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Leur détresse négligée, les étudiants peuvent être confrontés à de lourdes conséquences, prévient dans une interview à Sputnik le psychologue Lucien Cavelier qui parle notamment d’aggravation de la dépression, d’idées suicidaires «avec ou sans passage à l’acte», et d’abandon des études.

Fin janvier 2021, 73% de la jeune génération se disaient affectés psychologiquement, affectivement ou physiquement par les mesures restrictives, révélait une étude Ipsos pour la Fédération des associations générales étudiantes (Fage). Si l’on ne prend pas au sérieux ce mal-être, les risques à long terme «sont multiples», met en garde le psychologue Lucien Cavelier.

Lorsqu’une personne traverse un épisode dépressif, la vie quotidienne et les études deviennent «un lourd fardeau» et «la moindre tâche se transforme en calvaire dénué de sens».

«Des étudiants peuvent être amenés à abandonner leurs études pour des raisons existentielles, pour une angoisse d’avenir, pour une anxiété qui ne part pas et qui s’aggrave», explique M.Cavelier dans un entretien à Sputnik. «Ils pourraient perdre une forme de discernement qui les conduirait à abandonner un rêve de métier et le projet d’une vie; ou à l’inverse, prendre la décision d’abandonner avec beaucoup de discernement en pensant que c’est la bonne solution, faute de mieux, ce qui peut être vécu comme un immense échec de vie.»

En outre, un effet rebond (réapparition de symptômes absents ou contrôlés lors d’un traitement médicamenteux) pourrait aussi apparaître quand la vie revient à la normale, poursuit-il.

La crise sanitaire a d’ailleurs rendu encore plus compliquée la gestion du harcèlement scolaire, qui, non traité, «peut déboucher sur une phobie scolaire de l’enfant victime», et ce alors qu’environ un jeune sur trois a déjà un trouble mental (32%), signale un sondage Ipsos pour la fondation FondaMental.

«Pour certains étudiants, une telle détresse psychologique nécessitera à l’avenir d’être purgée par une coupure avec l’environnement rappelant la situation anxiogène. Cela pourrait accroître un désintéressement des études et un détachement des projets d’avenir», alerte le psychologue.

Idées suicidaires

Puis, «dans les cas les plus sérieux, des idées suicidaires peuvent apparaître avec ou sans passage à l’acte». Un problème qui concerne presque un quart d’étudiants de 18 à 24 ans: 23%, selon le sondage Ipsos pour la Fage, contre 22%, d’après une enquête d’opinion du même institut pour FondaMental.

En 2016, la situation semblait moins préoccupante avec 8% des étudiants (à partir de 17 ans) qui ont pensé à mettre fin à leurs jours, indiquait une enquête de l'Observatoire national de la vie étudiante (OVE).

Comment aider?

Pire encore, un soutien social effectif «fait défaut» concernant les étudiants. «Toutefois, il est possible d’apporter un soutien à distance», assure Lucien Cavelier.

«Si le soutien nécessitant un contact humain ou chaleureux ne peut pas se faire, alors il est possible d’effectuer un soutien émotionnel ou affectif (exprimer à une personne les affects positifs que l’on ressent à son égard, la valoriser, la rassurer sur l’avenir, sur ses compétences, sa valeur, faire augmenter son estime de soi). Il est possible aussi d’apporter un soutien informatif (avec des conseils, des bons plans, des aides pour lesquelles il est possible de bénéficier)», détaille-t-il, rappelant que «le travail d’information» peut se faire de façon insatisfaisante vu qu’«une personne en détresse psychologique, en proie à des idées noires ou vivant un épisode dépressif a un fonctionnement psychocognitif ralenti et obscurci».

Stratégies de coping

Pour éviter «une escalade du mal-être», l’individu peut recourir au coping (de l’anglais to cope with, «faire face à»), autrement dit à ses propres techniques. Les deux options principales sont d’agir pour modifier la situation ou de modifier son état d’esprit, ses émotions et ses réactions.

«Je peux agir sur moi-même, en régulant mes émotions à travers différentes pratiques comme l’utilisation du chèque psy pour bénéficier d’une écoute et d’un déversoir salutaire. Je peux aussi agir seul en pratiquant des techniques de relaxation comme la cohérence cardiaque, le yoga ou la méditation qui ont toutes révélé leurs effets bénéfiques au niveau physiologique. En calmant le corps, on parvient à rassurer l’esprit dans le même temps et à changer notre manière de penser», indique le psychologue.

La stratégie d’évitement n’est quant à elle pas très efficace et «entraîne une augmentation du mal-être réactionnel». Une option pour rendre la situation moins stressante est de «ritualiser le moment».

«La ritualisation des moments permet de rassurer le cerveau. Par exemple, pendant le cours [par visioconférence] je peux préparer quelque chose à boire que j’aime bien, mettre de la musique douce en fond ou quelque chose de tel. En ritualisant, on transforme le moment angoissant en moment rien qu’à soi.»

Étendre la pratique des «chèques psy»?

«Le mal être est dans toutes les tranches d’âge», constate Lucien Cavelier, mais l’autoprivation de consultations psychologiques, dictée par des moyens financiers serrés, «participe à l’accroissement des inégalités sociales et des inégalités d’accès aux soins de santé, psychiques».

La précarité psychologique des enfants et des retraités convainc le psychologue que «remboursement total et illimité des consultations chez le psychologue [est] un enjeu de la santé publique».

La demande accrue en «chèques psy» s’explique essentiellement par un besoin grave et urgent, mais ne traduit-elle pas également une stigmatisation atténuée de la consultation d’un psychologue? Les deux facteurs sont aujourd’hui en jeu, ponctue M.Cavelier.

«Aujourd'hui, le gouvernement français a besoin d’une pandémie mondiale et une avalanche d’études alarmantes pour réaliser l’utilité du psychologue, fournir des chèques psy et accélérer le remboursement des consultations par l’assurance maladie. Or, le même problème se posait avant la crise sanitaire mais il y avait une ignorance politique très marquée», fait-il remarquer.

Globalement, «il n’existe qu’une petite minorité de personnes qui refuse de consulter un professionnel en cas de détresse psychologique. Une majorité de personnes en situation de détresse psychologique, pas que des étudiants d’ailleurs, se prive de consultations pour la seule raison financière», conclut Lucien Cavelier.

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pandémie, confinement, psychologie, troubles psychiques, psychothérapeute, étudiants
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