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    André Perrin : le politiquement correct, «une philosophie du soupçon»

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    Edouard Chanot
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    Pour nous extraire d’un politiquement correct suicidaire, André Perrin nous ouvre les pistes d’une éthique de la discussion.

    « Indignation n'est pas réfutation » et pourtant nous voyons jour après jour des indignations aussi futiles que puériles s'exprimer. Dans la sphère intellectuello-médiatique, on éructe et on s'indigne… pour mieux censurer. Il est aujourd'hui convenu d'appeler ce phénomène le « politiquement correct »  : certains propos, voire certaines pensées sont dénoncés et, bien que nous vivions dans l'ensemble dans un régime de libertés, sans doute n'est-il pas abusif de parler de « liberté surveillée ».

    Comment pourrions-nous, comme le dit Pierre Manent, « échapper à la tyrannie paralysante du politiquement correct sans tomber dans la licence improductive du politiquement incorrect »  ? C'est à cette question que répond André Perrin, agrégé et professeur de philosophie, qui vient de publier Scènes de la vie intellectuelle en France, l'intimidation contre le débat (L'Artilleur, 2016).

    Une éthique de la discussion

    Notre invité déploie un constat en apparence simple : « l'intimidation trouble la vie intellectuelle dans la mesure où elle impose une forme de débat qui ne correspond pas aux exigences d'une véritable éthique de la discussion ». Et Perrin de préciser d'emblée sa pensée : « Je ne parle pas du débat politique qui ne peut être dissocié du combat, il exprime ce combat. Dans un débat entre intellectuels, on n'a pas affaire à des adversaires ni à des ennemis. On a en face de soi des interlocuteurs. En quoi ce débat consiste-t-il ? A rechercher ensemble une vérité sous l'autorité de la raison, qui est égale en chacun et en tous — le bon sens est la chose la mieux partagée, pensait Descartes.  »

    Ainsi l'éthique de la discussion exigerait-elle un présupposé à l'égard de cet interlocuteur : « qu'il puisse avoir raison, et apercevoir des choses qui nous échappent, ne serait-ce que momentanément. » Perrin fonde d'ailleurs ce souci sur l'une des vertus théologales, chrétienne : « cela renvoie au principe de charité.  »

    Mais le climat actuel reste dominé par une « philosophie du soupçon qui présuppose exactement l'inverse : que l'autre ne peut être animé que par des motivations basses, des passions tristes, qu'il ne peut poursuivre que des objectifs méprisables. » Ainsi a-t-on « substitué l'ordre de la morale à l'ordre de la connaissance, la division du bien et du mal à la division du vrai et du faux. On n'a plus en face de soi un interlocuteur que l'on pourrait aider mais un ennemi qu'il importe d'abattre. »

    Mais d'où ce mal provient-il ? « L'emprise du Marxisme chez les intellectuels français dans la deuxième moitié du XXème siècle a joué certainement un rôle important, répond notre invité : l'habitude de renvoyer les thèses de quelqu'un à son appartenance et ses intérêts de classe créé des mécanismes intellectuels qui n'ont pas disparus.»

    L'industrie pétitionnaire & l'affaire Gouguenheim

    Bien sûr, Perrin ne nie pas la violence des débats antérieurs. Mais un phénomène lui semble plus récent : « celui des pétitions à travers lesquelles on cherche non seulement à disqualifier l'adversaire mais à le priver de parole en demandant qu'il soit exclu de son poste ». Et de mentionner les multiples affaires des universitaires Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet ou Sylvain Gouguenheim.

    En 2008, historien et professeur réputé de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, Gouguenheim publiait Aristote au Mont Saint-Michel. Il y remettait en cause l'opinion répandue selon laquelle le savoir grec nous avait été transmis par l'islam, réestimant là les courroies de transmission latines et byzantines. Accusé de racisme culturel, il fut la cible de trois pétitions, publiées entre autres dans Le Monde et dans Libération.

    « Tous les mécanismes de pensée qui pourrissent le débat intellectuel aujourd'hui se trouvaient réunis [dans cette affaire] », nous explique Perrin : « en amont, la disqualification de l'auteur par les intentions qu'on lui prête. En aval, la disqualification par les conséquences dommageables qu'on impute à ces thèses (‘elles vont faire le jeu de l'extrême-droite'). Et puis également le refus de lire, à la fois en un sens littéral et en un sens qui l'est moins — le lire avec le principe de charité pour essayer de comprendre ses raisons avant de prétendre les réfuter.  »

    La chasse aux mots

    « La novlangue, c'est d'abord une chasse aux mots, qui deviennent brusquement des mots coupables. Par exemple, ‘identité' », explique Perrin. Autre exemple évoqué dans l'ouvrage de notre invité, celui de la race : « à supposer que le mot race ne soit pas un concept scientifique, est-ce une raison pour le retirer des textes de loi ? On présuppose qu'il faut retirer des textes de loi, tous les mots ne correspondant pas à des concepts scientifiques. Le concept de religion est-il un concept scientifique ?  » fait-il remarquer.

    Toujours avec le même esprit logique, Perrin s'attaque à la polémique suscitée par les propos de Claude Guéant, en 2012 — « toutes les civilisations ne se valent pas », avait déclaré l'ancien Ministre de l'intérieur. « Je m'intéresse à la question en elle-même : y-a-t-il un sens à dire que toutes les civilisations se valent, ou qu'elles ne se valent pas ? s'interroge Perrin. Ce sont deux propositions contradictoires — elles ne sont pas seulement contraires : elles ne peuvent être ni vraies ensemble ni fausses toutes les deux. Par conséquent, on aurait pu attendre que ceux qui [refusent la thèse] développent l'argument contraire. Ce qui m'a frappé c'est qu'absolument personne ne s'est aventuré à fournir une telle démonstration ! »

    André Perrin fait de surcroît remarquer que les critiques de la civilisation utilisaient un tel concept : « Par exemple, Le Nouvel Observateur a réuni une douzaine de plumes pour dénoncer la formule utilisée. Trois mois plus tard, je vois un numéro spécial du Nouvel Observateur avec, en gros titre : ‘Les grandes civilisations'. Là, je me suis dit ‘Diable', il y en aurait donc de petites ? Et la différence entre le grand et le petit, n'est-ce pas celle entre l'inférieur et le supérieur ?' »… quand l'humour s'allie à la logique.

    Idéalisme ?

    Mais notre invité pourrait bien avoir mésestimé la conflictualité inhérente à la vie publique — « parce que l'esprit divise, il est aussi guerre », pensait Julien Freund. Or, minorer les relations d'hostilité, en évacuant le bellicisme ou les désirs de puissance que les êtres humains ne manquent pas d'exprimer, ne reviendrait-il pas à une négation du politique ? Ne conduirait-il pas à une image sans lieu ? André Perrin ne pêche-t-il pas par idéalisme, comme s'il espérait transformer la bulle intellectuello-médiatique en académie platonicienne ?

    Réponse de notre invité : « je ne me fais pas d'illusion pour parvenir à la Cité idéale. Mais si on déploie des efforts en ce sens, on n'est pas sûr qu'ils soient couronnés de succès, mais si on en fait aucun, là il est absolument sûr que rien ne changera. » Réorientons nos passions vers un peu de sagesse et faisons preuve d'urbanité, nous enjoint-il donc.

    Tags:
    politique, censure, France
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