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    Désaccord majeur

    Frappes en Syrie : « la poursuite de la morale par d’autres moyens »

    Désaccord majeur
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    Edouard Chanot
    Frappes US contre la base de Shayrat en Syrie (86)
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    Les cartes sont totalement rebattues en Syrie. Edouard Chanot y voit les constances de la culture américaine qui confond morale et politique.

    Il y a quelques siècles, les Italiens de la Renaissance évoquaient dans ces circonstances la Fortuna, le renversement de fortune. Hé oui, le dénouement était proche ; les djihadistes de l'Etat islamique vaincus en Syrie, et les rebelles avec. La contre-révolution avait brisé un supposé printemps arabe.

    59 missiles tomahawks ont changé la donne. Cette frappe va-t-elle changer le monde? Aux dernières nouvelles, la Russie se dit prête et se réserve désormais le droit de réagir à des frappes US en Syrie, alors qu'elle se disait auparavant tenue par un mémorandum russo-américain.

    Disons-le d'emblée : nous étions sceptiques hier devant la culpabilité de Bashar El-Assad, qui n'avait guère intérêt à gazer des populations civiles avec la victoire à portée de main. Nous sommes aujourd'hui estomaqués par l'irresponsabilité de Donald Trump, après que Nikki Haley à l'ONU et les médias à travers le monde aient brandi les photos des victimes d'une attaque chimique, dans une entreprise de sidération, quatorze années après le début du fiasco irakien.

    Trump se disait opposé à une intervention en Syrie : « What I'm saying is stay out of Syria », avait-il twitté le 3 septembre 2013. Mais sans doute faut-il mieux croire le tempérament des hommes plutôt que leurs idées. Le tempérament dévoile les constantes d'une personne, comme la culture celle d'un peuple.

    Trump est imprévisible mais son imprévisibilité révèle en fin de compte les constantes culturelles et historiques du pays et plus encore, les constantes de la droite américaine. Dernier exemple en date : George W. Bush, qui se voulait isolationniste face à l'interventionnisme humanitaire du camp démocrate pour ensuite faire de même avec des accents patriotards.

    Une campagne incite au clivage idéologique et annonce en réalité difficilement la pratique présidentielle qui garantit la continuité de l'Empire. Obama avait hésité en Syrie, mais était intervenu en Libye. Le candidat Trump affirmait que Clinton pouvait déclencher une Troisième Guerre mondiale en Syrie, le Président Trump garantit aujourd'hui la continuité de l'Empire qu'il avait critiqué.

    Empire du Bien, cela s'entend, Empire constamment à la recherche d'un supposé Empire du Mal. Pour les vieilles nations d'Europe, la guerre était la poursuite de la politique par d'autres moyens. Pour l'Empire du Bien, la guerre est la poursuite de la morale par d'autres moyens.

    La morale ? N'est-ce pas plutôt les intérêts ?

    Evidemment, de nombreuses variables jouent dans ces circonstances. Evidemment, les Américains peuvent se réaffirmer, reinstaller leur fauteuil à la « table des négociations ».

    Mais les Américains ne sont pas des cyniques. Sans leur moralisme, ils ne pourraient placer leurs intérêts. La morale obsède, fonde, guide et justifie l'Amérique. « Life, liberty & the pursuit of Happiness » clame leur Déclaration aussi unilatérale qu'universaliste.

    Et c'est tout le problème: le domaine de la morale est distinct du domaine du politique. La morale peut cadrer, compléter, le politique mais non fonder celui-ci. Le moralisme brise la frontière entre ces domaines. Il fait entrer le vœu pieux — le célèbre « il faudrait »  - dans le domaine de l'action. Ainsi est-il condamné à l'échec.

    Sans surprise, François Hollande était satisfait. A Washington, les néoconservateurs se frottent les mains. La situation en Syrie est évidemment secondaire, ce qu'ils veulent vraiment est un changement de politique vis-à-vis de Moscou. Les conséquences de l'absence de l'Amérique en Syrie selon eux ? La djihadisation des rebelles à Bashar El-Assad, la crise migratoire, le drame humanitaire.

    Au diable donc l'essor et la responsabilité première de l'Etat islamique du fait du chaos irakien, la majorité écrasante de migrants non syriens en Europe — entre 60 et 70 %, souvent passés par la Libye, elle aussi chaotique du fait de l'action occidentale, — et enfin le soutien américain qui aura prolongé le conflit.

    Décidément, les hommes ont la mémoire courte… Il n'est dès lors guère surprenant qu'ils fassent le jeu de l'Etat islamique.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Dossier:
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    Tags:
    frappe aérienne, Syrie, États-Unis
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