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    La France dans le monde : le regard de Pascal Boniface

    La France dans le monde : le regard de Pascal Boniface

    Collage : La Voix de la Russie
    Société
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    De passage à Moscou à l’occasion d’une conférence organisée le 2 octobre dernier par l’Observatoire franco-russe (http://www.ccifr.ru/fr/l-observatoire/prezentatsiya/), Pascal Boniface, directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), a accepté de répondre aux questions de La Voix de la Russie. Ancien conseiller des cabinets ministériels de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, puis de Pierre Joxe lors de ses ministères de l'Intérieur et de la Défense, Pascal Boniface nous présente la politique étrangère de François Hollande et la place actuelle de la France dans le monde.

    Hollande - Sarkozy, au-delà du style : rupture et continuité en politique étrangère

    La Voix de la Russie (LVR) : Nicolas Sarkozy, « homme de coups », et François Hollande, « homme de synthèse » (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/02/nicolas-sarkozy-un-homme-de-coups-francois-hollande-un-homme-de-synthese_1693921_3232.html), cette différence que vous faîtes dans le style des deux présidents peut-elle avoir un véritable impact sur la politique étrangère de la France?

    Pascal Boniface : Le style fera une différence bien sûr, mais le plus important réside dans les points de force de la France et dans sa position. S’il ne faut pas négliger l’aspect personnel d’une politique étrangère et l’importance des relations personnelles, cela vient modifier légèrement une politique, cela ne vient pas la révolutionner, ni la modifier du tout au tout.

    LVR : Donc en politique étrangère nous allons être plutôt dans une dynamique de continuité ?

    P. Boniface : Oui. Déjà Nicolas Sarkozy avait annoncé une rupture dans la politique étrangère française par rapport à ce qu’avaient fait Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac. En réalité, il a amené son style propre, mais il n’a pas totalement bouleversé les positions françaises. Il avait, par exemple, annoncé qu’il ne serrerait pas la main de Vladimir Poutine, or la France et la Russie ont eu une bonne coopération. Il avait annoncé qu’il se tiendrait à l’écart de la Chine, et la France et la Chine ont eu une bonne coopération. Le changement le plus important qu’il a amené, c’est la réintégration de la France dans l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord), et son insistance à définir la France comme un pays occidental, alors que ses prédécesseurs ne réduisaient pas la France à ce caractère occidental.

    LVR : Avec François Hollande, peut-on considérer que l’on va être dans une continuité qui sera, davantage qu’une continuité avec Nicolas Sarkozy, une continuité avec la politique étrangère de Jacques Chirac ?

    P. Boniface : Il est vrai, comme beaucoup l’ont remarqué, que François Hollande et Jacques Chirac s’entendent très bien, ils sont originaires du même département : la Corrèze. Une légende voudrait même que Jacques Chirac ait plutôt voté pour François Hollande que pour Nicolas Sarkozy. Mais s’il y a une continuité de la part de François Hollande, elle sera plus à chercher dans François Mitterrand que dans Jacques Chirac. Même si bien sûr l’époque n’est plus la même : la guerre froide a pris fin, nous sommes dans un monde en voie de multipolarisation. Mais l’approche de s’appuyer sur des relations multilatérales, de ne pas s’enfermer dans un tête à tête avec les Etats-Unis, qui était celle de François Mitterrand, correspond peut-être plus à l’approche de François Hollande.

    LVR : Et à ce propos, a-t-on aujourd’hui des éléments pour définir la vision du monde de François Hollande ?

    P. Boniface : On a assez peu d’éléments dans la mesure où il a peu parlé de politique étrangère durant la campagne électorale. Mais il semble que François Hollande considère les instances multilatérales, notamment l’ONU, comme une base importante d’appui de la politique française. Il a déjà déployé de nombreux efforts pour éviter que la crise de l’Euro ne dégénère, et que l’Euro et l’Europe soient mis en danger. Et il a résisté aux pressions américaines en annonçant un retrait anticipé des forces françaises d’Afghanistan, malgré une demande américaine de ne pas y procéder. L’un de ses premiers gestes sur la scène internationale a donc été un geste d’indépendance.

     

    Les priorités de la France en matière de politique étrangère

    LVR : Durant la conférence que vous avez donnée ce matin à Moscou, vous avez qualifié le discours de François Hollande à l’Assemblée générale de l’ONU de « catalogue de voeux pieux ». Quels seront, d’après vous, les dossiers prioritaires que va devoir gérer le nouveau gouvernement français en matière de politique étrangère au-delà de ces « voeux pieux » ?

    P. Boniface : Par « voeux pieux », je souhaitais qualifier ces mesures sur lesquelles la majorité des Français ne peut qu’être d’accord, mais que la France n’a pas le pouvoir de mettre en oeuvre seule. Le travail que doit mener le nouveau gouvernement, mais il en est de même dans tous les pays, est de convaincre ses partenaires de travailler ensemble, leur montrer que ce qui est en jeu, ce n’est pas l’intérêt de la France, mais un intérêt plus général. Et la France ne peut réussir que si elle arrive à montrer qu’elle ne poursuit pas la quête de sa propre grandeur, car les autres nations y sont parfaitement insensibles, mais qu’elle poursuit, comme dans le cas de la réforme du Conseil de Sécurité de l’ONU, un objectif qui correspond aux intérêts de la majorité des Etats.

    LVR : Mais pour mettre en place cette politique multilatéraliste, quels sont les partenaires sur lesquels la France peut compter ? L’Union Européenne ?

    P. Boniface : L’Union Européenne est un premier partenaire, mais il n’est suffisant. Si l’on veut une modification du Conseil de Sécurité, il faut déjà convaincre les autres membres permanents, dont au moins deux d’entre eux, la Chine et les Etats-Unis, sont pour le moment réticents. C’est un travail de longue haleine et dont la mise en oeuvre ne sera pas immédiate.

    LVR : Vous avez qualifié, durant la conférence de ce matin, la politique étrangère du nouveau gouvernement de « politique tous azimuts », cela signifie-t-il que la politique étrangère de la France sous François Hollande sera une politique plus réactive que proactive ?

    P. Boniface : Non, cela signifie que la France ne bornera pas son horizon à une stricte politique occidentale. Et je pense que pour des raisons variées, Nicolas Sarkozy avait développé des relations qui n’étaient pas très bonnes avec des pays comme le Japon, le Mexique, la Turquie, qui sont des partenaires potentiellement importants pour la France, et auxquels François Hollande a adressé un message de réconciliation.

    Mettre en place une politique étrangère « tous azimuts », cela signifie que la France a bien sûr des alliés déterminés qui sont les pays de l’Union Européenne, et les pays de l’Alliance Atlantique, mais qu'elle ne s’interdit pas de passer des accords avec d’autres pays qui ne sont pas membres de l’Union Européenne ou de l’Alliance Atlantique.

     

    La France et ses partenaires européens et américains

    LVR : Ce matin encore, vous avez qualifié François Hollande d’héritier de Jacques Delors, cela signifie-t-il que le nouveau président est un pro-européen convaincu ?

    P. Boniface : Oui, il est pro-européen. Mais il est sans doute moins fédéraliste que ne l’était Jacques Delors, dans la mesure où il a une double paternité : Jacques Delors et François Mitterrand. Or François Mitterrand était moins fédéraliste que Jacques Delors. L’engagement pro-européen de François Hollande est indéniable, mais il est peut-être, car l’époque aussi a changé, moins enthousiaste et moins romantique par rapport à la construction européenne, que ne l’était Jacques Delors.

    LVR : Quel peut être le rôle de la France dans la gestion de la crise économique européenne ?

    P. Boniface : Le rôle qu’a déjà un peu joué François Hollande d’intermédiaire entre l’Europe du Sud et l’Allemagne, de facilitateur pour trouver un compromis qui ne soit un renoncement trop important pour personne, mais qui puisse permettre de sortir des blocages. La façon dont on est arrivé à un accord sur la sortie de la crise de l’Euro, il y a maintenant un mois, est un bon exemple de ce que la France peut faire pour faciliter la prise de solutions communes.

    LVR : Dans cette dynamique quelle est la place de la relation franco-allemande ?

    P. Boniface : Cette relation n’est plus le moteur unique de la construction européenne. Elle reste toutefois indispensable, mais n’est plus suffisante. Dans une Europe à 27, deux pays ne sont plus suffisants pour exporter des solutions comme cela pouvait être le cas dans une Europe à 9 ou à 12.

    LVR : Passons maintenant de l’autre côté de l’Atlantique, qu’en est-il de la relation de François Hollande et Barack Obama?

    P. Boniface : François Hollande a affaire à un président américain qui, pour la première fois, n’est pas hostile à la construction européenne. Les autres présidents américain, dans le passé, se disaient favorables à la construction européenne, mais voyaient dans une Europe qui s’organise, une concurrence qui leur faisait peur. Ce n’est pas le cas de Barack Obama pour lequel l’Europe n’est pas une préoccupation première. Pour Barack Obama, l’Europe n’est ni un problème, ni une solution.

     

    Les points chauds actuels

    LVR : D’après vous, quel peut être le rôle de la France en Syrie ?

    P. Boniface : Il ne faut pas avoir l’illusion que la France, par sa seule puissance, pourrait mettre fin à la guerre civile en Syrie. D’ailleurs aucun Etat n’a cette capacité à lui seul. Seule une solution internationale, de préférence une solution négociée, pourra agir. Ce que peut faire la France est, outre fournir une aide humanitaire aux victimes de cette guerre civile, de tenter de trouver une solution acceptable par l’ensemble des membres du Conseil de Sécurité de l’ONU. C’est ce qu’elle essaie de faire, c’est ce qu’elle n’a pas encore réussi à faire pour le moment.

    LVR : Et au Mali ? Jean-Dominique Merchet dans une tribune datée du 1er octobre a qualifié le Mali de « nouvel Afghanistan » (http://fr.ria.ru/tribune/20121001/196193949.html), pensez-vous que l’on puisse assister dans la région à un enlisement comparable à celui des troupes occidentales en Afghanistan ?

    P. Boniface : Certes, il y a toujours des risques d’enlisement quand on fait une opération militaire. Mais la différence au Mali est que l’on a un allié sur place qui est plus puissant que ne l’étaient nos alliés en Afghanistan, et les forces hostiles sont peut-être elles moins puissantes.

    Si l’Afghanistan doit servir de leçon, c’est en montrant que les troupes de libération passent assez vite pour des troupes d’occupation. Il faut donc toujours faire attention de ne pas avoir une présence au sol qui devient irritante, et provoque un phénomène de rejet de la part de la population locale.

     

    Les relations franco-russes

    LVR : Au-delà des relations économiques florissantes entre les deux pays, la Russie peut-elle devenir un partenaire politique de la France ?

    P. Boniface : Un partenariat politique a existé entre Chirac et Poutine. Et ce fut le cas, de façon plus forte encore, entre Mitterrand et Gorbatchev. Mikhaïl Gorbatchev a maintes fois rendu hommage à l’appui que Mitterrand lui avait donné. Il y a eu une petite parenthèse avec Nicolas Sarkozy qui a voulu éviter la Russie au départ, même si par la suite il s’en est rapproché.

    Actuellement, nous avons avec la Russie un point de divergence important sur la Syrie. Mais il faut savoir gérer cette divergence, il faut la reconnaître sans en faire un obstacle majeur dans la relation entre la France et la Russie, parce que sur de nombreux points, on peut avoir des positions d’intérêt commun.

    LVR : Qu’en est-il de la question des Droits de l’Homme ? Peut-elle nuire aux relations entre la France et la Russie? Et, comment d’après vous interpréter le silence de François Hollande sur l’affaire des Pussy Riot ?

    P. Boniface : Sur la question des Droits de l’Homme, il y a des avis différents entre Russes et Français. Les journalistes français sont très sévères à l’égard de la Russie, mais d’un point de vue rationnel, si l’on peut dire qu’il y a sans doute encore des choses à revoir, il y a des progrès indéniables. Le développement de la société civile est une réalité.

    Sur les Pussy Riot, je pense que c’est une affaire qui a été médiatisée au-delà de son impact réel. Les combattants des Droits de l’Homme en Russie ne peuvent pas être résumés à ces chanteuses, qui mènent certes un combat, mais qui font aussi beaucoup dans la provocation et dans le show-off. /L

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