Comment l'Union soviétique est devenue une puissance nucléaire
Le 29 août 1949 s'est produit un événement dont seul un cercle restreint d'initiés était informé, mais qui a impacté le destin de millions de personnes à travers le monde: l'Union soviétique avait mené son premier essai nucléaire sans accrocs. C'est une date cruciale dans l'histoire russe, le signe du passage au niveau supérieur de développement de la civilisation, de puissance. Ce jour-là a mis un terme au monopole nucléaire des États-Unis. Le monde n'était plus unipolaire. Certes, avant les essais de Semipalatinsk, l'URSS était déjà un acteur autonome sur l'échiquier politique. Mais seule la grande science a transformé ce pays en véritable superpuissance.
Le maréchal et l'académicien
Le projet nucléaire soviétique avait plusieurs superviseurs politiques: Viatcheslav Molotov, Gueorgui Malenkov, Boris Vannikov, et Mikhaïl Pervoukhine. Mais quand l'affaire a nécessité de la rapidité, Lavrenti Beria est monté au créneau. Les services de renseignements et des prisonniers travaillaient pour le projet nucléaire. De plus, il fallait recouvrir du dôme invisible du secret défense des dizaines d'entreprises dispersées à travers le pays. Seul le maréchal du NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) pouvait y parvenir.

Du côté de la science, le projet était dirigé par Igor Kourtchatov, le moins secret des scientifiques de ce domaine aussi sensible (il avait le droit de se présenter publiquement sous son propre nom!).

Pourquoi le parti et le gouvernement avaient-ils confié une tâche aussi importante à ce chercheur, qui n'était pas le plus émérite à l'époque? C'est le patronage d'Abram Ioffe qui a joué un rôle décisif - cet académicien éminent qui avait créé, sans exagération, l'école physique soviétique.
Abram Ioffe avait vu en Kourtchatov non seulement la détermination et la ténacité scientifique, mais également de grandes capacités organisationnelles.
D'autant plus qu'il était relativement jeune et pouvait travailler sans ménagement. Âgé de quarante ans, il devait réussir à supporter une tension extrême pendant 10 à 20 ans.

Les organes compétents avaient préparé la description suivante de l'académicien Kourtchatov, qui ne faisait pas partie du parti communiste: «Dans le domaine de la physique nucléaire Kourtchatov est actuellement le meilleur chercheur de l'URSS. Il possède de grandes capacités organisationnelles, il est énergique. De par son caractère c'est un homme discret, prudent, rusé et un grand diplomate.»

Un peu plus tard, Kourtchatov est devenu le promoteur le plus énergique du nucléaire pacifique. Une grande partie du mérite lui revient pour l'apparition de phénomènes uniques comme la première centrale nucléaire d'Obninsk et le brise-glace atomique Lénine. Igor Kourtchatov pensait que la physique nucléaire pouvait aider non seulement à détruire et à intimider l'ennemi, mais également apporter sa contribution dans l'industrie. «Le nucléaire doit être un travailleur, et non un soldat», disait le scientifique connu à travers tout le pays.
En avance sur son temps

Abram Ioffe fut l'un des premiers, dans le monde scientifique, à croire en la force miraculeuse de l'énergie nucléaire. Toutefois, comme d'autres chercheurs au début des années 1930, il pensait qu'il faudrait attendre plusieurs décennies avant d'obtenir des résultats pratiques dans ce domaine. Tout a changé peu de temps avant la guerre, quand les chercheurs de plusieurs pays à la fois ont créé une nouvelle branche dans la science: la physique nucléaire.

En 1940, Gueorgui Flerov et Konstantin Petrjak ont découvert le phénomène de fission spontanée de l'uranium. Après quoi le présidium de l'Académie des sciences de l'URSS a reçu une note «Sur l'utilisation de l'énergie de la fission de l'uranium dans une réaction en chaîne» signée par Kourtchatov, Flerov et d'autres grands spécialistes. Une commission académique pour l'uranium a été créée.

Mais les recherches ont dû être suspendues au cours des premiers mois de la guerre: le pays a été confronté à des besoins plus urgents, et la maîtrise de l'atome semblait être à la limite du fantastique. Les travaux ont repris seulement fin 1942, quand il s'est avéré que les élaborations de l'arme meurtrière sans précédent en Allemagne hitlérienne et aux États-Unis représentaient déjà une menace pour la sécurité soviétique. Durant cette période, les États-Unis, pour qui travaillaient de facto les meilleurs physiciens de l'Occident, avaient réussi à prendre la tête.

Fin 1944, les chercheurs ont présenté au gouvernement de l'URSS le premier lingot d'uranium très pur. C'était en grande partie le mérite de la «Marie Curie russe»: Zinaïda Erchova, qui dirigeait un laboratoire spécialisé à l'Institut de l'industrie des métaux rares Giredmet. Bien évidemment, les journaux n'en avaient pas parlé.
Le chantage nucléaire

Le premier essai de la bombe atomique a eu lieu le 16 juillet 1945 sur le polygone d'Alamogordo, dans l'État du Nouveau-Mexique - comme sur demande, au début de la Conférence de Potsdam des puissances victorieuses pendant laquelle le nouveau Président américain Harry Truman avait rencontré Joseph Staline pour la première fois. Les Anglais avaient participé au projet au niveau des élaborations scientifiques et par des opérations des services de renseignement. Moscou n'avait eu connaissance de sa préparation que par les efforts des services secrets.

A Potsdam, Truman se comportait comme le chef d'une puissance ayant le monopole d'une arme époustouflante. Après une réunion de la «grande troïka», le Président américain a confidentiellement informé Staline du succès des essais. Ce dernier avait froidement remercié son homologue pour cette information. Si froidement qu'Harry Truman avait dit à Winston Churchill que visiblement «l'Oncle Joe» n'avait pas compris de quoi il s'agissait. Mais ils avaient sous-estimé le locataire du Kremlin, qui recevait, encore avant la guerre, des informations régulières sur tous les exploits dans ce domaine.
Le 9 août 1945, les Américains ont utilisé l'arme nucléaire dans des conditions réelles. Le Japon a tressailli, mais les explosions de Hiroshima et de Nagasaki étaient également un véritable défi pour Moscou.

A cette époque, le projet atomique de l'URSS avait déjà atteint sa vitesse de croisière. Igor Kourtchatov et ses collègues du laboratoire n°2 avaient réussi à mettre en place assez rapidement un site d'essai pour tester les technologies de création du plutonium. Il s'agissait du premier réacteur nucléaire du continent européen, baptisé F-1. Il a été lancé dans les environs de Moscou, à Pokrovskoe-Strechnevo, en décembre 1946. Sa construction avait demandé 50 tonnes d'uranium et 50 tonnes de graphite. Igor Kourtchatov a personnellement lancé le système, déclenchant une réaction en chaîne auto-entretenue. Six mois plus tard, un réacteur militaire a été lancé par l'académicien au sud du lac Kyzyl-Tach selon la technologie testée à Pokrovskoe-Strechnevo. Qui a permis au pays de produire du plutonium.
Mais ce n'était que le début d'un long chemin. Difficile d'imaginer une tâche technologique plus complexe: il ne s'agissait pas seulement d'enrichir l'uranium. Il a fallu développer les technologies de pointe dans la chimie, la biologie, la médecine, et le bâtiment. Et mener des milliers d'expériences coûteuses. Les chercheurs travaillaient à la fois pour construire la bombe et pour l'avenir, créant des oasis de science contemporaine. Ainsi, le laboratoire de Gleb Frank, devenu pour les spécialistes nucléaires russes le service de sécurité radioactive, a créé un dispositif portatif avec une ampoule de radium-mésothorium pour mesurer le niveau de radiation. Quelques années plus tard, ce laboratoire est devenu un institut de biophysique affilié à l'Académie des sciences médicales de l'URSS. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Les cités scientifiques poussaient comme des champignons à travers le pays, sous des noms de code mystérieux. Des chercheurs secrets et des usines tout aussi secrètes faisaient leur apparition.

La Guerre froide avait commencé. Sa première période fut la plus aiguë. Les États-Unis et leurs alliés faisaient pression sur Moscou sur tous les fronts. Et la bombe atomique restait le principal atout dans cette partie, qui dotaient les USA d'une auréole d'invincibilité. La propagande soviétique qualifiera ces années de «période de chantage nucléaire».
Les dirigeants du pays, qui suivaient attentivement les exploits d'Igor Kourtchatov et de son équipe, contre-attaquaient publiquement dans leurs discours. Le journal Pravda avait notamment publié une réponse parlante de Joseph Staline à une question sur l'arme-miracle: «Je ne trouve pas que la bombe atomique soit une force aussi sérieuse que certains politiciens le pensent. Les bombes atomiques sont destinées à intimider les personnes nerveuses, mais elles ne peuvent pas déterminer l'issue d'une guerre car elles ne suffisent pas du tout pour cela. Certes, la possession monopolisée du secret de la bombe atomique crée une menace, mais contre cela il existe au moins deux défenses: a) le monopole de la bombe atomique ne peut pas durer longtemps; b) l'usage de la bombe atomique sera interdit.»

Viatcheslav Molotov avait brillé à l'Onu par sa rhétorique tout aussi efficace et bien plus menaçante: «Il ne faut pas oublier que face aux bombes nucléaires d'un camp pourraient se trouver des bombes atomiques d'un autre camp, et dans ce cas l'échec définitif des calculs de certains individus complaisants mais étroits d'esprit deviendrait plus qu'évident.»

Le 6 novembre 1947, le chef de la diplomatie soviétique Molotov a fait une autre déclaration retentissante. «Le secret de la bombe atomique n'existe plus depuis longtemps», a-t-il affirmé, laissant entendre que l'Union soviétique disposait déjà de cette arme. Peu ont cru que le pays saigné à blanc par la Seconde Guerre mondiale avait réussi à y parvenir en seulement deux ans. «Moscou bluffe», pensait-on. Mais ce n'était pas tout à fait le cas.
Fabriqué en URSS

Deux physiciens très talentueux se distinguaient parmi les pionniers du domaine nucléaire en URSS: Iakov Zeldovitch et Iouli Khariton. En 1946, ce dernier est devenu le constructeur principal du bureau d'études KB-11 situé dans le village de Sarov - la légendaire Arzamas-16 où des centaines de scientifiques et de travailleurs planchaient sur le projet nucléaire. Sachant qu'auprès du KB-11 a été installée une usine très secrète de fabrication des bombes atomiques.

L'arme secrète a d'abord été baptisée «Izdelie 501». Puis la première bombe atomique a reçu la désignation RDS-1 (moteur à réaction spécial). Cette même abréviation (RDS) a été ensuite décryptée en russe en expressions pouvant se traduire comme «Made in Russia» ou encore «la patrie offre à Staline». Winston Churchill qualifiait la première arme nucléaire soviétique, non sans ironie, «Joe-1». En hommage au camarade Staline, appelé Oncle Joe pendant la guerre par les alliés anglais et américains.

Le RDS-1 se présentait sous la forme d'une bombe atomique aérienne de 4,7 tonnes, de 1,5 m de diamètre sur 3,3 m de long. En deux ans, Sarov a construit 15 de ces bombes.
En été 1949 le concert pouvait commencer. La puissance de la charge préparée pour les premiers essais s'élevait à 22 kt d'équivalent TNT. Elle aurait pu être bien plus conséquente si les autorités avaient décidé de forcer la préparation d'un nouveau projet de chercheurs soviétiques - une bombe qui dépassait son analogue américain. Sa taille était bien inférieure, mais la puissance était 2 à 3 fois supérieure à celle du concurrent américain. Cependant, les autorités ont décidé de ne pas prendre de risques et de remplir d'abord le «programme obligatoire» en reproduisant le schéma américain de la bombe au plutonium. Toutefois, le contenu électronique de l'engin soviétique était unique.

Les essais se sont déroulés au Kazakhstan, à 170 km de Semipalatinsk, sur le polygone d'entraînement n°2. C'est un immense «polygone nucléaire» éloigné des habitations s'étendant sur presque 18.000 km². Un lieu désert et vallonné. Il était possible d'y acheminer des équipements par la voie ferrée et la rivière Irtych. Un aérodrome était également présent. Une cité spéciale a été construite, où vivaient des mannequins de paille. S'y trouvaient des constructions imitant des immeubles, des bâtiments industriels et même un métro.
Tous aux abris

L'essai a été préparé dans les moindres détails. A proximité du futur cratère ont été installés, sous terre, des équipements pour enregistrer les flux lumineux, neutronique et gamma de l'explosion nucléaire. L'équipe d'Igor Kourtchatov avait organisé 10 répétitions du contrôle du champ d'essai et des équipements pour faire exploser la charge, et plusieurs explosions d'entraînement pour vérifier les systèmes automatiques. Le jour J a finalement été désigné: le 29 août. La veille au soir, Igor Kourtchatov a reporté l'heure de l'explosion de 8 à 7 heures du matin - on ignore si c'était pour des raisons de confidentialité ou à cause de variations météorologiques,. Le décompte a été lancé. A 6h35 le commandant du génie Sergueï Davydov a appuyé sur le bouton actionnant le système. Des centaines de relais se sont mis à hurler. Le système automatique de contrôle a fonctionné de manière irréprochable. A 7 heures pile, une explosion sans précédent a hypnotisé pendant plusieurs secondes les essayeurs, bien qu'ils se trouvaient à une distance sûre du champignon nucléaire.
20 minutes après l'explosion, deux chars avec une protection de plomb ont été envoyés au centre du champ pour la reconnaissance radioactive et l'inspection du centre du champ. La tour de lancement de la bombe a été réduite en poussière. L'onde de choc avait dispersé des animaux et des voitures dans la steppe. La reconnaissance a déterminé que tous les édifices au centre du champ avaient été détruits, laissant seulement quelques débris de la cité.

Ce fut une minute de bonheur pour ceux qui avaient planché jour et nuit, pendant des années, sur le projet nucléaire. Une véritable victoire dans la bataille générale. Un collaborateur secouait Igor Kourtchatov par les épaules en disant: «C'est fini, c'est fini!» Et ce dernier a répondu: «Oui, maintenant c'est fini.» Des lancements, des essais et des découvertes tout aussi importants restaient à venir. Le RDS-2 pratiquement prêt, la bombe H, les centrales nucléaires. Mais tout cela sur la vague du premier succès, quand tout le monde avait compris que le projet nucléaire était réalisé.
Une cause commune

Après l'apparition de cette arme de destruction massive, les chercheurs soviétiques et occidentaux se sont sentis comme des démiurges capables de détruire la planète d'un geste de la main. Cela a soulevé des doutes pénibles: Est-ce moral de créer une arme de destruction massive? Kourtchatov, Khariton et leurs collègues agissaient contre la menace émanant de l'autre côté de l'océan, ils défendaient la Patrie. L'avenir montrera que la théorie de la dissuasion nucléaire s'est avérée juste.

Les pionniers nucléaires soviétiques comprenaient que le pays dépensait sans exagération tout son argent pour ce projet.Les premières années d'après-guerre étaient celles d'une existence au bord de la famine pour une grande majorité de la population. Et là, une industrie sophistiquée nécessitait des millions d'investissements. Mais l'indépendance du pays était prioritaire. Le peuple victorieux, qui avait porté sur ses épaules la surtension des années de guerre, avait réussi à supporter également la course nucléaire. La bombe et l'industrie atomiques avaient été construites par toute la population. Et ce n'est pas une figure de style. La plupart des citoyens soviétiques étaient contraints d'acheter les obligations publiques. L'argent servait au projet nucléaire. Pendant plusieurs années, le pays n'a fabriqué aucun thermomètre: tout le mercure était utilisé pour le projet nucléaire.
L'académicien Khariton se souviendra ensuite: «La suite n'était pas simple non plus. Mais en termes de tension, d'héroïsme, de décollage créatif et de dévouement cette période reste indescriptible. Seulement un peuple fort d'esprit après autant d'épreuves incroyablement difficiles pouvait faire quelque chose d'extraordinaire: un pays au bord de la famine et sortant d'une guerre dévastatrice a développé et instauré en quelques années des technologies de pointe, a lancé la production d'uranium, de graphite très pur, de plutonium et d'eau lourde.»
Deux puissances nucléaires

Longtemps, le président Truman a refusé de croire que «ces Asiatiques» avaient réussi à créer une arme moderne aussi complexe. Les agents et les consultants, chiffres en main, affirmaient que l'Union soviétique ne serait pas capable de créer la bombe atomique avant 1952.

Mais il a dû s'y résigner. Le 23 septembre, il a commenté publiquement les rumeurs sur les essais soviétiques de la bombe.

La propagande soviétique avait ouvert au monde les yeux sur les exploits de la physique nucléaire soviétique d'une manière très solennelle, convaincante et frivole. L'information était délivrée au compte-gouttes.

Il ne fait aucun doute que l'apparition sur la carte du monde d'une seconde puissance nucléaire était un événement décisif pour toute l'histoire du XXe siècle. Cette explosion a changé l'histoire et nous a appris avant tout à apprécier la paix, à préserver l'équilibre fragile permettant à l'humanité de survivre.
Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.