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    La Campagne de Russie, histoire d’une guerre de géants. Partie IV. Des chevaux par milliers

    La Campagne de Russie, histoire d’une guerre de géants. Partie IV. Des chevaux par milliers

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    Une des caractéristiques de la Campagne de Russie ce fut l’engagement et le rassemblement d’une gigantesque cavalerie dans les rangs de la Grande Armée. Cette cavalerie extrêmement nombreuse pour l’époque ne doit pas faire oublier que cette armée utilisait également les chevaux dans toutes les autres armes et services.

    Combien de chevaux furent-ils ainsi utilisés durant la Campagne ? A ce jour, les historiens n’ont toujours pas donné de réponses satisfaisantes, 150 000 ? Beaucoup plus ? Nous serions en peine à l’heure actuelle de répondre.

    Il faut toutefois s’imaginer l’aspect qu’avaient les colonnes impériales en marche, les centaines de canons avec leurs attelages, les ambulances, les caissons d’artillerie, les caissons de munitions, les voitures des cantinières, des Etats-majors, des services cartographique, de la Poste, mais aussi les forges roulantes, les cuisines roulantes et les nombreuses charrettes et autres voitures ramassées plus ou moins sur la route pour transporter vivres, eau-de-vie, havresacs et combien encore de matériels différents ?

    Car le cheval à cette époque est la seule force motrice utilisée, mis à part les bras de l’homme qui ici ou là donne la main pour le passage difficile des pièces d’artilleries ou des voitures. Il est une des épines dorsales de l’Armée, il sert à porter, à transporter, il sert aux reconnaissances, il sert à briser. A cette époque, la Cavalerie napoléonienne était divisée en trois grandes catégories, la cavalerie légère, la cavalerie de ligne et la grosse cavalerie. La première formée des Hussards et des Chasseurs à Cheval avait la tâche d’éclairer l’armée, mais aussi d’aveugler l’ennemi et de le poursuivre le cas échéant. La seconde formée des Dragons et des Lanciers avait une tâche mixte. La dernière la plus prestigieuse, formée des Cuirassiers, des Carabiniers et des Grenadiers à Cheval avait un rôle de choc, d’écrasement de l’adversaire dans les batailles.

    Cette Cavalerie dont les meilleures unités étaient rassemblées dans la Garde Impériale a fait la légende impériale, et l’a rendu immortelle. Les Chasseurs à Cheval de la Garde portaient le nom « d’immortels » ou « d’invincibles », sobriquets qui leur fut donné par les autres composantes de l’Armée car ils avaient la charge de l’escorte de l’Empereur et ne voyaient de fait que bien rarement le feu… il aurait toutefois mieux valu ne pas avoir à le dire en face de l’un de ces glorieux vétérans ! Les Cuirassiers étaient surnommés « les gros frères », car ils étaient choisis parmi les hommes les plus grands et les mieux battis et se trouvaient juchés sur de gros chevaux capables de les porter, eux et leurs cuirasses étincelantes. Quant, aux Hussards, mauvais garçons par excellence, leur courage et leur propension à tirer le sabre en duel a été mise à l’image dans le magnifique film de Ridley Scott, Les duellistes.

    Durant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la Cavalerie française avait connu une évolution constante. Aux débuts de ces guerres, elle avait une réputation d’infériorité par rapport à ses homologues prussienne, russe et surtout autrichienne, mais au fil du temps et des combats elle était devenue la meilleure de toute l’Europe. Le Duc de Wellington lui-même, après la guerre, avait déclaré que la Cavalerie française était la plus mal montée mais la meilleure cavalerie du Monde tout en affirmant qu’il n’aura pas aimé voir s’affronter un escadron français et un escadron anglais, sachant d’avance le résultat ! Lorsque ce grand général anglais parlait des montures de la Cavalerie française, il faudrait dire que celle-ci était passée par le désastre de la Campagne de Russie…

    En effet, si les hommes eurent à souffrir atrocement dans cette campagne, les chevaux furent des victimes encore plus fragiles… décimés dans la marche allée par les fatigues, l’ingestion de blés verts et la désastreuse conduite du Maréchal Murat, jamais économe des hommes comme des chevaux, les chevaux furent ensuite décimés dans les batailles, éreintés dans la retraite, mangés enfin… dernière ressource des survivants. La perte des chevaux fut une catastrophe pour l’Empire de Napoléon. Ils avaient été réquisitionnés dans toutes les parties de l’Empire, les zones rurales et les centres de Remonte, comme celui de Versailles avaient fourni le maximum, car les besoins en chevaux de la Grande Armée étaient colossaux. Malgré les efforts, leur nombre n’était pas suffisant lors de l’entrée en campagne et les Français durent faire main basse sur toutes les montures des contrées russes qu’ils traversèrent.

    La perte subie en chevaux, laissa après la campagne, l’Armée française démunie avec une cavalerie squelettique. Sa qualité était toujours exceptionnelle en 1813 et 1814, mais jamais l’Empereur ne put à nouveau réunir 50 000 ou 60 000 cavaliers comme ce fut le cas en 1812. Et sans cavalerie, sans l’art de l’association des trois armes que sont l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie, il est impossible de vaincre de manière nette et définitive. Finie les poursuites légendaires d’un ennemi aux abois ! Terminée les géniales manœuvres permises par l’omniscience d’une cavalerie légère paralysant l’ennemi et l’empêchant de se renseigner. En partie aveugle, l’Empereur dans les années 1813 et 1814, va se trouver en mauvaise posture non pas par le défaut de soldats, mais bien par le défaut de Cavalerie. Ces chevaux en effet avaient été perdus en Russie, engloutis dans le cataclysme de cette malheureuse campagne.

    A plusieurs reprises, notamment et surtout en 1813, à Bautzen en particulier où les russes et les prussiens étaient sur le point d’être totalement écrasés, l’Empereur ne put achever ses victoires, l’ennemi pouvant se protéger dans sa retraite par une abondante cavalerie, les Français étant empêchés de les poursuivre et de les anéantir. C’est dans cette immense perte en chevaux, en particulier, que l’Armée impériale doit pour une grande part sa défaite finale. Certes, cette cavalerie glorieuse allait continuer d’en imposer dans toutes les batailles qui suivirent après la campagne de Russie, mais jamais elle ne put retrouver sa force initiale. Elle devait mourir sur les pentes de Waterloo glorieusement, dans la « Morne plaine » de Victor Hugo.

    Durant la campagne, les Français gaspillèrent, nous l’avons dit beaucoup par les imprudences du Maréchal Murat, la vie des chevaux. Ils purent compenser en partie sur le terrain et par des prises en s’emparant de petits chevaux russes, très robustes mais aussi impropres à mouvoir correctement des charges aussi lourdes que les charrois de l’artillerie. Le destin de ces animaux fut cruel et pathétique. Leur perte fut irréparable, et s’aggrava considérablement dans la poursuite de la guerre en 1813 et 1814. Les témoins de l’époque furent particulièrement marqués par l’hécatombe de chevaux. Le Comte de Ségur dans ses mémoires indique que dans la marche sur Vilna à la fin de juin, environ 10 000 d’entre eux laissèrent déjà leurs os sur les routes de Russie :

    Alexandre Bellot de Kergorre dans ses mémoires notamment écrivait :

    « Par des chaleurs accablantes, la privation d’eau était affreuse, les villages sont très éloignés les uns des autres, nous arrivions en grand nombre, les premiers épuisaient les puits, les derniers mourraient de soif. Les mares étaient pleines de chevaux morts et nous étions obligés d’en boire l’eau puante et épaisse. J’ai souvent fait la soupe avec un liquide vert et sirupeux, avant d’y jeter ma viande, j’y faisais bouillir du charbon, je l’écumais et l’eau devenait un peu plus limpide, avec cette précaution le potage n’était pas nuisible à la santé. Comme vin, nos cantiniers nous vendaient fort cher une espèce de décoction de bois de teinture à laquelle de la bonne eau fraîche eût-été, certes, bien préférable »

    Et le Général Griois dans ses mémoires commentées par le célèbre historien militaire A. Chuquet écrivait de son côté :

    « Notre corps resta je crois, quatre jours pour aller de Kovno à Wilna. Le deuxième jour, la pluie commença et nous bivaquâmes à Novo-Troki, où nous ne trouvâmes aucune ressource. Une très grande abbaye, entourée de hautes murailles, est bâtie sur une hauteur qui domine le village et un petit lac. La température se refroidit tout à coup et une pluie froide qui ne cessa pas jusqu’à Vilna rompit bientôt les chemins. Les chevaux, mouillés pendant le jour et dépourvus d’abri pendant la nuit, n’avaient d’autre nourriture que du seigle vert et mouillé. Ils succombèrent en grand nombre, la route était couverte de leurs cadavres, et pendant ces trois jours l’armée perdit au moins le quart de ses chevaux d’artillerie et un grand nombre de ses chevaux de cavalerie, quoique en moindre proportion à cause de la différence de fatigue qu’ils avaient à essuyer ».

    Lorsque Griois écrit ses lignes, il raconte les événements qui se passèrent à la fin du mois de juin et le tout début du mois de juillet 1812… La route jusqu’à Moscou et le retour jusqu’au Niémen allait décidément être très longue. Les chiffres que nous connaissons sur le retour de la Campagne de Russie au-delà du Niémen en janvier 1813 sont également imprécis. 2 000 ? C’est un nombre qui est certainement proche de la vérité, la race chevaline elle aussi avait durement contribuée aux gloires impériales. Il restait si peu de cavaliers montés sur la fin de campagne, qu’il fut même formé un escadron de légende avec tous les hommes possédant un cheval encore apte à le porter : L’escadron sacré. Hommes et chevaux connurent ici comme dans d’autres moments de l’histoire un destin commun, un tragique destin, l’homme fut-il tant que cela l’ami du Cheval ? /L

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