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Les enseignants de l'Institut de physique et de technologie de Moscou (MFTI) expliquent comment leur établissement forme les vainqueurs des concours internationaux d'informatique, pourquoi l'institut ne craint pas d'inviter des concurrents dans ses écoles et comment cela aide la Russie à étendre son influence culturelle.

"D'un côté, nous avons conscience du fait que la Chine est notre principal concurrent et on pourrait craindre d'y perdre quelque chose en formant ses étudiants. Mais c'est l'inverse en réalité: plus nous coopérons avec nos collègues et plus nous en tirons de bénéfices. Nous ne faisons pas que former: nous recevons également des objectifs des représentants des pays avec lesquels nous travaillons, tout en devenant plus forts nous-mêmes. Les étudiants peuvent se mesurer entre eux et comprendre où il faut s'améliorer", explique Alexeï Maleev, directeur du Centre de développement de l'enseignement informatique du MFTI.

Les concours ACM ICPC sont les olympiades les plus prestigieuses et d'envergure pour les informaticiens. Elles étaient organisées par l'université A&M, au Texas, depuis les années 1970, mais elles sont devenues mondiales après 1997 quand IBM a commencé à financer ce projet.

Alexeï Maleev souligne que la Russie participe aux compétitions depuis 1993. En 2000, les étudiants russes ont décroché leur premier titre de champions du monde et dans les 17 années qui ont suivi, ils ont décroché 11 médailles d'or — à chaque fois ils étaient les favoris en finale. Leurs concurrents principaux sont la Chine, la Pologne, l'Australie et la Suède.

Le MFTI participe à ces concours seulement depuis 2008 car avant cette date l'université n'avait pas d'importantes traditions informatiques. En 2012, Alexeï Maleev et ses collègues ont décidé d'organiser des rassemblements ouverts pour préparer la finale — d'abord avec la participation des plus fortes équipes russes, puis des informaticiens du monde entier. La formation est prise en charge non seulement par le MFTI mais également par les informaticiens de l'université ITMO et de l'université d'État de Saint-Pétersbourg, dont les étudiants obtiennent régulièrement de très bons résultats à de ces olympiades.

Répéter la finale

Alexeï Maleev explique que ces rassemblements sont une simulation rapprochée au maximum des conditions réelles de ce qui se passe généralement pendant les finales des ACM ICPC. Hormis la préparation mathématique et informatique, de tels rassemblements permettent également aux participants à la finale d'être mentalement et physiquement prêts pour le concours, et de déterminer comment il interagiront entre eux.

Alexeï Maleev, directeur du Centre de développement de l'enseignement informatique du MFTI
© Photo / The IT Education Center of MIPT/Alexander Lomakin
Alexeï Maleev, directeur du Centre de développement de l'enseignement informatique du MFTI

Mikhaïl Tikhomirov, entraîneur principal de l'école et finaliste de plusieurs grands tournois russes et internationaux, indique que le Centre de développement de l'enseignement informatique organise des entraînements dans deux formats: pour les équipes débutantes qui comptent arriver jusqu'en demi-finale, et pour les finalistes des ACM ICPC. Le premier format accorde davantage d'attention à la résolution d'une classe concrète de tâches, et le second aux interactions au sein de l'équipe et à la psychologie.

Selon Alexeï Maleev, le niveau des rassemblements pour les finalistes est si élevé que pratiquement toutes les plus grandes équipes d'informaticiens du monde entier y participent. L'an dernier, 8 des 13 équipes qui ont remporté les ACM ICPC ont participé aux entraînements de printemps du MFTI. "En fait, nos entraînements peuvent qualifiées de "répétition officieuse de la finale", souligne le directeur du Centre de développement de l'enseignement informatique.

C'est notamment pour cela que ces entraînements sont absolument ouverts et que le MFTI invite tout le monde à tester ses capacités dans des conditions très proches de la réalité. Le niveau élevé des participants de ces écoles, d'après Alexeï Maleev, permet d'évaluer le niveau global des adversaires et aide l'école d'informatique russe à se maintenir à niveau.

C'est primordial car le niveau des "hackers russes" attire les participants étrangers les plus talentueux des ACM ICPC et les forcent à s'orienter sur les vainqueurs russes du concours et leurs entraîneurs, qui ont également participé et remporté de telles olympiades informatiques auparavant. Cette année, déclare Alexeï Maleev, 170 étudiants et entraîneurs représentant 19 pays et 44 universités sont venus à ce rassemblement.

Le directeur du Centre de développement de l'enseignement informatique explique que toute la formation est gratuite pour les participants — ils doivent seulement verser une cotisation d'organisation (environ 500 dollars) et se rendre à Moscou à leurs frais. L'hébergement, la nourriture, les excursions et les autres points du programme des cours d'une semaine sont pris en charge par les sponsors du projet — les plus grands compagnies informatiques russes et étrangères comme Mail.Ru Group, Kaspersky Lab, Huawei, Snapchat, Facebook et bien d'autres.

"Pourquoi le font-ils? Évidemment pas uniquement pour l'image de la marque. En ce moment on assiste, sur le marché, à une forte pénurie de cadres. Dans les universités il n'y a pratiquement personne pour former la prochaine génération d'informaticiens car ils partent tous dans le secteur des affaires. En nous soutenant et en popularisant l'informatique, ces compagnies règlent leurs propres problèmes en réduisant l'écart entre la demande et l'offre en informaticiens", explique Alexeï Maleev.

"Je n'ai pas vu de hackers russes"

Le résultat de la compétition officieuse de l'école cette année fut très intéressant: pendant les cinq premiers jours, l'équipe des étudiants de l'université de Xinhua (Chine) était largement en tête, mais le dernier jour ils ont soudainement fléchi pour se placer seulement en 5e-6e place.

Comme l'a fait remarquer le juge de l'école Oleg Khristenko, l'équipe chinoise a perdu parce qu'elle a commencé par les deux problèmes les plus complexes, qu'aucune des autres équipes n'a finalement réussi à résoudre. Les étudiants chinois ont résolu un problème mais ont perdu trop de temps et, par conséquent, la tête du classement.

D'après Oleg Khristenko, ce n'était pas intentionnel: tous les problèmes choisis pour la dernière journée de travail de l'école étaient très complexes et le plus proche possible de ce qui sera proposé en finale des ACM ICPC, qui se tiendront cette année à Rapid City dans le Dakota du Sud. Durant la première heure du concours il était impossible de déterminer quels problèmes étaient les plus difficiles — c'est pourquoi tout a certainement reposé sur le hasard.

Oleg Khristenko
© Photo / The IT Education Center of MIPT/Alexander Lomakin
Le juge de l'école Oleg Khristenko

Finalement la première place a été remportée par les étudiants de l'université d'État de Saint-Pétersbourg, suivis de l'équipe australienne de l'université de Nouvelle-Galles du Sud de Sydney, la troisième et la quatrième places ont été partagées par l'université ITMO de Saint-Pétersbourg et l'une des deux équipes du MFTI.

Alexeï Maleev a ajouté que toutes les équipes voyaient leurs résultats dans les quatre premières heures du marathon informatique, ce qui leur permettait de ruser parfois en réservant un ou plusieurs problèmes résolus jusqu'au moment où la diffusion des résultats au tableau était figée. Une telle approche permet d'obtenir un avantage, mais qui comporte tout de même un risque: des minutes de pénalité sont attribuées pour chaque problème tant que ce dernier n'est pas résolu, ce qui réduit la tentation de retenir les résultats.

Oliver, l'un des membres de l'équipe australienne, a reconnu n'avoir vu "nulle part des hackers russes", mais a supposé que cette école serait l'endroit le plus probable pour les rencontrer. Selon lui, la complexité des problèmes et le niveau des concurrents lors du dernier jour des entraînements étaient très proches de ce qu'il attendait de voir au concours des ACM ICPC. George, entraîneur de l'équipe d'Australie, a confirmé que le niveau de concurrence à l'école russe était proche de la finale et s'est dit prêt à retenter l'expérience.

Pour sa part, Alexeï Maleev a souligné que le MFTI et l'école cherchaient à rester strictement en dehors de la politique et que pour l'instant, aucun finaliste russe des ACM ICPC ou simplement un membre de l'école n'avait intéressé les structures de force. Selon lui, de tels rassemblements permettent de diffuser l'influence de la Russie par d'autres moyens, plus pacifiques. "Nous travaillons avec l'élite mondiale. Nous n'apprenons pas seulement à résoudre des problèmes mais nous inculquons également les valeurs culturelles russes. Nous leur avons fait visiter la galerie Tretiakov, le musée de la cosmonautique et d'autres curiosités. Chacun repart avec un petit bout de notre culture."

"Nos collègues aux États-Unis entendent souvent associés le haut niveau de préparation de nos équipes et les "hackers russes" — et d'autres mèmes similaires. Il n'existe aucun lien direct entre la cybersécurité et nos championnats, et nous n'avons pas de tâches spéciales de ce genre. Pour une certaine raison, les diplômés de notre école ne deviennent pas des hackers. J'ignore si c'est une bonne ou une mauvaise chose mais nous devrions probablement travailler là-dessus à terme", conclut Alexeï Maleev.

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