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Dans un entretien exclusif, Sergueï Lavrov s’exprime sur la relation actuelle de la Russie avec la France, le refus d’accréditer à l’Élysée les journalistes de Sputnik France et la coopération avec les pays africains. Il aborde de même de nombreux sujets actuels de la politique internationale.

Sputnik: Emmanuel Macron est au pouvoir depuis trois ans et sa toute première invitation officielle à un chef d’État étranger a été adressée à Vladimir Poutine dans le but d’améliorer les relations franco-russes. Pourriez-vous dire quels sont les changements effectifs qui ont eu lieu depuis, au niveau diplomatique, dans les relations avec la France? Par ailleurs, pourriez-vous préciser si c’est à cause d’Alexeï Navalny que la rencontre prévue en septembre à Paris a été reportée?

Sergueï Lavrov: «La France est un de nos principaux partenaires internationaux. Depuis longtemps, on parle de notre partenariat avec elle comme d’un partenariat stratégique. Un des premiers gestes du Président Macron dans le domaine de la politique extérieure, après son élection, a été d’inviter le Président russe. À l’issue de cette visite qui a eu lieu en mai 2017, les deux pays et les dirigeants des deux États ont réaffirmé à Versailles leur intention et leur volonté d’approfondir leur partenariat, tant dans le domaine des relations bilatérales que dans le domaine des relations internationales sur les dossiers régionaux et globaux. À l’issue de ce sommet, qui s’est déroulé à Versailles, un forum du dialogue des sociétés civiles a été mis en place –le Dialogue du Trianon. Il est opérationnel et a connu un certain succès jusqu’à aujourd’hui, même si, à cause des restrictions liées au coronavirus, aucune rencontre en présentiel ne peut avoir lieu.

Depuis, les Présidents Macron et Poutine se sont rendu réciproquement visite en Russie et en France. La dernière rencontre date du mois d’août 2019, c’était la visite du Président Poutine dans le cadre du sommet avec le Président Macron au fort de Brégançon. Il y a eu une discussion très fructueuse et approfondie pleine de confiance sur la nécessité d’avoir des relations stratégiques qui tendraient vers l’examen des enjeux majeurs du monde contemporain, en premier lieu, en Europe, bien sûr, et en Euro-Atlantique –là, il s’agit de renforcer la sécurité. Et les Présidents ont alors convenu de mettre en place de vastes mécanismes de coopération. Les ministères des Affaires étrangères et de la Défense ont élaboré –en réalité ont rétabli parce qu’il a été mis en place il y a longtemps, mais il y a eu une pause dans son fonctionnement– un format 2+2: ministères de la Défense et ministères des Affaires étrangères. En septembre 2019, un sommet de ce dialogue stratégique a eu lieu à Moscou. Outre ces deux ministères, il a été décidé d’aborder les questions de la stabilité stratégique par l’intermédiaire des assistants sur la politique extérieure des deux Présidents. Avec l’accord des Présidents –du Président Poutine et du Président Macron–, une dizaine de groupes de travail ont été instaurés dans des domaines différents liés à une coopération dans la sphère de la stabilité stratégique, du contrôle des armements, de la non-prolifération des armes de destruction massive, etc.

D’une manière générale, la plupart de ces mécanismes sont fonctionnels et destinés à nous pousser, avec nos collègues français, à proposer des initiatives tendant vers la stabilisation des relations en Europe, vers la normalisation de cette situation anormale qui règne aujourd’hui, où se creusent les lignes de démarcation, où l’OTAN renforce ses infrastructures militaires sur le territoire des nouveaux membres, ce qui viole l’Acte fondateur signé par la Russie et l’OTAN dans les années 1990 qui était considéré comme une base pour nos relations.

Il y a beaucoup de tendances alarmantes. Une des manifestations de ces facteurs déstabilisants, c’est évidemment le retrait des États-Unis du Traité sur les missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée [Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire] et l’intention, qui a déjà été officiellement annoncée, de déployer ce type de missiles en Asie, mais aussi, selon toute vraisemblance, en Europe. Les systèmes d'armes de défense antimissiles qui sont actuellement déployés en Roumanie et qui sont en train d’être étendus à la Pologne peuvent tout à fait être utilisés pour lancer des engins antimissiles, non seulement à des fins défensives, mais aussi à des fins offensives parce que ces mêmes systèmes sont capables de lancer des missiles de croisière. C’est ce qui a été interdit par le Traité sur les missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée, mais ce traité n’existant plus aujourd’hui, les Américains ont désormais les mains libres. Il y a presque un an, on en fêtera bientôt l’anniversaire, le Président Poutine s’est adressé à tous les dirigeants des pays européens, des États-Unis, du Canada et de certains autres États. À la suite de la suppression par les Américains du Traité sur les missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée, il [Poutine, NDLR] a proposé d’essayer de ne pas faire une course aux armements, mais de proclamer un moratoire, volontaire et réciproque, sur ces forces qui étaient interdites par le Traité sur les missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée. Aucun dirigeant n’a répondu quoi que ce soit de concret à cette proposition, sauf le Président Macron. Et nous l’avons apprécié. Cela a mis en exergue l’intérêt sincère du Président français pour l’utilisation de toutes les possibilités de dialogue avec la Fédération de Russie. Or, sans ce dialogue –tout le monde le reconnaît de plus en plus ouvertement–, il est impossible d’assurer la sécurité en Europe.

Nous prévoyions en effet des rencontres au format 2+2, mais pour les raisons qu’on ne peut que deviner –nos collègues français ont tout simplement dit qu’il fallait revoir un peu l’agenda de nos rencontres– une réunion du format 2+2 entre les ministères de la Défense et les ministères des Affaires étrangères a été reportée à plus tard. Je ne parlerai pas ici des raisons de ce report, mais c’est probablement l’ambiance générale, le ton général qui existe aujourd’hui en Union européenne à l’égard de la Russie qui affecte l’agenda de nos rencontres. Néanmoins, des consultations sur un nombre important de dossiers ont eu lieu tout récemment –il s’agissait aussi bien de la lutte contre le terrorisme que des problèmes de cybersécurité. Tout cela s’inscrit dans les plans sélectionnés par les Présidents Poutine et Macron.»

Sputnik: Comme l’a récemment dit Alexandre Loukachevitch, représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l'OSCE, la situation de l’agence Sputnik ne s’est pas améliorée en France. Nos journalistes ne sont toujours pas admis aux conférences de presse et à tous les autres événements organisés par l’Élysée. Quelles sont les éventuelles voies envisagées pour sortir de cette situation? Est-ce que ce problème a été abordé avec la partie française?

Sergueï Lavrov: «Bien sûr, ce problème a été abordé. Nous estimons qu’il est inadmissible qu’aussi bien Sputnik que RT et leurs correspondants soient ouvertement discriminés en France –et en qui concerne Sputnik, dans les pays baltes, c’est un fait bien connu. Le fait qu’au cours de ces dernières années depuis 2017, ni RT ni Sputnik n’aient été accrédités par l’Élysée est bien sûr déplorable. Le plus étonnant, c’est que même avec l’engagement ‘liberté, égalité, fraternité’, nos homologues français évoquent qu’ils ne vont pas retirer leur décision. Sputnik et RT ne se verront pas délivrer d’accréditation car, je cite, ‘ce ne sont pas des médias, mais un instrument de propagande’. Je pense qu’il est inutile de commenter l'absurdité de cette étiquette. Sputnik et RT ont des audiences immenses dans un nombre de pays grandissant, j’ai pu consulter les dernières statistiques et je ne peux que supposer que c’est la peur de la concurrence, par ceux qui dominaient le marché des médias jusqu’à il y a quelque temps, qui est la cause de cette discrimination.

Ces questions de la discrimination des médias russes, nous ne les adressons pas seulement aux Français. Je ne comprends pas l’argument du financement d’État car nombre de médias internationaux sont financés par un État et sont pourtant considérés comme des phares de la démocratie –je parle de Radio Liberté ou encore de la BBC. Mais contre eux, il n’y a pas sanctions. Au niveau d’Internet, également, une censure arrive clairement. Cela concerne Google, Facebook, YouTube, qui prennent des décisions, certainement sous la pression du gouvernement américain, et qui ensuite discriminent les médias russes et la publication de leur travail sur ces plateformes.

Nous posons ces questions non seulement au niveau bilatéral, mais aussi à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, à l’Unesco –qui est appelée normalement à s’occuper de la liberté de la presse et de la liberté d’expression– et aussi nous les posons au Conseil de l’Europe.

Sergueï Lavrov (photo d'archives)
© Sputnik . Service de presse du ministère russe des Affaires étrangères

C’est curieux, mais à la fin des années 1980-début des années 1990, quand nous traversions la période de la Perestroïka et quand la nouvelle réalité politique a été sur le point de se former, quand la Russie s’ouvrait au monde dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, nos collègues occidentaux se battaient pour protéger l’accès libre à l’information, qui se base sur les sources internes, mais aussi sur celles qui proviennent des autres pays. C’était considéré comme une des conditions pour ouvrir la société soviétique au monde extérieur. Donc quand aujourd’hui la Russie rappelle ses propres décisions à l’Occident et demande à ce que l’accès libre à l’information en France pour Sputnik et RT et nos collègues soit possible, ces pays n’assument pas leurs propres décisions qui ont été prises il y a 30 ans. Les doubles standards, l’hypocrisie –malheureusement voici les mots avec lesquels je pourrais caractériser leur position. Mais il est prévu de tenir une rencontre ministérielle auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe en décembre 2020, je vous assure que ce thème ne disparaîtra pas de l'ordre du jour, nos homologues occidentaux seront obligés de nous donner des réponses.»

Sputnik:  Lors du sommet de Sotchi, plus de 90 contrats de coopération avec l'Afrique ont été signés. À quel rythme la Russie revient-elle maintenant à l'exécution des accords signés après la pandémie? Lesquels de ces projets sont prioritaires et dans quels pays africains?

Sergueï Lavrov: «Le sommet de Sotchi, qui s’est tenu en octobre de l’année dernière, a été un succès évident de notre politique étrangère –c’est ce qu’ont rapporté tous nos invités africains. Je peux vous dire que nous n’avons pas pris de pause, la pandémie a changé quelque peu le format des rencontres, mais nous continuons en télétravail. Je vous assure que dans le monde diplomatique, c’est possible aussi. Le Président Poutine a plusieurs fois eu des échanges téléphoniques avec les leaders africains (Afrique du Sud, Congo, Éthiopie). Il y a également eu des vidéoconférences des MAE russe et de la Troïka africaine, qui est représentée par l’actuel président de l’Union africaine, le précédent et le futur, c’est-à-dire l’Afrique du Sud, l’Égypte et la République démocratique du Congo.  Auprès de notre ministère, un secrétariat spécial a été créé. La décision de fonder cet institut a été prise à Sotchi. Le secrétariat est au complet. Hier encore, j’ai rencontré un des représentants sous-régionaux sur le continent, ancien chef de la diplomatie de l’Éthiopie, nous avons discuté les plans de coopération de la Russie et de cette organisation. Nous sommes en contact avec la communauté de l’Afrique du Sud et de l’Afrique de l’Ouest et avec toutes les organisations subrégionales, mais aussi avec l’Union africaine elle-même, qui est une structure panafricaine.

Notre plan de travail consiste à résoudre les problèmes actuels sur le continent africain, les problèmes sécuritaires. Il concerne également des événements dans le cadre culturel, de l’éducation, mais aussi des questions de développement économique, le support –de notre part– au niveau des départements des affaires étrangères, l’activité des entreprises russes en Afrique et leurs partenaires. Nous avons beaucoup de projets et ce travail est très bien évalué par nos collègues africains.  

En ce qui concerne la pandémie, un grand nombre de pays africains ont reçu notre aide sous forme de tests, de masques, de médicaments, et cette coopération continue.

Les pays africains, mais aussi l’Asie et l’Amérique latine ont manifesté leur envie de produire sur leur territoire notre vaccin Spoutnik V, et maintenant la Russie cherche des candidats potentiels pour mettre en place ce type de production. Car il est clair qu’il y a besoin d’une grande quantité de ce vaccin. Nous avons acquis une expérience importante en Guinée et en Sierra Leone avec Ebola. Nos médecins ont pu organiser un hôpital mobile et ont mis en place la production du vaccin contre Ebola en Guinée. Par la suite, c’est ce qui a aidé nos concepteurs à créer si vite un vaccin contre le coronavirus, en utilisant la plateforme contre Ebola.

Nous avons des projets qui tiennent la route, notamment augmenter les bourses pour les étudiants africains. Il y a quelques semaines, nous avons pu créer une organisation de coopération économique entre la Russie et l’Afrique, donc dès que les restrictions liées à la pandémie seront levées, tous ces plans vont se réaliser encore plus vite. Pour le moment, nous restons en mode vidéoconférence.»

Sputnik: L'élite américaine, qui dépend de son appartenance au parti, parle très souvent du rôle exclusif de son pays en tant que leader mondial absolu. Quelle est l'influence de ce courant interne sur la politique étrangère des États-Unis, sur leurs relations avec leurs alliés et partenaires, y compris avec la Russie? Comment le principe américain de sa propre exclusivité affecte-t-il les processus internationaux?

Sergueï Lavrov: «Tout le monde a déjà probablement tiré des conclusions - je veux dire ceux qui observent attentivement et professionnellement le cours de cette lutte politique interne. La lutte politique interne a toujours été le motif des positions prises par les Républicains et les Démocrates. Ce que nous observons maintenant ne fait pas exception. L'essentiel est de trouver autant d'arguments que possible pour battre ses rivaux sur les terrains informationnel, rhétorique et polémique. Le débat entre les principaux candidats à la présidence des partis Démocrate et Républicain va bientôt se dérouler, et la question russe, la question de l'ingérence de la Russie dans les affaires intérieures des États-Unis, quand bien même ce serait devenu un cliché, occupe déjà une place prépondérante.

Certes, ces dernières semaines, ou peut-être derniers mois, nous avons été évincés par la Chine qui occupe désormais l’honorable première place dans la liste des ennemis de l'Amérique, qui tentent de tout faire pour que des processus catastrophiques se produisent aux USA. Nous nous sommes habitués à cela ces dernières années. Cela n'a pas commencé sous l'administration actuelle, mais sous l'administration Obama. C'est lui qui a déclaré, y compris publiquement, que les dirigeants russes suivaient sciemment une ligne voulant détériorer les relations entre Moscou et Washington. Il a également déclaré que la Russie était intervenue dans les élections de 2016, lui imposant des sanctions sans précédent sous ce prétexte, menant notamment des raids pour saisir des biens russes aux États-Unis, expulsant des dizaines de nos diplomates et leurs familles, etc. Et oui, la thèse de l'exclusivité américaine est partagée par les Démocrates et les Républicains, comme par tous les autres courants politiques aux États-Unis.

Nous avons déjà déclaré à plusieurs reprises que les tentatives de se présenter comme le meneur du destin de toute l'humanité, sans péché et comprenant tout mieux que les autres, se sont déjà produites dans l'histoire, et elles n'ont rien apporté de bon. C'est pourquoi nous réaffirmons notre approche de tout processus politique interne dans n'importe quel pays. C'est une affaire interne aux États-Unis. Il est regrettable qu’ils incorporent une importante quantité de rhétorique - qui de plus ne reflète pas l’état réel des choses sur la scène internationale - dans leurs affaires politiques internes. Il est également regrettable que, pour gagner autant de points que possible dans cette course électorale, sans aucun doute ni hésitation, des sanctions injustifiées soient imposées à ceux qui, sur la scène internationale, diront ne serait-ce qu’une chose sans être à l'unisson avec les représentants américains.

Et cet instinct de sanctions qui s'est développé principalement sous l'administration actuelle, mais je le répète avait été activement engagé sous Obama, devient malheureusement contagieux sur le continent européen également: l'Union européenne a elle-aussi de plus en plus recours à la matraque des sanctions. Par conséquent, ma conclusion est très simple: nous travaillerons naturellement avec n'importe quel gouvernement qui sera élu dans n'importe quel pays, cela vaut aussi pour les États-Unis, mais nous ne parlerons aux USA de toutes les questions qui les intéressent que sur la base de l'égalité, du bénéfice mutuel et de la recherche d'un équilibre des intérêts. Utiliser le langage des ultimatums avec nous est inutile et n'a aucun sens. Si quelqu'un ne l'a pas encore compris, c’est un politicien inapte.»

Sputnik: Vous avez abordé le sujet des sanctions, qui sont souvent déclenchées par les médias avant d’émerger dans le milieu politique. Ceci est fréquemment le cas aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Europe. La presse américaine a accusé la Russie d’avoir comploté avec les Talibans* contre les militaires américains en Afghanistan, le ministère britannique des Affaires étrangères affirmait que Moscou s’était très probablement ingéré dans les élections parlementaires en 2019, l’UE discute cette semaine un nouveau train de sanctions à l’encontre de la Russie en lien avec une violation présumée des droits de l’Homme. Est-il possible que cette politique visant à diaboliser Moscou change ou qu’elle soit renforcée?

Sergueï Lavrov: «Nous n’observons jusqu’ici aucun indice prédisant un changement de cette politique. Cet excès de zèle pour les sanctions ne fait malheureusement que s’amplifier. Parmi les derniers exemples en date: ils cherchent à nous punir pour ce qui se passe en Biélorussie; ils cherchent à nous punir pour l’affaire Navalny, même s’ils refusent catégoriquement de remplir leurs engagements dans le cadre de la Convention européenne sur l’assistance juridique et de répondre aux requêtes du Parquet général. Les prétextes sont tirés par les cheveux: l’Allemagne répond «nous ne pouvons rien vous dire, adressez-vous à l’OIAC», nous nous y sommes adressés à plusieurs reprises; ils nous répondent: «Adressez-vous à Berlin». Il existe une expression idiomatique «Ivan montre du doigt Petr, et Petr montre du doigt Ivan», c’est à peu près dans cette veine que nos partenaires occidentaux, pour ainsi dire, réagissent à nos démarches légales et proclament haut et fort que «l’empoisonnement a été établi, il n’y a que la Russie qui a pu le faire, avouez-le». Tout cela avait déjà eu lieu avec les Skripal, et je suis d’ailleurs convaincu que si la situation avec Navalny n’avait pas eu lieu, ils auraient inventé autre chose. À ce stade, tout vise à saper au maximum les relations entre la Russie et l’UE. Un nombre de pays au sein de l’UE le comprennent, mais ils continuent à appliquer le principe de consensus, la soi-disant solidarité; et les pays qui relèvent d’une minorité agressive russophobe en abusent grossièrement. D'après ce que je comprends du rapport du président de la Commission européenne, l'UE débat actuellement de la possibilité de prendre des décisions sur certaines questions via un vote plutôt que par consensus. Ce sera intéressant, car nous verrons alors qui défend l’abus du droit international et qui met en œuvre une politique réfléchie, pesée et équilibrée, fondée sur le pragmatisme et le réalisme.

Mais bien sûr, les problèmes que vous avez mentionnés, lorsque nous sommes accusés d’avoir établi des relations avec les Talibans afin de les motiver à mener des opérations spéciales contre les militaires américains en échange d’une récompense financière - les Talibans se battent pour leurs intérêts et leurs convictions, et nous soupçonner de faire des choses pareilles, des choses purement criminelles - je pense que c'est même en dessous de la dignité des fonctionnaires américains. D’ailleurs, le Pentagone a été obligé de démentir ce gendre de spéculations, n'ayant trouvé aucune confirmation. Les Talibans* eux-mêmes ont dit que c'était faux. Mais à l’époque des réseaux sociaux, à l'ère de la désinformation et des faux messages, il suffit de lancer une fiction dans l'espace médiatique, et personne ne se donnera la peine de lire par la suite un démenti. Le bruit que font dans les premiers temps ces sensations, c’est pour ainsi dire ce que cherchent leurs auteurs. C'est pourquoi nous avons à plusieurs reprises dit aux Américains et aux Britanniques: «Si vous avez des griefs contre nous, s'il vous plaît, laissez-nous mener un dialogue diplomatique professionnel basé sur des faits.»

Comme la plupart des affirmations sur l'ingérence sont liées au cyberespace - nous sommes accusés de quasiment pratiquer le piratage d'État et de nous infiltrer dans tous les systèmes de survie imaginables de nos collègues occidentaux - nous avons proposé de reprendre un dialogue sur la cybersécurité, sur la sécurité internationale des données dans l'ensemble de ses aspects, et nous avons affiché notre disposition à examiner les préoccupations mutuelles. De notre côté, nous avons également enregistré de nombreux cas qui permettent de soupçonner une ingérence de sites Web, de représentants et de pirates occidentaux dans nos ressources vitales. Pourtant, nous avons été confrontés à un refus catégorique. Et la justification de ce refus? «Vous nous invitez à mener un dialogue sur la cybersécurité, qui est la sphère même que vous utilisez pour vous mêler de nos affaires intérieures». C'est tout. C'est à peu près comme dans la situation avec Navalny, le même genre de raisonnement: «comment, vous ne nous faites pas confiance?»

Lorsque Rex Tillerson occupait le poste de secrétaire d'État américain, il lui est arrivé de déclarer publiquement qu'ils disposaient de preuves irréfutables de l'ingérence russe dans les élections américaines. Je lui ai dit: «Si vous avez des preuve aussi irréfutable, que diriez-vous de les partager? Nous serions également intéressés à le tirer au clair, car nous laisser calomnier n’est pas dans notre intérêt.» Vous savez ce qu'il m'a dit? Il a dit: «Sergei, je ne vais rien te donner. Vos services secrets, qui organisent tout ça, savent tout parfaitement bien eux-mêmes. Adresse-toi à eux, ils devraient tout te raconter.» Et c’est tout, une discussion sur la question qui devient pratiquement centrale dans les relations entre nos pays.
C'est pourquoi nous sommes convaincus qu’un jour il faudra répondre à des questions concrètes et présenter des faits, aussi bien sur la situation avec Navalny que sur l'empoisonnement à Salisbury.

En ce qui concerne Salisbury, il y a deux ans, lorsque cette situation prenait de l’ampleur et que nous étions considérés comme le seul fabricant de Novitchok, nous avons présenté des faits bien appuyés et qui sont accessibles au public, montrant que plusieurs pays occidentaux ont développé des substances du groupe Novitchok et dont certaines ont été brevetées aux États-Unis - des dizaines de brevets pour l'utilisation au combat de substances de ce groupe. L'un des pays que nous avons mentionnés était la Suède, et il y a deux ans, on nous a dit «vous ne nous mentionnerez pas dans ce contexte, nous n'avons jamais mené de travaux liés au Novitchok». Et maintenant, comme vous le savez, l'un des pays contactés par l'Allemagne pour confirmer ses conclusions (en plus de la France) était la Suède. Ils ont dit que oui, ils confirmaient les conclusions du laboratoire de la Bundeswehr selon lesquelles il s'agissait de Novitchok. Mais si il y a deux ans, la Suède manquait de compétence pour établir s'il s'agissait de Novitchok ou non, et maintenant elle en dispose, cela signifie que quelque chose s'est passé. Et si ce quelque chose, qui a rendu la Suède compétente en matière de Novitchok est arrivé, ce quelque chose devrait probablement être considéré comme une violation potentiellement flagrante de la Convention sur les armes chimiques.

Pour terminer ma réponse, je voudrais dire que nous sommes prêts à discuter avec tout le monde, mais seulement si nous ne sommes pas obligés de nous justifier sans que certains faits ne soient présentés au préalable. Nous serons toujours ouverts à une discussion professionnelle basée sur des sujets de préoccupations concrets et clairement formulés.»

Sputnik: En plus des désaccords qui émergent actuellement entre la Russie et ses partenaires occidentaux à propos de l’ordre du jour, il y a également des moments où le pays n’est pas d’accord concernant l’interprétation des faits historiques. Les manifestations et les protestations de masse survenues récemment aux États-Unis ont abouti à des incidents plus radicaux. Il est possible de dire qu’une partie importante de la culture et de l’histoire américaine au niveau international est en train d’être revisitée. Des monuments sont vandalisés, l’histoire de certains événements est modifiée. Le rôle de l’Union soviétique dans la Seconde guerre mondiale a été visé par de telles tentatives.

Que pensez-vous des conséquences que les États-Unis et le monde entier pourraient connaître sur fond de tentatives de réécrire l’histoire?

Sergueï Lavrov: «Vous avez tout à fait raison. Nous sommes très inquiets au sujet de ce qui se passe actuellement dans le domaine de l’histoire mondiale et de celle de l’Europe. Pour être direct, nous observons une agression historique visant à revisiter les fondements actuels du droit international formés après la Seconde Guerre mondiale par les Nations unies et des principes de leur charte. Il s’agit justement d’une tentative de saper ces fondements. Nous voyons le recours à l’argumentation qui se présente sous une tentative de mettre dans le même rang l’Union soviétique et l’Allemagne nazie, les vainqueurs et les agresseurs qui ont essayé d’asservir l’Europe et de rendre la plupart des peuples de notre continent esclaves.

En déclarant que l’Union soviétique est plus coupable du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale que l’Allemagne d’Hitler, on nous insulte. Dans le même temps, ils cachent délibérément le contexte factuel, notamment comment cela a commencé en 1938, et comment les pays occidentaux ont mené la politique d’apaisement d’Hitler, dont la France et le Royaume-Uni. Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur ce sujet, car de nombreuses choses ont déjà été dites. Certes, l’article célèbre du Président Vladimir Poutine contient tous les moments clés. Appuyé sur les documents, ce texte montre l’absence de sens, la contre-productivité et le caractère destructif des tentatives de remettre en cause les résultats de la Seconde Guerre mondiale.

D’ailleurs, la majorité écrasante de la communauté mondiale nous soutient. Tous les ans, nous proposons une résolution de l’inadmissibilité de glorification du nazisme lors des sessions de l’Assemblée générale des Nations unies. Seuls deux pays votent contre, les États-Unis et l’Ukraine. Il est extrêmement regrettable que l’Union européenne s’abstienne. Elle s’abstient parce que, comme les pays européens nous l’expliquent, ce sont les pays baltes qui demandent de ne pas approuver cette résolution. Comme on dit «menteur, menteur, pantalon en feu», car aucun pays, aucun gouvernement n'est évoqué en personne dans cette résolution. Tout simplement, la communauté internationale est appelée à éviter les tentatives de glorification du nazisme et à ne pas tolérer la lutte contre les monuments. Cela veut dire que les pays qui demandent à l’Union européenne de ne pas soutenir cette résolution sans arrière-pensées, qui est tout à fait directe et claire, comprennent qu’ils ne peuvent pas adhérer ces principes. C’est ce réellement qui se passe. Nous voyons eu des défilés de la Schutzstaffel, la destruction de monuments. Ce sont plutôt nos voisins polonais qui s’en occupent de manière assez active. Nous observons des processus similaires en République tchèque. C’est inadmissible.

Outre  le fait que cela porte atteinte au bilan de la Seconde Guerre mondiale inscrit dans la charte des Nations unies, il s’agit également d’une violation flagrante des accords bilatéraux que nous avons avec ces pays et les autres. Ce sont des accords destinés à protéger et à maintenir les tombes militaires et les monuments érigés en Europe en l’honneur des victimes de la Seconde Guerre mondiale et des héros qui ont libéré les pays concernés. C’est la raison pour laquelle nous allons continuer ce travail.

J’estime important de prêter attention au fait que ceux qui se prononcent contre notre position envers la lutte contre la glorification du nazisme se réfèrent aux droits de l’Homme. Selon eux, la liberté de pensée et la liberté d’expression qui existent aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux ne peuvent pas être censurées. Autrement dit, si cette liberté d’expression et de conscience est limitée par l’inadmissibilité de la glorification du nazisme, cela violerait des lois concordantes.

Disons honnêtement que ce que nous observons actuellement aux États-Unis peut avoir quelque chose avec ce dont nous parlons, soit l’inadmissibilité de remettre en cause le bilan de la Seconde Guerre mondiale. Apparemment, il y a des poussées de racisme aux États-Unis. Il y a également des forces politiques qui tentent de stimuler ces tendances racistes et de les utiliser à des fins politiques. C’est ce que nous observons pratiquement tous les jours.

Il y a d’autres questions historiques qui deviennent victimes de décisions politiques prises dans l’urgence. Par exemple, le monument du premier gouverneur de l’Alaska, Baranov, situé sur l’île Sitcha, qui a toujours été là et qui a été toujours été respecté par les habitants et les visiteurs de l’Alaska. Il a également été balayé d’un revers de la main par ceux qui veulent effacer leur propre histoire aux États-Unis et détruisent les monuments des confédérés parce qu’ils étaient esclavagistes.

À vrai dire, nous avons entendu dire que le gouverneur de l’Alaska et les autorités de Sitcha avaient déclaré que le monument ne serait pas détruit mais dignement transféré dans un musée historique, comme ils nous en ont assuré. Si cela se produit comme ils nous le promettent, je pense que nous apprécierons cette démarche des autorités de Sitcha envers notre histoire en commun. Nous espérons également que le placement du monument de Baranov dans le musée historique favorisera même l’organisation d’une exposition supplémentaire consacrée à l’histoire de l’Amérique russe».

Sputnik: Quelles sont les perspectives de coopération internationale entre la Russie et les pays du Golfe? Y a-t-il des pays prioritaires pour la Russie dans cette région? La Russie envisage-t-elle la possibilité d'une médiation pour résoudre la crise qatarie qui dure depuis quatre ans?

Sergueï Lavrov: «Concernant le golfe Persique, nous [la Russie, ndlr.] sommes les premiers de tous les pays à avoir eu des relations avec les pays de cette région, à avoir proposé de commencer à élaborer un plan à long terme pour un développement stable, normal et de bon voisinage dans cette zone.

Dans les années 1990, la partie russe a proposé un plan pour assurer la sécurité et la coopération dans la zone du golfe Persique. Dès lors, le concept a été mis à jour à plusieurs reprises, une version renouvelée a notamment été diffusée l'année dernière, et nous avons même tenu en septembre dernier une discussion sur ce plan avec la participation de scientifiques, de la communauté d'experts de la Russie et des pays du Golfe, des pays arabes et de l'Iran. Le plan propose de s’inspirer de l'expérience des réunions sur la sécurité et la coopération en Europe, de l’époque de la Guerre froide, des relations avec l'Union soviétique, du pacte de Varsovie et du bloc occidental de l'Otan étaient difficile. Néanmoins, la prise de conscience d’une nécessité de coexistence avait incité tous les pays de la région euro-atlantique (l'Europe, les États-Unis et le Canada) à se rassembler et à développer des normes de comportement fondées sur la confiance — des mesures spéciales de confiance y ont été fixées — et de la transparence. Et les mécanismes qui avaient été mis en place dans le cadre de cette réunion avaient permis de discuter de toutes les questions qui se posaient chez une partie ou une autre.

Et nous avons proposé les mêmes principes comme base d'interaction dans le cadre de ce plan de sécurité dans le golfe Persique. Nous l'avons présenté au Conseil de coopération du Golfe qui comprend six monarchies du Proche-Orient. Nous l'avons présenté à nos collègues iraniens. Un certain nombre de membres du Conseil se sont déclarés prêts à en discuter. Certains membres de cette organisation ont pris du temps pour l’étudier davantage. Nous poursuivons le dialogue et les discussions qui se sont déroulées au niveau de la communauté scientifique contribuent bien entendu à promouvoir ces initiatives. Le problème réside dans le fait que ces dernières années, l’actuelle administration américaine diabolise l’Iran. L'Iran a été déclaré comme principal problème de toute cette région et d'autres régions du monde où il est, d'une manière ou d'une autre, accusé de s'ingérer dans les affaires intérieures des pays intéressés. Et les Américains tentent de rediriger tout le dialogue sur les problèmes du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord sur une voie anti-iranienne. Ce n'est pas prometteur, car on ne peut résoudre les problèmes de manière durable et viable que via des accords entre tous les participants, alors que toute la logique actuelle de la politique américaine repose sur le fait que l'Iran doit être placé au centre de tous les efforts pour contenir et punir, et seul un changement de régime permettra à toute la région de respirer librement. C'est une impasse. Les sanctions avec lesquelles ils tentent d'étouffer l’Iran n'ont jamais fonctionné et ne fonctionneront pas maintenant. L'Iran a exprimé à plusieurs reprises sa disponibilité au dialogue et cette volonté demeure pour un dialogue qui ne peut être basé sur ces ultimatums avancés périodiquement par la partie américaine. Nous sommes prêts à aider à lancer un tel dialogue. En coopération avec les pays européens, avec la Chine, nous défendons l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien approuvé en 2015 par le Conseil de sécurité de l'Onu, que les Américains détruisent, uniquement guidés par leur ligne de diabolisation de l'Iran en tout. Actuellement, au sein du Conseil de sécurité de l'Onu, les discussions se poursuivent. 13 pays sur 15 se sont catégoriquement opposés aux tentatives de détruire l’accord de Vienne et de rendre l'Iran coupable de tout ce qui se passe.

Vous avez évoqué les désaccords au sein du Conseil de coopération du Golfe, quand il y a quelque temps un certain nombre de pays de cette organisation et nos homologues égyptiens étaient en conflit avec le Qatar. Nous sommes prêts à offrir nos services de médiation dans toutes les questions du conflit, si toutes les parties nous le demandent. Jusqu'à présent, nous n'avons pas reçu de telles demandes. Nous entretenons de bonnes relations avec tous les pays sans exception, y compris avec tous les membres du Conseil de coopération du Golfe. Je sais que l'administration américaine tente de réconcilier les antagonistes et tente de persuader l'Arabie saoudite, ses partenaires les plus proches, de construire un pont et de faire la paix avec le Qatar. Nous souhaitons le succès à tous les efforts visant à unir les pays et non à les séparer et à créer des lignes de division. Nous serons prêts à aider si, je le répète encore une fois, on nous le demande, et si toutes les parties concernées sont intéressées».

Sputnik: Comment évaluez-vous le plan américain César qui a non seulement frappé la Syrie, mais aussi les partenaires les plus proches de Damas? Quelles nouvelles solutions peuvent être prises afin d’améliorer la situation humanitaire dans le pays dans ces conditions économiques difficiles?

Sergueï Lavrov: «Ce plan, qu’ils appellent la loi César, induit globalement l'introduction de sanctions visant à étouffer les dirigeants syriens. En réalité, ces sanctions, tout comme les précédents paquets de mesures de restrictions — il y en a eu un bon nombre à la fois de la part des États-Unis, de l'Union européenne et d'un certain nombre d'autres alliés de Washington — frappent bien entendu avant tout les gens ordinaires, les citoyens syriens. Hier encore, à New York, le Conseil de sécurité a débattu de la question de l'évolution de la situation humanitaire en Syrie. Et nos collègues occidentaux ont défendu farouchement et de manière pathétique leur bon droit, affirmant que les sanctions visent uniquement à limiter les actions et les possibilités des responsables et des représentants du «régime», comme ils l’appellent, et que les gens ordinaires n’en souffrent pas, parce que les sanctions prévoient des exceptions humanitaires pour la livraison de médicaments, de nourriture et d'autres produits essentiels. Tout cela est faux, car la Syrie n’obtient aucune livraison de ce type de produits en provenance des pays qui ont imposé des sanctions contenant ces «exceptions», qui ne sont pas fabriquées en Syrie, à l'exception probable de quelques très petits lots.

La Syrie fait majoritairement du commerce avec la Russie, l'Iran, la Chine et certains pays arabes. Le nombre de pays qui comprennent la nécessité de surmonter la situation anormale actuelle et de rétablir des relations avec la Syrie augmente. De plus en plus de pays, dont ceux du Golfe, décident de rouvrir leurs ambassades en Syrie, et de plus en plus de pays se rendent compte que, du point de vue des droits de l'Homme, il devient absolument inacceptable de maintenir ces sanctions étouffantes. Ces sanctions ont été imposées de manière unilatérale, elles sont illégitimes. Et juste hier ou avant-hier, le secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres a réitéré son appel lancé six mois plus tôt aux pays ayant imposé des sanctions unilatérales contre un pays en développement, de suspendre ces mesures au moins durant la période de lutte contre la pandémie.

L'Occident reste sourd à ces appels, bien que l’écrasante majorité des États membres de l'Onu les ait soutenus. Nous chercherons à condamner davantage ce genre de pratique. L'Onu adopte des résolutions spéciales qui déclarent les sanctions unilatérales illégitimes et illégales, et qui confirment que seules les sanctions du Conseil de sécurité doivent être respectées, en tant que seul instrument juridique basé sur le droit international. Quant au règlement syrien, nous travaillons activement sur la base du processus d’Astana avec nos partenaires turcs et iraniens. Avec le vice-Président du gouvernement russe Iouri Borissov, nous avons récemment visité Damas. Le Président Assad et ses ministres nous ont réaffirmé leur attachement à la mise en œuvre des accords conclus entre le gouvernement et l'opposition dans le cadre de la troïka d'Astana. À Genève, le Comité constitutionnel syrien a repris ses travaux, sa commission rédactionnelle s’est réunie.

Les parties commencent à convenir d'approches pour l'avenir de la Syrie, ce qui permettra ensuite de commencer à travailler sur la réforme constitutionnelle. Sur le terrain, les zones contrôlées par les terroristes se rétrécissent en permanence, et cela concerne en premier lieu la zone de désescalade d’Idlib. Les accords russo-turcs, dont la nécessité de dissocier les opposants normaux ouverts au dialogue avec le gouvernement, des terroristes reconnus comme tels par le Conseil de sécurité, sont progressivement mis en œuvre, bien que ce ne soit pas aussi rapide que nous le souhaiterions. Mais nos collègues turcs y sont attachés et nous coopérons activement ensemble. La situation sur la rive orientale de l'Euphrate est préoccupante, les militaires américains qui y sont stationnés encourageant clairement les tendances séparatistes des Kurdes en toute illégalité, ce qui, malheureusement, monte les Kurdes contre le gouvernement et freine leur désir naturel d'entamer un dialogue avec Damas.

Cela est bien sûr préoccupant tant du point de vue de l'intégrité territoriale de la République arabe syrienne que du point de vue de l’explosivité que ces actions américaines créent autour du problème kurde. Comme vous le savez, cette question est actuelle non seulement pour la Syrie, mais aussi pour l'Irak, l'Iran et la Turquie. C'est un jeu dangereux dans cette région. Les Américains ont pour habitude de mener ce genre d'actions afin de créer un chaos qu'ils espèrent être gérable. Ils sont loin, ça ne les inquiète donc pas particulièrement, mais pour la région, les conséquences peuvent être désastreuses si elles [ces actions, ndlr] promeuvent ces tendances séparatistes. Les décisions qui ont été annoncées récemment par le contingent américain illégitime dans l'est de la Syrie qui, avec les dirigeants Kurdes, a signé un accord qui permet à une compagnie pétrolière américaine d'extraire des hydrocarbures sur le territoire de l’État souverain syrien, est une violation flagrante de tous les principes imaginables du droit international.

En conclusion, il y a bien assez de problèmes en Syrie. La situation s'est néanmoins considérablement stabilisée par rapport à ce qu'elle était il y a quelques années, et les activités du processus d'Astana, les initiatives que nous avons mises en œuvre, ont certainement joué un rôle crucial dans ce développement. L'ordre du jour est désormais de résoudre les problèmes humanitaires urgents et de reconstruire une économie détruite par la guerre. Dans ces domaines, nous soutenons activement le dialogue avec d'autres pays, y compris la Chine, l'Iran, l'Inde et les États arabes. Nous pensons qu'il est important, pour commencer, d'associer les organisations et les systèmes des Nations unies aux activités de mobilisation de l'aide humanitaire à la Syrie. La prochaine étape consistera à mobiliser la communauté internationale pour la reconstruction de l'économie et des infrastructures détruites par la guerre. Il y a beaucoup de travail, mais au moins, la direction dans laquelle aller est claire.»

Sputnik: L’ambassade de Russie en Libye a repris ses activités il y a quelques semaines à peine. Pourra-t-elle être, dans une mesure ou une autre, une plate-forme de dialogue entre l’Armée nationale libyenne et le Gouvernement d’union nationale?

Sergueï Lavrov: Notre ambassade reste pour l’heure installée en Tunisie. Elle reprendra son travail à Tripoli bientôt, je l’espère, dès que les conditions de sécurité élémentaire y auront été rétablies. Plusieurs ambassades continuent de travailler à Tripoli où les conditions de sécurité sont encore très précaires.

En ce qui concerne la médiation entre l’Armée nationale libyenne et le Gouvernement d’union nationale, c’est-à-dire les principaux protagonistes en Libye, notre ambassade entretient évidemment des contacts avec toutes les parties libyennes. Mais, la question est beaucoup plus vaste et Moscou œuvre activement pour établir des liens entre les parties au conflit. Notre ministère et celui de la Défense veulent contribuer aux mesures concrètes prises pour trouver des compromis qui permettront de trouver une sortie de crise en Libye. C’est un travail compliqué.

Je rappellerai que tous les problèmes auxquels la Libye est actuellement en prise ont commencé en 2011 lorsque l’Otan a lancé, au mépris du Conseil de sécurité de l’Onu, en violation flagrante de ses résolutions, une agression armée directe contre la Libye en vue de renverser le régime de Mouammar Kadhafi, qui a été sauvagement assassiné, comme vous le savez, sous les acclamations de la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, ce qui a été retransmis en direct non sans fierté. C’était horrible. Nous, c’est-à-dire tous les voisins de la Libye et ceux qui cherchent à restaurer en tant qu’État la Libye détruite par l’Otan, nous essayons d’engager un processus international. Il y a eu de multiples tentatives: les Conférences de Paris, de Palerme, d’Abou Dhabi. Il y a eu les Accords de Skhirat signés en 2015, et ainsi de suite. La plupart des acteurs extérieurs ont cherché pendant longtemps à coopérer avec une seule force politique, celle sur laquelle ils misaient. Nous avons dès le début renoncé à une telle approche et, vu nos contacts et nos liens historiques, nous nous sommes mis à coopérer avec toutes les forces politiques sans exception: que ce soit Tripoli où siègent le Conseil présidentiel et le Gouvernement d’union nationale, que ce soit Tobrouk où siègent le Parlement, la Chambre des représentants.

Tous les leaders des différents groupes sont plus d’une fois venus en Russie. Nous avons déployé nos efforts en vue d’organiser des rencontres entre le commandant de l’Armée nationale libyenne Khalifa Haftar et le chef du Gouvernement d’union nationale Fayez el-Sarraj. Ils étaient à Moscou au début de cette année, à la veille de la Conférence de Berlin. Nous avons réussi, en particulier grâce aux efforts que nous avons déployés avec nos collègues turcs, égyptiens, émiratis, à élaborer des propositions qui ont assuré dans une grande mesure le succès de la Conférence de Berlin. Nos collègues allemands avaient préparé cette conférence durant plusieurs mois, et les délégués ont adopté une déclaration importante approuvée par la suite au Conseil de sécurité de l’Onu. Lors de cette étape, on a malheureusement accordé peu d’attention à l’approbation par les parties libyennes des propositions de la communauté internationale. Certains de nos partenaires étaient d’avis que dès que la communauté internationale représentée par le Conseil de sécurité et à la Conférence de Berlin auraient pris telle ou telle décision, il ne resterait qu’à convaincre les protagonistes libyens de l’accepter.

La réalité nous prouve que nous avons eu raison en mettant en garde contre une telle approche: les accords trouvés à Berlin n’ont pas été finalisés par les parties libyennes. Berlin a posé en fait un bon fondement mais on est contraint maintenant de finaliser les détails. Et, nous constatons, à ce stade, quelques avancées positives: le chef du parlement de Tobrouk, Monsieur Saleh, et le chef du Gouvernement d’union nationale Fayez el-Sarraj, ont pris position en faveur d’un cessez-le-feu, d’un armistice durable et, dans ce contexte, d’une reprise des travaux, qui étaient menés au format 5+5 (c’est-à-dire du format pour la résolution des questions militaires), et de la reprise des négociations sur les questions économiques (avant tout, sur la nécessité de parvenir à une résolution équitable du problème de l’exploitation des ressources naturelles libyennes).

Dans ce contexte, Monsieur Saleh a pris l’initiative très importante d’insister sur la nécessité de prendre en compte les intérêts non seulement de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, mais aussi du Fezzan, la partie méridionale de la Libye, rarement mentionnée au cours des discussions précédentes. C’est pourquoi ces propositions, qui ont été discutées lors des contacts entre les parties, sont désormais sur la table. La rencontre entre les protagonistes libyens qui a été organisée au Maroc a joué un rôle non négligeable. Nos collègues et nous continuons de contribuer aux efforts communs. Il y a quelques jours à peine, des consultations avec nos collègues turcs ont eu lieu. Nous continuons à travailler, nous sommes en contact avec l’Égypte et le Maroc. J’ai eu des conversations téléphoniques avec mes homologues marocain et égyptien. J’ai récemment été en contact avec le ministre italien des Affaires étrangères qui, pour des raisons évidentes, souhaite œuvrer au règlement de la question libyenne. Je pense qu’aujourd’hui s’ouvrent à nous des perspectives prometteuses. Nous devons apporter notre soutien actif à ce processus, contribuer au règlement de cette question. Je considère qu’il est primordial de mettre fin le plus rapidement possible à cette pause qui a duré plus de 6 mois en nommant un représentant spécial du Secrétaire général de l’Onu pour le règlement de la question libyenne. Le représentant en poste a démissionné en février dernier. Antonio Guterres ne parvient pas depuis, pour une raison ou pour une autre, à lui trouver un successeur.

Il y a des raisons de penser que certains pays occidentaux essaient de placer leur candidat. Mais notre position est très claire: il faut que le représentant du Sécrétaire général pour la Libye soit nommé avec l’accord de l’Union africaine. C’est tout à fait évident. La Libye est un membre actif de l’Union africaine. Et l’Union africaine a plus qu’intérêt à ce que ce problème soit résolu. Je vous ai exposé la situation actuelle de façon relativement détaillée. Nous faisons preuve d’un optimisme prudent.

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