenne exemplaire du Vatican: quatrième enfant de la famille (Maria et Ercole Orlandi avaient cinq enfants en tout), fille d'un banquier du Vatican, elle étudiait à l'école, chantait dans un chœur d'église, jouait du piano et de la flûte. Pourquoi aurait-elle voulu fuguer? Plus tard, un certain Pierluigi racontera avoir rencontré une fille avec une flûte qui ressemblait beaucoup à Emanuela: la coiffure et même les lunettes ressemblaient à sa description.

La jeune fille s'était présentée comme Barbara, avait avoué s'être enfuie de la maison et vendre des produits cosmétiques. Un «ami» aurait vu qu'elle s'asseyait dans une BMW verte… Un certain Mario, propriétaire d'un bar, avait également appelé: une visiteuse avait raconté avoir fugué et disait qu'elle voulait revenir au moins pour le mariage de sa sœur (la sœur d'Emanuela s'apprêtait effectivement à se marier, mais seuls les proches étaient au courant). Le téléphone des Orlandi ne cessait de sonner.

L'appel d'un homme avec un fort accent américain avait particulièrement marqué ses proches. C'est ainsi qu'il a été surnommé - «l'Américain». Il a téléphoné plusieurs fois. La copie du laissez-passer d'Emanuela à l'école de musique a été retrouvée, sur ses indications, dans une poubelle du parlement. Une autre copie du laissez-passer a été découverte dans la chapelle de l'aéroport. Parfois, en décrochant, l'un des membres de la famille entendait une voix dire: «Je suis Emanuela Orlandi, j'étudie à l'école de musique…» De manière nette et monotone. Les enquêteurs ont alors pensé que la voix avait été enregistrée avant la disparition d'Emanuela.

Les policiers et les services spéciaux ont tenté de retrouver la fameuse BMW verte, et étaient à deux doigts de réussir: un mécanicien s'était souvenu avoir remplacé récemment la vitre d'une telle voiture. Il avait pensé qu'une bagarre avait eu lieu à l'intérieur - la vitre semblait être cassée de l'intérieur, mais aucun garagiste ne se souvenait de sa plaque.

Les «Loups gris» contre le pape

«Je suis proche de la famille Orlandi…», a soudainement prononcé Jean-Paul II.

Le 3 juillet 1983, la prière traditionnelle Angélus a pris une tournure inattendue. Les anciens ne se souviennent de rien de tel: le pape de Rome a demandé aux ravisseurs de rendre Emanuela à ses proches. Le pontife s'est adressé encore sept fois aux criminels, mais ces derniers ne connaissaient probablement rien de sacré. En même temps, qui a dit que la jeune fille avait été réellement kidnappée? Cette version était à l'étude parmi d'autres, mais ne faisait pas partie des principales, et tout à coup une telle déclaration est faite. «Elle a donc été kidnappée… Le pape lui-même l'a reconnu! Mais par qui?», chuchotait-on à Rome.

La réponse a été donnée trois jours plus tard par «l'Américain»: «Nous détenons Orlandi. Libérez Mehmet Agca.»

Mehmet Ali Agca, un Turc membre du groupe d'extrême-droite Loups gris (Bozkurtlar), purgeait sa peine depuis deux ans après un attentat contre Jean-Paul II. Il avait été condamné à la perpétuité. Il a été supposé que «nous» faisait référence aux Loups gris. Pendant ses interrogatoires, Agca affirmait que le meurtre du pontife avait été commandité par des agents bulgares à la demande des renseignements soviétiques - le pape de Rome, avec sa rhétorique anticommuniste, irritait sérieusement la direction du KGB (Comité pour la sécurité de l’État). L'opération aurait été supervisée par des hommes de la Stasi (la police politique de la RDA).

Par la suite, la libération de Mehmet Agca sera exigée par le Front turc de libération antichrétienne, un certain groupuscule Phoenix, et d'autres organisations chercheront à faire parler d'elles en profitant de la situation.

Vatican
© Sputnik . Наталья Селиверстова

Le journaliste italien Pino Nicotri, auteur du livre Emanuela Orlandi. La vérité: des Loups gris à la bande de la Magliana, déclare qu'à l'époque il avait interrogé les anciens dirigeants de la Stasi, qui avaient confirmé que l'histoire du kidnapping d'Orlandi était une intox lancée à des fins politiques, notamment pour «calmer» le pape et attirer son attention sur les radicaux turcs.

Mehmet Ali Agca sera libéré en 2010. Il dira beaucoup de choses: que le pape était une «commande» du gouvernement iranien; que lui, Mehmet, était la réincarnation de Jésus, et que le kidnapping d'Orlandi avait été organisé par la loge maçonnique. Dans une interview, le terroriste déclarera qu'Emanuela était initialement détenue au Vatican avec une autre fille enlevée, Mirella Gregori, avant qu'elles soient transférées dans une église catholique en Europe occidentale, où elle serait nonne jusqu'à aujourd'hui.

On ignore toujours qui était ce fameux «Américain» qui avait téléphoné 16 fois à la faille Orlandi et aux prêtres. Il utilisait des mots italiens rares, des latinismes et des tournures religieuses. Selon une version, il aurait pu s'agir du trésorier principal, l'archiprêtre Paul Marcinkus (d'origine américaine), mais le Vatican n'a pas autorisé qu'il soit interrogé en tant que témoin.

Une demande avec respect

En 2012, les policiers ont exhumé de la crypte de la basilique Saint-Apollinaire à Rome le corps d'Enrico de Pedis (surnommé Renatino), chef de la bande de la Magliana. L'opération aurait pu être réalisée plus tôt, mais l’Église catholique s'y opposait.

En 2005, le téléphone a sonné en direct pendant l'émission «Chi l’ha visto?» (version italienne de Perdu de vue). «Pour en savoir plus sur Emanuela, regardez la tombe de Pedis et vous saurez quel service il a rendu au cardinal Poletti», a indiqué l'inconnu.

Enrico de Pedis a été tué à Rome en février 1990 par ses anciens «collègues». Le mafioso a été enterré à la basilique Saint-Apollinaire. Selon le média The Independent, ce lieu d'inhumation a coûté 1 milliard de lires à la veuve de Renatino - avec l'aval du cardinal Ugo Poletti.

L'amie de Pedis, Sabrina Minardi, s'est soudainement mise à parler en 2008. Pendant le procès, cette femme a déclaré qu'Emanuela avait été enlevée par des hommes de main de Renatino à la demande d'un membre haut placé de l’Église. Elle était d'abord retenue dans une villa de Monteverde, et quelques mois plus tard la fille a été tuée et son corps a été recouvert de béton quelque part dans la banlieue de Rome, selon elle.

Toutefois, les propos de Sabrina Mirandi n'étaient pas convaincants: elle confondait les dates, les événements, et il n'était un secret pour personne qu'elle avait consommé des drogues dures pendant une longue période.

Selon une rumeur, le kidnapping aurait été commandité par l'archevêque Paul Marcinkus car le père d'Emanuela serait tombé par hasard sur des documents très importants compromettant le Saint Siège et pointant des liens avec la mafia.

En quel honneur le criminel avait-il été enterré dans un lieu très symbolique pour les catholiques, la tombe des saints et des cardinaux? La version officielle selon laquelle «il avait fait beaucoup de dons pour les pauvres» n'était pas plausible. D'où une autre version de la disparition d'Emanuela Orlandi: Enrico de Pedis l'aurait kidnappée pour forcer le Vatican à rendre l'argent perdu après la faillite de la plus grande banque privée, Banco Ambrosiano, ayant des liens avec l’Église.

En effet, après cette banqueroute, les bandits avaient commencé à se venger: le corps du «banquier du Seigneur», le patron d'Ambrosiano Roberto Calvi, a été retrouvé pendu par les pieds sous un pont de Londres. Était-ce l'effet du meurtre ou le résultat d'un accord, mais en 1984 la banque du Vatican a commencé à rembourser l'argent à ses créanciers. Une partie de l'argent a été également rendue à de Pedis qui, selon l'un de ses proches, avait promis d'oublier le reste de la dette en échange d'une place d'honneur dans la crypte de Saint-Apollinaire.

Quand, en 2012, le Vatican a cédé sous la pression de la famille Orlandi et a autorisé l'exhumation, des ossements «excédentaires» ont en effet été retrouvés dans la tombe de Pedis, mais l'analyse ADN n'a révélé aucun lien avec Emanuela Orlandi. Au cas où, après l'exhumation, la dépouille du mafieux a été transférée au cimetière Verano.

Une «soirée» chez un évêque

Chaque version de la disparition d'Emanuela paraissait plausible, mais dans les détails les policiers attrapaient le diable par la queue. On s'étonne qu'il n'ait pas encore eu de version d'un enlèvement par des extraterrestres. 

Une autre supposition mentionnée rapidement, mais jugée la plus probable par certains, est qu'Emanuela aurait participé à un dîner à la résidence personnelle d'un évêque, mais que la soirée aurait connu une fin tragique. Pino Nicotri se réfère aux informations obtenues de la part de deux agents des services de renseignement italiens (SISDE). Toutefois, le journaliste n'a pas communiqué avec eux directement: il a appris tout cela dans le récit d'une «personne de confiance haut placée en relation avec le Vatican».

D'après ces agents, la jeune femme serait morte immédiatement après une orgie ratée dans une villa à Monte del Gallo, à moins d'un kilomètre du Vatican. Selon cette version, le corps serait caché quelque part sur le territoire du Vatican ou dans la résidence d'été de l'évêque. Et bien que le nouveau pape condamne fermement la pédophilie, personne ne dira jamais la vérité sur ce qui est arrivé à Emanuela Orlandi, dit Pino Nicotri.

«Je pense que tôt ou tard, pour clore cette affaire, surgira un «témoin» qui annoncera qu'Emanuela Orlandi est partie vivre au pôle Nord, dans la vallée de l'Amazone ou parmi les aborigènes australiens, voire dans un coin perdu de l'Afrique noire, et qu'elle morte de vieillesse ou d'une maladie. Bref, quelque part au bout du monde où il est impossible de mener une enquête et surtout où il est impossible que l'enquête soit contrôlée par l'opinion publique», estime le journaliste.

«Ma mère a 88 ans, elle croit en tout ce que je fais. Elle prie pour moi parce qu'elle croit que je vais découvrir ce qui est arrivé à Emanuela, où elle est, et si elle morte où est sa dépouille. Tant que nous ne trouverons pas son corps nous ne devons pas perdre l'espoir qu'elle soit en vie», a déclaré dans une interview au journal Guardian Pietro Orlandi, le frère d'Emanuela. Il n'arrive toujours pas à se pardonner de ne pas avoir accompagné sa sœur à l'école de musique ce jour-là, alors qu'elle le lui avait demandé.

«De Jean-Paul II à Ratzinger (Benoît XVI) et au pape François: ils savaient tous ce qui s'est passé. Mais pour ne pas nuire à l'image de l’Église ils font tout pour que la vérité ne fasse pas surface».

L'Italie retient son souffle en attendant les résultats de la nouvelle expertise.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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Traduction de la presse russe (juillet 2019) (45)

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