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«Ligne rouge» à ne pas franchir. Cette mise en garde de Vladimir Poutine est adressée aux pays de l'Otan, soutiennent deux interlocuteurs de Sputnik. Ceux-ci estiment que l’Europe n’a rien à gagner à se confronter à la Russie.

«C’est toujours la même rhétorique: que font les troupes russes à la frontière ukrainienne? Comme l’a dit Sergueï Lavrov, il y a des Russes qui vivent là-bas car c’est la Russie!», rappelle le spécialiste de la Russie et de l’URSS. «Que font les Américains et les forces des pays de l’OTAN à la frontière russe… cela, on ne le sait pas trop car c’est à des milliers de kilomètres de leurs frontières.»

Pierre Lorrain, auteur de L'Ukraine, une histoire entre deux destins (Éd. Bartillat, 2019), revient pour Sputnik sur l’avertissement de Vladimir Poutine lors de sa prise de parole devant le Conseil de la Fédération le 21 avril. Mettant en garde tout État qui serait «tenté de franchir la ligne rouge» avec la Russie, promettant une riposte «asymétrique, rapide et dure», le Président russe s’en est également pris à «certains pays» qui auraient contracté l’habitude «indécente» de s’attaquer à Moscou: une forme de «sport», a ironisé le chef d’État russe.

La posture aussitôt dépeinte dans la presse mainstream occidentale comme «vindicative», voire «extrêmement agressive», le tout au sein d’un discours présidentiel mâtiné de «théorie du complot». «Quoi que fasse la Russie, elle a tort», réagit Pierre Lorrain.

«Qu’est-ce que des drones américains font à survoler le littoral russe? Qu’est-ce que des bâtiments de guerre américains viennent faire dans la mer Noire?», enchérit de son côté l’essayiste Nikola Mirkovic.

Il rappelle que les pays occidentaux font figure d’exception. «Que ce soit la Chine, l’Inde, les États africains ou sud-américains, ils n’ont pas de problèmes avec la Russie», développe-t-il, insistant sur le fait que le message de Vladimir Poutine est bel et bien adressé aux pays de l’OTAN qui ne cessent de s’avancer jusqu’aux les frontières de la Russie depuis trente ans.

Des intrigues dignes d’Austin Power

Pierre Lorrain revient entre autres sur le cas de Nord Stream 2, l’un des nombreux dossiers brûlants des relations russo-occidentales. Cible de sanctions américaines à répétition qui touchent des groupes européens, notamment français et même suisse, Angela Merkel vient de réitérer son intention de mener jusqu’à son terme ce projet de gazoduc. «On est dans le déni des intérêts vitaux de la Russie», commente Pierre Lorrain. «On pense que tous les pays ont des intérêts et qu’il faut veiller à ne pas les attaquer, sauf pour la Russie. Elle n’a pas le droit d’avoir une zone de sécurité, des accords économiques, c’est infernal!», enchaîne-t-il.

Le journaliste est particulièrement intrigué par le dossier tchèque. Prague vient d’expulser 18 diplomates russes après avoir accusé Moscou –sans présenter de preuves– d’être derrière l’explosion d’un dépôt de munitions en 2014. Mieux, la République tchèque tient pour responsables les deux agents GRU (renseignement militaire) accusés d’avoir empoisonné l’ex-espion Sergueï Skripal en 2017 au Royaume-Uni.

«S’il s’agissait d’un scénario d’espionnage, celui-ci serait du niveau d’Austin Power. C’est tellement ridicule que tout le monde en rigolerait, mais là, tout le monde gobe», ironise Pierre Lorrain.

Et d’ajouter sarcastique : «Navalny se trouve dans un hôpital russe pendant trois jours avant d’être autorisé à partir en Allemagne pour se faire soigner et les services russes sont suffisamment idiots pour laisser passer la fenêtre de vulnérabilité!»

Skripal, Navalny: des empoisonnements supposément à l’agent neurotoxique Novitchok, ce «poison générique» dont la formule a fuité durant la guerre froide. L’un des chimistes l’ayant synthétisé a publié pourtant cette formule dans un livre à succès au début des années 2000, présenté comme «extrêmement dangereux». Jusqu’à présent, miraculeusement ce poison n’est jamais parvenu à tuer sa cible. «C’est tellement tiré par les cheveux, comme disait Goebbels, plus c’est gros plus ça passe», tacle le journaliste.

Nouvelle guerre froide, pire que la précédente?

En plus de ce dossier tchèque, lui aussi gonflant sur fond de contrat énergétique où des intérêts russes sont impliqués, on pense évidemment à l’Ukraine qui, la première, a entrepris d’amasser ses troupes à l’est et dont le Président demande l’adhésion à l’OTAN.

On songe également à la Biélorussie, clairement citée par Vladimir Poutine, dont le chef de l’Etat Loukachenko aurait été la cible d’un coup d’État en gestation. Pour Pierre Lorrain, il ne faut pas non plus oublier la Syrie au sein de ces «lignes rouges» russes tracées par le Président russe. Le journaliste rappelle que Damas est depuis peu visé par des menaces de sanctions de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, poussée par les pays occidentaux.

«Pourquoi maintenant? Parce qu’il va y avoir des élections et qu’Assad va gagner sans avoir besoin de tricher car les gens en ont assez de la guerre et des organisations islamistes, qu’il apporte la paix et non la guerre, comme on nous l’a répété.»

Les deux intervenants soulignent la concordance entre cette recrudescence de tensions en Europe et l’entrée en service de l’administration Biden, cet ex-vice-Président d’Obama capable d’écrire le nom de Vladimir Poutine à 66 reprises dans son livre. Pour Nikola Mirkovic, ce regain de provocations en Europe ne présage absolument rien de bon et n’a rien de comparable avec la période de la guerre froide.

«Ce sont les prémices d’une guerre chaude! Il y en avait évidemment durant la guerre froide, chacun se testait, mais ce n’était pas d’une manière aussi systématique et militaire qu’aujourd’hui, et pas si directement.»

Tous deux perçoivent dans ces agissements de l’Occident, avec Washington en toile de fond, une forme de frustration à ne pas parvenir à leurs fins: pousser Moscou au dérapage. «La Russie a la tête froide dans ces situations et Poutine l’a rappelé mais plus d’un pays au monde serait déjà tombé dans le panneau» d’une réaction militaire ou économique, souligne Nikola Mirkovic.

«Les Occidentaux ont tendance à réagir un peu comme des enfants frustrés, ou comme le coyote dans le dessin animé: tout rate, ils n'arrivent pas à mettre à genoux la Russie», ironise Pierre Lorrain, dans une nouvelle métaphore animalière, après celle de Vladimir Poutine comparant les ennemis de la Russie aux chacals du “Livre de la jungle” de Kipling qui, par couardise, acclament leur chef Shere Khan.

L’Europe n’a pourtant rien à gagner à se confronter à la Russie, celle-ci continue de se tourner vers les États asiatiques «à qui on prédit un avenir économique bien meilleur qu’aux pays européens», tacle Nikola Mirkovic, qui conclut par un rappel des b-a-ba de la politique étrangère américaine.

«Comme le disait Brzezinski dans le Grand échiquier, l’Ouest européen n’est qu’un protectorat américain. Et c’est lui qui paiera les pots cassés.»

Ce même Brzezinski qui considèrait que la préservation par les États-Unis de leur leadership mondial passait par un travail de sape de la Russie afin d'empêcher la formation d'un bloc eurasien. «Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un Empire pour redevenir un pays», écrivait ainsi l'ancien conseiller de Carter.

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Ukraine, Joe Biden, Vladimir Poutine, Russie
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