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    Les chroniques de Sapir

    Université: la sélection est-elle vraiment le cœur du problème?

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    Jacques Sapir
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    La réforme de l’accès au supérieur suscite de vives protestations parmi les étudiants et les universitaires. Mais au-delà de l’idée de sélection, cette actualité fait ressortir des problématiques plus profondes dans l’université française. Jean-Paul Brighelli et Plinio Prado, enseignants, en débattent avec Jacques Sapir.

    La sélection est sur toutes les lèvres au sujet de la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE) de la ministre de l'enseignement supérieur Frédérique Vidal. Si le gouvernement refuse catégoriquement ce terme, les universités vont bien devoir, dans le cadre du nouveau système Parcoursup, classer les candidatures et en refuser certaines. Mais cette réforme et le mouvement de contestation qui y répond posent surtout des questions de fond sur l'état des universités françaises: manque de moyens et de places dans certaines filières, inégalités qui restent élevées, forts taux d'échec ou d'abandon dans les premières années, professionnalisation de la vision de l'enseignement… quel modèle pour l'avenir? Comment garantir un enseignement à la fois exigent et égalitaire? Si le supérieur n'est plus assez bien articulé avec le secondaire, faut-il rétablir une transition comme ce qui existait dans les années soixante avec la classe de propédeutique, autrement dit généraliser l'idéal de la prépa en le démocratisant?

    Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent deux enseignants, l'un dans une filière sélective, l'autre à l'université: Jean-Paul Brighelli, professeur en classes préparatoires et cadre de Debout la France, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, et Plinio Prado, maître de conférences en philosophie à Paris 8, auteur du Principe d'université (éd. Lignes, 2009) et signataire de la tribune des 400 universitaires contre la loi Vidal.

    Jean-Paul Brighelli renvoie dos à dos le gouvernement et les étudiants grévistes: «45% des accès à l'enseignement supérieur se font déjà sur sélection, et ce depuis des années. Les BTS, les IUT, les classes prépa, les universités à dérogation comme Paris-Dauphine, les facs de médecine… Ce qui est mis en place actuellement, c'est bien une sélection, mais on demande aux universités d'examiner des dossiers de gens dont bon nombre n'auront aucune chance de dépasser la première année… Il y a une hypocrisie absolue à leur faire miroiter un objet "fac" qu'il ne pourront de toute façon pas acquérir.» L'enseignant est donc favorable au fait d'étendre l'idée de propédeutique: «D'ailleurs, ça existe déjà, l'université d'Orsay a par exemple depuis longtemps créé une année zéro, pour remettre à niveau des gens que le lycée leur livre en état de sauvagerie intellectuelle.»

    Plinio Prado insiste sur le fait que le mouvement des étudiants et des universitaires qui les soutiennent n'est pas qu'une simple réaction à l'instauration de Parcoursup: «Ce pour quoi nous nous battons, c'est une révision générale des choses. Ce dont il s'agit, c'est d'un changement de fond par rapport à l'architecture du bac et à son rapport à l'enseignement supérieur. C'est l'idée d'une université libre, émancipatrice et ouverte à tous et à toutes. Et cette idée est évidemment en tension avec la réalité: depuis le processus européen de Bologne en 1999, nous sommes dans un nouvel ordre libéral dans lequel le savoir est le grand enjeu. La question, c'est est-ce que le savoir est devenu une marchandise au profit de l'économie et de la compétition, ou bien est-ce qu'il peut encore avoir une puissance critique émancipatrice?»

    Selon Jacques Sapir, le cœur du problème de la réforme n'est pas véritablement le fait de sélectionner les étudiants, mais d'«exiger d'un jeune de 18 ans qu'il sache déjà ce qu'il veut faire. Il ne me semblerait pas scandaleux, au contraire, de considérer que les étudiants pourraient passer par un à deux ans d'hésitation, de doute, de réorientation. Ça me semble même nécessaire pour qu'ils puissent faire de bonnes études. Mais il y a aussi la question de savoir si au sortir du bac, ils ont bien l'ensemble des connaissances et des méthodes qui leur permettent de travailler à l'université. En tout cas, il faut trouver un système dans lequel les étudiants peuvent s'orienter d'eux-mêmes et non pas être contraints par une orientation forcée.»

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