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    Une expérience scientifique à l'Institut des problèmes médico-biologiques, Moscou

    «J'ai grandi de 3 cm en 5 jours»: dans la peau d'un cobaye scientifique

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    Fedor D.*, résidant à Moscou, a accepté de parler à Sputnik de sa participation à des expériences scientifiques pour la Station spatiale internationale (ISS), et pas seulement. Il explique comment il est possible de respirer son propre air durant 30 minutes, rester allongé pendant cinq jours dans une baignoire sans bouger et dévoile son salaire.

    - Quelle a été la première expérience à laquelle vous avez participé pour de l'argent?

    - Ma première expérience a été un test de lampes pour la Station spatiale internationale (ISS). Durant cette expérience, en isolement avec 4 autres personnes, nous avons d'abord passé 7 jours avec les lampes installées sur l'ISS, puis, après environ deux mois, nous avons testé pendant 7 jours de nouvelles lampes. Nous devions réaliser plusieurs tests, essentiellement sur la vitesse de réaction visuelle et la dextérité, pour révéler l'impact négatif ou positif du nouvel éclairage sur l'aptitude de travail de l'équipage spatial.

    - Combien avez-vous été payé pour cet isolement volontaire de deux semaines?

    - Chaque jour coûtait environ 10.000 roubles (près de 140 euros) et j'y ai passé 14 jours au total. J'ai donc reçu 140 ou 150.000 roubles (environ 2.000 euros). Mais en réalité cela a pris un peu plus de deux semaines, parce qu'avant cela il fallait effectuer une étude de l'état initial, en passant les mêmes tests avec un éclairage normal et dans des conditions normales, pas en isolement. Nous avons d'abord passé un examen médical complet, et initialement c'est ce qui m'intéressait. Tout cela a eu lieu dans une clinique qui examine les cosmonautes avant et après le vol. La santé était la première étape qui filtrait une partie des candidats, avant l'étude de l'état initial qui en filtrait une autre.

    - Autrement dit, il faut être en parfaite santé pour participer à ces expériences?

    - Oui, il faut être en parfaite santé, il faut être psychologiquement stable, parce que le stress de se retrouver en isolement avec quatre inconnus n'est pas facile à supporter pour tout le monde. Certains pourraient avoir une crise - et de tels cas se sont produits - mais pas dans notre équipe. Nous avions aussi des différends, mais qui ne sont jamais allés trop loin: tout se terminait par des plaisanteries.

    - Avez-vous traversé cette expérience calmement?

    - Oui, calmement, elle m'a même intéressé, j'ai compris que c'était quelque chose de génial, que dans la vie normale on ne vivrait pas cette expérience alors que là, on

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    Une expérience scientifique à l'Institut des problèmes médico-biologiques, Moscou

    pouvait avoir un autre regard, se tester, vivre ce qu'en temps normal n'éprouvent que les sous-mariniers ou les cosmonautes, qui vivent dans un espace clos avec un collectif. C'est une expérience hors du commun.

    - Comment peut-on s'inscrire pour participer à de telles expériences?

    - C'est ouvert à tout le monde, tout le monde peut y participer, je l'ai trouvé par hasard. Quelqu'un l'a posté sur les réseaux sociaux et une amie l'a partagé en pensant que cela pourrait m'intéresser, et elle avait raison. J'ai écrit le jour même en pensant «c'est génial, j'ai du temps libre, pourquoi pas?».

    - A quelles autres expériences avez-vous participé?

    - Un an plus tard ils m'ont téléphoné de nouveau pour me proposer de participer à une expérience respiratoire. Il s'agissait d'un test d'un équipement de respiration autonome en situation d'urgence pour les mineurs. Cet appareil permet de respirer pendant 25-30 minutes l'oxygène émis par sa propre respiration grâce à l'émission de CO2. Dans le cadre de cette expérience je devais courir pendant 30 minutes sur un tapis de course avec cet appareil et respirer pendant tout ce temps avec ma seule expiration à l'intérieur. Pour cette expérience j'ai été payé près de 60.000 roubles (environ 850 euros). L'expérience en soi a duré une journée, plus un jour pour l'étude de l'état initial, et l'examen de santé a également duré deux jours.

    - Avez-vous subi des changements physiques après une telle expérience?

    - Pendant l'étude de l'état initial j'ai été branché sur un ballon d'oxygène pur, et je l'ai respiré pendant 30 minutes. C'était un sentiment amusant. On mesurait constamment la biométrie du sang, prenait des analyses de sang du doigt toutes les cinq minutes. Et c'était le seul point désagréable, on regardait comment changeait la composition chimique du sang en respirant de l'oxygène pur. 

    - Combien de fois a-t-on prélevé votre sang?

    - Je ne me souviens pas, peut-être chaque minute, on piquait dans les doigts différents, à la fin il n'y avait plus de place pour piquer, au moins dix fois, mais pas plus de trente. On observait la microcirculation sanguine, c'est-à-dire la vitesse de déplacement des érythrocytes, à l'aide d'un appareil  spécial comme un microscope. Sous l'ongle se trouvent des vaisseaux très fins, on les éclairait avec un laser les rendant bien visibles. Les vaisseaux y ont exactement la taille d'un érythrocyte, et dans chaque vaisseau ils circulent l'un derrière l'autre, ce qui rend possible d'observer leur vitesse et leur quantité.

    - Comment t'es-tu senti pendant l'expérience?

    - Pendant les études de l'état initial - bien. Mais quand il a fallu courir sur le tapis de course il y a eu un moment très difficile, quand à la fin j'ai senti que je commençais à respirer le CO2, les dernières 90 secondes étaient très difficiles, mais on me demandait de tenir le coup au maximum. J'étais complètement en sueur, puis j'ai senti un manque d'air, je ne me souviens pas combien j'ai tenu, environ 30 minutes, mais les dernières minutes étaient très difficiles. Mais l'expérience en soi est intéressante, c'est super de respirer son propre air pendant 30 minutes.

    - Comment détermine-t-on si l'expérience a réussi?

    - On recueille les statistiques, de 20 à 25 personnes doivent participer à l'expérience pour qu'elle soit reconnue comme un succès. Avant de faire la moyenne, et si les chiffres sont bons, l'appareil est mis en service.

    - A quelle autre expérience avez-vous participé?

    - La troisième expérience consistait à tester des costumes amincissants, une sorte de corset utilisé par les cosmonautes pour que leur colonne vertébrale ne s'étire pas en vol. En apesanteur, en l'absence de gravité, l'espace intervertébral s'élargit, ce qui fait parfois grandir les cosmonautes jusqu'à 5 cm. C'est la seule fois de ma vie que j'ai mesuré plus d'1,80 m, j'ai grandi de 3 cm en 5 jours. Ma taille est de 178 cm, mais pendant un jour j'ai mesuré 181 cm.

    - Cela pourrait être nuisible?

    - Les changements éphémères n'ont pas d'impact néfaste sur l'homme, mais quand cela perdure, comme chez les cosmonautes qui passent plusieurs mois en orbite, cela peut avoir des conséquences irréversibles. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle on utilise ces costumes qui créent une compression, en imitant l'effet de la gravitation terrestre sur le squelette humain. Dans cette expérience se trouvaient deux groupes de 10 personnes chacun. Tout cela se déroulait dans une baignoire, appelée «immersion sèche», dans laquelle la température de l'eau est proche de celle du corps, et une mince couche de silicone sépare le corps de l'eau, c'est-à-dire que de facto on ne se trouve pas dans l'eau. La nuit je portais ce costume, alors qu'un autre individu restait couché tout le temps sans costume, et les spécialistes observaient la différence dans nos indicateurs. Il y avait également une microcirculation, une analyse sanguine chaque jour tout en observant la vitesse de réaction des membres. Je suis resté dans cette baignoire pendant 5 jours, mais j'avais pris des livres. Il est possible de bouger un minimum, de se retourner dans cette baignoire, mais rien d'autre.

     

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    Une expérience scientifique à l'Institut des problèmes médico-biologiques, Moscou

    - Comment vous nourrissiez-vous?

    - Très bien, trois repas par jour, un plateau de nourriture, on place un coussin sous le dos pour plus ou moins de confort. C'était un menu réduit en glucides pour éviter une formation excessive de gaz. On fait ses besoins dans un urinal. L'envie de déféquer est complètement absente, on est couché à l'horizontale et l'intestin fonctionne différemment, mais après 5 jours, j'ai du mal d'en parler… mais je n'avais jamais vu ça!

    Tous les soirs nous étions extraits et couchés sur un lit, parce qu'il ne fallait pas prendre une position verticale, nous étions amenés dans une douche, on se lavait horizontalement, puis nous étions replacés dans la baignoire. C'était confortable parce qu'on se trouvait dans une propreté pratiquement chirurgicale. Les deux premières heures j'avais un sentiment d'euphorie, je pensais «je passerais toute ma vie couché ici!» Ensuite cela se complique parce qu'il est très difficile de passer 5 jours sans bouger.

    - Et combien avez-vous été rémunéré pour cette expérience?

    - Près de 70.000 roubles (1.000 euros) pour le tout.

    - Peut-on gagner sa vie uniquement de cette manière?

    - J'ai été également invité à d'autres expériences, mais j'ai refusé. Par exemple, une expérience consistait à s'isoler pendant 5 jours en respirant de l'azote, tout sous une pression imitant une profondeur de 120 mètres, et là, pour 5 jours, on proposait environ 180.000 roubles (2.500 euros), mais j'ai pesé les pour et les contre et j'ai compris que cela ne valait pas le coût. J'ai été également invité pour une immersion (dans une baignoire sèche) de 21 jours, c'était aussi bien payé, mais j'avais compris que 21 jours de vie n'avaient pas de prix! Je pense que tout doit être dosé et il est bête de le considérer comme un revenu constant, parce qu'en allant trop loin on pourrait perdre la tête. Mais pour se changer les idées ou pour un trip, c'est super. Il faut simplement avoir un certain état d'esprit et être prêt aux expériences sur soi-même.

    *Le prénom a été modifié

    Tags:
    santé, technologies, ISS, science
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