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    La Russie dans l’esprit français : un chat noir dans une chambre noire

    La Russie dans l’esprit français : un chat noir dans une chambre noire

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    C’est en vétéran du russe (RLE) que Mme Irène Commeau-Demidoff est venue nous voir la veille, accompagnée de sa fille, Mme Irène Commeau, dans le studio de La Voix de la Russie. Présidente du centre de langue et de culture russe à Paris, rédactrice en chef du journal étranger La Gazette fondé à son initiative, douée d’une franchise sans pareille, d’une énergie débordante et d’un humour pétillant, cette quasi-nonagénaire est incollable pour tout ce qui est culture russe, synergie franco-russe, littérature comparée, histoire de la Russie et j’en passe tant les intérêts de cette femme paraissent irréels du fait de leur diversité.


    Ayant personnellement assisté à la conférence qu’elle avait donnée ce mardi à la Bibliothèque Tourgueniev, conférence qui avait portée sur la conception qu’ont les français de la Russie et (dans une moindre mesure) les russes de la France, je me suis dit qu’il aurait été intéressant de dévoiler au grand jour les préjugés curieusement tenaces que mes compatriotes français entretiennent – serait-ce par pure inertie ? – à l’égard d’une Russie qu’ils ne connaissent que très peu mais dont ils jugent avec un aplomb déroutant et bien peu digne d’une nation assagie par des siècles de haute culture. L’image du chat noir dans une chambre noire m’est venue à l’esprit de façon spontanée. La chambre est le domaine invisible de la censure, présente en France mais dont on parle peu parce qu’elle n’est pas si gênante que ça pour qui ne veut pas faire l’effort de penser par soi-même et à l’appui de prémisses peu ou prou objectives. Le chat est noir, auréolé, pauvre bête, d’une dimension sorcière qui fait frémir. Mais il est aussi noir parce que le monde importun de la censure l’a délibérément noirci. Donc, autant de sens qui ouvrent ce fragment de conversation que j’ai eu moi et mon collègue, Alexandre Artamonov, avec la doyenne du centre culturel russe de Paris.

    La Voix de la Russie :  " Mme Commeau-Demidoff, est-ce que vous pourriez me dire s’il y a un regain d’intérêt en France pour le russe ? Est-ce que le russe y devient plus populaire par rapport à ce que ça a été il y a vingt ans, c’est-à-dire à la fin de l’URSS, ou le russe perd un peu ses positions ? Au pifomètre, qu’est-ce que vous en dites ? ".

    Mme. Commeau-Demidoff : " A en juger par La Gazette, c’est absolument impossible parce qu’il y a certainement une augmentation du nombre de lecteurs  bon, dans l’ensemble, c’est régulier  mais, une fois de plus, c’est impossible de dire combien de personnes la lisent, donc de combien est l’augmentation. Mais elle augmente, c’est certain. Je pense par ailleurs que cela n’a pas de rapport avec l’intérêt que les français portent à la Russie. Je veux dire : ce serait bien un rapport, mais l’augmentation n’a pas de rapport. Il est certain qu’au début des années 90, avec la chute totale de la Russie, l’intérêt pour la Russie et je dirais même plus  le mépris pour la Russie a été très fort. Donc, on peut aussi en juger par le nombre d’élèves qui choisissent le russe. Alors là, il n’y a aucun doute, vous savez peut-être qu’il y a beaucoup moins d’élèves même maintenant qu’à l’époque soviétique. Je dis bien même maintenant parce que, effectivement, les toutes dernières années, il y a tout de même un regain, un petit peu de classes qui se sont ouvertes, un tout petit peu ".

    La Voix de la Russie : " Irène, est-ce que vous constatez les mêmes tendances, c’est-à-dire est-ce que vous voyez tout de même ce mépris sous-jacent dont nous a fait part Mme. Commeau et que j’ai constaté par moi-même il y a vingt ans à peu près lorsque les français n’étaient pas vraiment conscients enfin, à mon sens du vrai rôle de la Russie et qu’ils la méprisaient ce qui ne rendait pas la vie facile à des gens qui comme vous et comme moi d’ailleurs sont bilingues. Qu’est-ce que vous en diriez ? "

    Irène Commeau : " Je pense que ça n’a pas fondamentalement changé. Je pense qu’il y avait un mépris pour L’Union Soviétique teinté de peur, ensuite un mépris teinté de soulagement à l’époque de Eltsine avec la nouvelle Russie, et maintenant, de nouveau, un mépris teinté de peur. Mais d’une autre manière, durant la Guerre Froide, on avait vraiment peur que les troupes de l’Armée rouge de l’Armée soviétique mais que tout le monde continuait à appeler l’Armée rouge ne déferlent sur les Champs-Elysées, et maintenant, d’une certaine manière, on craint la mafia l’Etat-Mafia, ça a été le titre d’un magazine cet hiver donc cette peur provient de la conjonction d’un Etat relativement faible mais gigantesque et avec d’immenses ressources combiné à une mafia forte et organisée qui pourrait exercer une bien néfaste influence sur les économies européennes qui sont affaiblies par la crise, et en même temps, je constate que si au lycée il y a moins d’élèves apprenant le russe, il y a plus d’adultes qui l’apprennent, soit, justement, pour fuir la crise et venir travailler en Russie, soit parce qu’ils sont déjà en affaire avec des russes ".

    La Voix de la Russie : " Je suis tout à fait d’accord avec ce qui vient d’être dit. Je m’adresserai à présent à Mme Commeau  Mme Commeau-mère, puisque c’est bien à sa conférence que j’ai assistée il y a deux jours. J ’ai été absolument fascinée par votre énergie, votre franchise et surtout la complexité du thème que vous aviez abordé et qui concerne plus particulièrement la politique de désinformation antirusse que votre journal s’applique à combattre. Alors, maintenant, nous sommes en 2012, ça fait plus de vingt ans que l’URSS a éclaté, est-ce que cette politique est toujours de vigueur et si oui, comment est-ce que vous l’expliquez ? Et puis, peut-être, question supplémentaire : est-ce que les russes font quelque chose pour lutter contre cette image extrêmement négative qu’on a d’eux à l’étranger ou alors ils n’ont pas conscience de cette image ? "

    Mme Commeau-Demidoff : " Alors là vous posez deux excellentes questions. Je ne vois pas d’amélioration, en réalité. Ma fille, certainement, la voit, mais c’est que elle, elle est placée à l’autre bout de la lorgnette. Elle se trouve en Russie et là, elle peut accueillir, rencontrer des français qui s’intéressent à la Russie. Tandis que moi, bien entendu, je rencontre également et surtout des français qui s’y intéressent parce qu’ils viennent dans notre association, qu’ils lisent notre journal, qu’ils nous écrivent avec enthousiasme, mais pourquoi, justement ? Parce qu’ils sont choqués par la méconnaissance de la Russie, mais aussi, par la haine de la Russie que l’on rencontre chez certains journalistes qu’ils viennent en Russie ou qu’ils n’y viennent pas, d’ailleurs ils s’écrivent tout seuls, comme ça ".

    Irène Commeau : « Pardon, mais ça ce sont souvent d’anciens trotskistes. Il faut reconnaître que les choix politiques des correspondants étrangers, des journaux français influent beaucoup sur leur attitude vis-à-vis de la Russie parce que, bien souvent, ce sont des déçus de la Russie depuis le début c’est-à-dire qu’à l’époque de leur jeunesse ils étaient trotskistes et donc antistaliniens, antisoviétiques et maintenant, ils continuent à être antirusses par habitude ".

    Mme Commeau-Demidoff : " Ce que dit ma fille est exact. Il y a eu des trotskistes déçus par l’URSS. N’empêche qu’il y avait tout de même énormément de communistes purs et durs qui étaient pour l’URSS, qui votaient communiste et qui allaient en URSS. Dans l’ensemble, ils étaient très satisfaits de ce qu’ils avaient vus, ils envoyaient leurs enfants apprendre le russe, etc. Alors ensuite, il y a eu donc cet éclatement et cela même, dans l’ensemble, en France, ils se sont mis à haïr la nouvelle Russie. Je ne sais pas s’ils ont tous cessé de voter communiste – une bonne partie, certainement, puisque le PC a à présent bien dégringolé – mais, en tous les cas, ils sont farouchement antirusses. A ce titre, je peux raconter presque une anecdote. Un de nos amis a décidé d’organiser un festival russe dans une banlieue proche de Paris  n’importe quelle banlieue a priori. Mais, naturellement, il s’est dit qu’il valait mieux en choisir une qui ait un nom qui parle déjà au cœur russe  et il a choisi Malakoff. Il est donc allé voir le maire de Malakoff et lui a parlé de ce projet de faire un festival. Le maire lui a répondu : « Oh que non ! Nous sommes une mairie communiste, nos élus votent communiste et ils ne veulent pas entendre parler de la nouvelle Russie ».

    Voici, hélas écourté à cause de certaines contraintes temporelles, un extrait de la conversation qui s’est tenue la veille dans le studio de la Voix de la Russie. Par-delà le bien et le mal, « chaque mot est un préjugé », comme disait Mr Nietzsche. Or, c’est bel et bien l’ignorance qui asservit aux préjugés, aux mythes obscurantistes, aux réflexions réductrices dont on ne se rend pas compte qu’elles ne sont en fait pas si impartiales que cela. Cette peur qu’éprouve les Occidentaux – et notamment, même s’il me coûte de le reconnaître, les français – pour la Russie, cette haine ou ce mépris qui avaient été évoqués à plusieurs reprises par Mme. Commeau-Demidoff et Mme. Commeau, perdureront-elles jusqu’au jour de vérité lorsque – et je ne le souhaite à personne ! – la crise finira par étouffer les derniers gémissements d’une économie en pleine convulsion ? C’est peut-être en ces heures piteuses que la Russie sera perçue autrement qu’un pays ensorcelé par l’union folklorique d’une mafia dont je peine à distinguer les traces, d’un KGB que je longe tous les jours sans voir autour des rangées de kalachnikov et des tchékistes en veste de cuir, d’un état totalitaire où l’opposition est torturée sous les auspices majestueux d’un Kremlin dominé par l’esprit damné d’un Yvan le Terrible . Je ne voudrais pas me montrer grossière, mais il y en a ras le bol de toutes ces séries associatives dégoulinantes de formaline que déversent abondamment les USA dans le dessein trompeur de conserver l’image de marque de son ennemi idéologique et qu’inspire avidement, par inertie, je présume, la vieille Europe. /L

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