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Élections russes: si «Navalny n’est pas le principal opposant à Poutine», what else?

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Élection présidentielle russe de 2018
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Qui est le principal opposant à Vladimir Poutine? Si Alexeï Navalny, contrairement à ce que laissent à penser les médias occidentaux, n’est pas un concurrent sérieux, quel candidat en lice pour les prochaines élections présidentielles russes peut prétendre au titre? Il y en a-t-il seulement un? Analyse avec Jean-Robert Raviot.

Alexeï Navalny, chouchou des médias occidentaux qui le présentent comme la principale figure de l'opposition à Vladimir Poutine, n'est pourtant pas perçu comme tel en Russie même. C'est ce que mettait en lumière Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe et soviétique à l'Université Paris-Nanterre, dans une précédente analyse.

​Il passe maintenant en revue les principaux candidats lors des prochaines élections présidentielles russes. Car loin des clichés en noir et blanc de nos confrères, la scène politique russe est riche d'une grande palette d'opposants, qui par leur idées ou leur personnalité, ont plus de soutien au sein de la population russe que le célèbre blogueur.

Sputnik France: Qui est le principal opposant à Vladimir Poutine lors de la prochaine élection présidentielle russe qui se déroulera en mars 2018?

Jean-Robert Raviot: «Pour la population russe, le principal opposant, s'il y en a un, c'est-à-dire, la personne qui arrivera en numéro 2 du premier tour, sera très probablement le candidat porté par le parti communiste, Pavel Groudinine.

Ce dernier porte un discours extrêmement critique à l'égard de Poutine. Je pense qu'on mesure assez mal, dans les pays occidentaux le degré de critique et la virulence de la critique de Groudinine à l'égard de la politique de Poutine.

​Mais là, on est sur un terrain beaucoup plus économique et social, qui touche la population russe. L'héritage de Poutine n'est pas remis en cause, mais par contre la politique économique du gouvernement est très critiquée. Je pense que le discours de Groudinine porte beaucoup en Russie, notamment dans des classes populaires, parmi les ouvriers, parmi les laissés-pour-compte de ces dernières années de développement économique et surtout parmi ceux qui ont été frappés par la crise économique.

​Groudinine peut espérer faire un score supérieur à 10%, ce qui le placerait en deuxième position, mais très, très loin Vladimir Poutine bien sûr.»

Sputnik France: Qu'en est-il de la journaliste Ksenia Sobtchak?

Jean-Robert Raviot: «Ksenia Sobtchak se positionne elle, très différemment. C'est la candidate de tous les paradoxes. C'est à la fois une candidate très proche de Poutine par ses origines familiales et personnelles et en même temps, elle se positionne de manière très critique par rapport à la politique de Poutine.

C'est une candidate qui a une notoriété acquise plutôt en tant que people en Russie. Elle a amorcé une reconversion vers le journalisme politique il y a 5 ou 6 ans et qui donc est connue parce qu'elle est une figure du "Tout-Moscou et de la branchitude moscovite", mais qui en même temps, développe un discours politique, qui, lui-même, est paradoxal. C'est-à-dire qu'elle se présente comme la candidate du "contre tous": votez pour moi, comme cela, vous voterez contre tout le monde.

​Je trouve cela un peu compliqué, je ne vois pas pourquoi les gens vont se déplacer en traînant les pieds pour voter contre tout le monde. Je trouve son entreprise à la fois, originale et intéressante du point de vue de l'analyse, mais sans doute vouée à un échec assez cuisant.

Il semble tout de même que Ksenia Sobtchak séduise un certain électorat, notamment jeune, urbain, assez protestataire parce qu'elle a un discours assez radical, un look et une présentation de soi, c'est une candidate qui tranche avec la grisaille des "bonshommes".

​Sans doute, sa stratégie est à la fois de s'implanter dans le camp démocrate, de représenter une alternative à Navalny et en même temps, de se faire connaître. Mais, à mon sens, c'est une entreprise qui, à ce stade, est vouée à l'échec et même au sein du camp démocrate. Je ne vois pas très bien comment elle ira au-delà de ses propres fans, de ses propres followers sur les divers réseaux sociaux.»

Sputnik France: Est-ce que Ksenia Sobtchak ne pourrait, à la place d'Alexeï Navalny, être l'opposition à Vladimir Poutine dans les médias occidentaux?

«Ksenia Sobtchak pourrait aussi [être considérée comme le principal opposant à Vladimir Poutine par les médias occidentaux, ndlr], mais elle a plusieurs handicaps, dont celui d'être une femme assez belle et assez subtile. Et cela ce n'est pas facile, cela ne passe pas très bien à l'écran, quelqu'un qui est paradoxal sur toutes les chaînes, on ne comprend pas très bien qui elle est. Alors que Navalny, c'est le russe moderne, un peu branché, qui utilise Internet, assez courageux, qui défend ses opinions et qui de temps en temps fait des petits séjours en prison: c'est une image médiatique parfaite pour une opposition qui en réalité, je le répète, il n'y a pas d'opposition en Russie, alors on en invente une dans l'image.»

Sputnik France: Que penser de la candidature de Vladimir Jirinovski, président du parti libéral-démocrate de Russie, souvent considéré par la presse occidentale comme un parti ultranationaliste?

Jean-Robert Raviot: «Vladimir Jirinovski est tout d'abord le vétéran de toutes les candidatures: il était candidat aux premières élections présidentielles en 1991. Il a fait toutes les campagnes et il n'a rien perdu, ni en virulence ni en capacité de nuisance.

​Dans le discours, c'est un candidat qui capitalise, qui concentre, qui attire tout le vote protestataire. C'est un candidat très en colère, qui apparaît toujours très vindicatif à la télévision, et donc les gens qui sont eux-mêmes en colère votent pour lui, pour, en quelque sorte, représentaient non pas une idée politique, mais des humeurs. C'est le candidat des outrances, de l'exagération, de protestations pures. Et je pense que, comme d'habitude, il fera un score [honorable, ndlr], je parie qu'il fera 3ème.

​Vladimir Jirinovski a un rôle, dans le système politique russe, qui consiste à attraper comme un aimant toute la protestation politique, à la neutraliser en quelque sorte, pour ne pas qu'elle aille se porter sur d'autres candidats.
Donc Vladimir Jirinovski sera là, pour jouer son rôle habituel. Son rôle est déjà écrit depuis très longtemps.»

Sputnik France: Souhaiteriez-vous faire ressortir un autre opposant que nous n'avons pas encore évoqué?

Jean-Robert Raviot: «Je voudrais attirer l'attention du public sur un candidat qui me paraît intéressant, non pas parce qu'il est un opposant —il ne l'est pas et d'ailleurs il le dit lui-même- puisque c'est un proche de Poutine et qu'il occupe des fonctions officielles: c'est Boris Titov.

C'est une campagne de réélection de Poutine, mais l'issue de cette élection n'est pas vraiment un mystère, tout le monde sait que Poutine sera réélu au premier tour, c'est plutôt l'orientation de la politique de Poutine et en particulier la politique économique et sociale.

​Boris Titov est un Moscovite, un intellectuel, issu des classes supérieures, c'est un businessman technocrate, quelqu'un de sérieux, qui est à la tête d'une fondation sérieuse, Stolypine, qui a pondu un énorme rapport, qui s'appelle Stratégie de la Croissance, avec un programme.

Donc c'est quelqu'un qui critique la politique de Poutine alors qu'il est lui-même un membre de l'élite au pouvoir, mais il apporte une critique interne de la politique du gouvernement qui me semble intéressante. D'abord sur le plan économique, il y a une impasse de la stratégie du gouvernement, notamment de la stratégie de développement.

Quels développements pour la Russie dans les années à venir? Comment repenser la croissance? Comment intégrer les nouvelles générations? Comment développer notamment la R&D, l'innovation? Comment trouver de nouvelles sources de croissance qui ne soient pas de l'économie de la rente?

Boris Titov porte un discours intéressant: j'ai lu Sa Stratégie de la Croissance, je trouve qu'il pose les bonnes questions. Mais c'est un candidat de témoignage, qui à mon avis, annonce ou essaye d'annoncer une inflexion, essaye de pousser Poutine, dans cette campagne, non pas à changer de gouvernement, mais au moins, à changer d'orientation économique.

​Donc je pense que toute la campagne, tout l'intérêt politique de cette campagne est là!

Est-ce qu'il y aura, après la réélection de Vladimir Poutine, une réorientation de la politique économique et je pense que c'est cela que la population attend. Il y a une grande partie de la population qui est mécontente de cette politique économique et qui attend un tournant plus social et plus égalitaire.»

Dossier:
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Présidentielle russe 2018, Grigori Iavlinski, Boris Titov, Ksénia Sobtchak, Alexeï Navalny, Vladimir Poutine, Russie
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