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    J-P. Petit : « Les déchets nucléaires, bombe à retardement planétaire » (Partie 2)

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    Voici le second volet de l'entretien accordé à La Voix de la Russie par Jean-Pierre Petit, ancien directeur de recherche au CNRS, consacré à l’épineuse question des déchets nucléaires et de leur stockage sous-terrain (voici la Partie 1 de l'interview) .

    LVdlR : Venons-en à Bure. Où en est-on ?

    JP Petit : Les opposants français ne sont qu’une poignée, autour du courageux Michel Guéritte. Le pouvoir nucléaire achète les municipalités locales et l’argent coule à flot. Les opposants ayant des compétences techniques sont réduits au silence par des pressions. Pour être libre il faut être ... retraité, sinon toutes les formes de pressions sont possibles.

    LVdlR : Au plan technique, cela donne quoi ?

    JP Petit : On a dépensé en dix ans dix milliards d’euros pour construire un dispositif permettant de réaliser des tests. Mais le stockage souterrain profond de déchets à vie longue pose des problèmes très aigus. En règle générale il y a deux sortes de déchets. Ceux qu’on peut qualifier de « passifs », comme par exemple de l’amiante, et des déchets « actifs », qui évoluent chimiquement, se décomposent, produisent éventuellement des gaz inflammables, dégagent de la chaleur. Les déchets nucléaires entrent évidemment dans la seconde catégorie. Ils dégagent évidemment de la chaleur, par transmutation exo-énergétique de leurs composants. Aussi le site de stockage nécessitera-t-il de puissants systèmes de ventilation qui devront rester actifs pendant des siècles (...). Par ailleurs, les déchets sous forme de plastiques se décomposent relativement rapidement en produisant de l’hydrogène. Quand l’air en contient 4 %, ce mélange devient explosif.

    LVdlR : Un feu peut-il se déclarer dans une mine ?

    JP Petit : Et comment ! Au début des années 2000, on avait commencé à stocker des déchets divers et variés, dont des composants contenant du mercure, dans une mine d’Alsace, ce qui correspondait à un projet nommé Stocamine (http://fr.wikipedia.org/wiki/StocaMine). En 2002, un incendie s’est déclaré. Un déstockage a été envisagé, mais les conditions dans lesquelles cette opération devrait être effectuée font qu’une grande partie des éléments disposés dans cette mine ne pourra jamais être récupérée.

    LVdlR : Un incendie crée-t-il des dommages dans une mine ?

    JP Petit :Beaucoup plus qu’à l’air libre. Une galerie de mine peut être comparée à un four parce que la chaleur produite ne peut pas s’évacuer. Le moindre incendie provoque des élévations de température importantes, auxquelles les « colis » ne peuvent résister.

    Dégâts lors de l’incendie dans le tunnel du Mont Blanc. A droite, carcasse d’un camion © Photo fournie par Jean-Pierre Petit

    Sur cette photo prise dans le tunnel du Mont-Blanc, après ventilation (...) la température a fait s’effondrer le placage en béton du plafond. L’image suivante montre une galerie ménagée dans le filon d’argile de l’installation pilote du projet CIGEO (Centre Industriel de Stockage Géologique), à Bure.

    Aménagements souterrains du projet CIGEO de Bure © Photo fournie par Jean-Pierre Petit

    LVdlR : Et dans le cas de Bure ?

    JP Petit : Un incendie serait simplement catastrophique. On a vu plus haut que les colis de haute activité se présentaient sous une forme où les déchets radioactifs se trouvaient emprisonnés dans du verre. Or le verre n’est pas un solide, mais un fluide très visqueux. A la température ordinaire, il peut conserver ce qu’on lui confie pendant des milliers d’années, voire des dizaines de milliers d’années. Il est très peu soluble. Mais son point faible, c’est sa faible résistance à l’échauffement. A 600°C, ce verre coulera et libèrera son contenu. Et dans une galerie, cette température sera très vite atteinte. Une mine, cela signifie aussi des arceaux de soutènement en métal et du béton armé. Or, le béton se décompose au dessus de 1100°. L’argile du filon de Bure est elle-même saturée d’eau. Les normes précisent qu’elle ne peut supporter un échauffement d’une température supérieure à 70°. Les créateurs du projet CIGEO font grand cas du recours à un matériau, la bentonite (http://fr.wikipedia.org/wiki/Bentonite), pour obturer les alvéoles, et sceller tout ce qui doit l’être. C’est une argile particulière qui absorbe l’eau en se dilatant. Par contre, même problème que l’argile concernant sa tenue en température.

    LVdlR : Vous pensez à un incendie dû au dégagement d’hydrogène ?

    JP Petit : Il n’y a pas que cela. Il est prévu, à Bure, de descendre des éléments conditionnés par du bitume. Or le bitume devient fluide à 60° et s’enflamme à 300°C. Ce projet est absurde sous tous les angles.

    LVdlR : Alors, que faudra-t-il faire des déchets issus de l’activité des centrales ?

    JP Petit : Il faut les stocker en surface en attendant, s’il le faut pendant des siècles, un moyen de les rendre inoffensifs par transmutation. Rien ne presse. Ce qui fait que le gouvernement et les barons du nucléaire exercent une pression énorme pour que la décision de début d’enfouissement soit prise en 2015, c’est avant tout le souhait de cacher tous ces signes de nuisance qui s’accumulent depuis un demi-siècle et qui donnent une mauvaise image du nucléaire. Si le projet CIGEO voit le jour, cela constituera un signal pour tous les nucléopathes du monde entier et on se mettra à enfouir à tout va, partout en se disant « après moi, le déluge ! ». Cet abandon de ce projet d’enfouissement va de pair avec l’impératif de cesser de produire ces fichus déchets, donc d’envisager un arrêt rapide de la production d’électricité par le nucléaire. La façon dont est actuellement mené ce forcing est inimaginable. La mobilisation de scientifiques pour critiquer ces projets est un phénomène exceptionnel. L’immense majorité d’entre eux sont totalement indifférents à ce problème, comme à beaucoup d’autres, du reste. En face, tous les moyens sont bons. J’ai été témoin au jour le jour de l’enquête publique qui a été menée pour déboucher sur la décision de construire ITER. Cette affaire a été menée comme on le ferait si un village décidait d’installer par exemple un incinérateur d’ordure sur son territoire. On a mis à disposition des riverains, jusqu’à une distance de 15 kilomètres, un cahier où ceux-ci pouvaient écrire leurs remarques. Et tout cela a été mené durant l’été 2011, en juillet-août, quand les gens étaient en vacances.

    LVdlR : Comme quand on veut faire passer une loi ou un décret discrètement.

    JP Petit : J’ai été le seul à me plonger dans les 7000 pages du dossier mis à disposition, dans les mairies, par sept commissaires nommés, totalement incapables de répondre à la moindre question. Evidemment, je me suis plongé dans les pages se référant aux aspects scientifiques. Et là j’ai découvert un ensemble indigent, où le mot disruption ne figurait même pas, alors que c’est le problème clé des tokamaks. Un délai très court avait été accordé aux commissaires pour qu’ils rendent leur décision finale. Ils avaient le choix entre quatre options :

    - Avis défavorable

    - Avis favorable avec réserves

    - Avis favorable avec recommandations

    - Avis favorable sans réserves.

    J’ai demandé à plancher devant des responsables scientifiques d’ITER. Cela a été refusé. Les commissaires ont joué un rôle de filtre, de barrage. Un avis avec réserve aurait entraîné la suspension du projet, jusqu’à ce que les questions en suspens aient été résolues. L’avis avec recommandations permettait le démarrage du projet, option retenue par André Grégoire, président, totalement incompétent en matière de nucléaire (ce choix était fait à dessin, « pour garantir l’objectivité des commissaires »). Celui-ci m’a dit : « Ils auront cinq ans pour résoudre le problème des disruptions »…

    Or ce problème ne sera jamais résolu, si tant est que cette machine soit un jour finie, ce dont certains commencent à douter. Beaucoup de spécialistes pensent qu’elle sera mise HS à la première disruption majeure, et qu’elle sera alors ... irréparable. Mais ITER, finalement, ne sera qu’un gâchis d’argent, pas une catastrophe environnementale. Pour le projet d’enfouissement, ses promoteurs recherchent ce qu’ils considéreraient comme un assentiment de l’ensemble des Français.

    LVdlR : Un référendum ?

    JP Petit : Non. On a sélectionné 17 naïfs.

    LVdlR : C’est comme cela que vous les qualifiez ?

    JP Petit : C’est l’appellation officielle. Comme pour ITER, on tient à ce qu’un échantillon « représentatif » de la population française soit sollicité pour donner son avis.

    LVdlR : Sur la base de quelle information ?

    JP Petit : Une « formation » qui s’est déroulée sur trois week-ends successifs. Ils ont déclaré à l’issue de celle-ci « qu’ils n’étaient pas contre ce projet, à condition qu’on prenne les précautions requises que des études préliminaires soient poussées à leur terme ». Le gouvernement s’estime si assuré d’emporter cette décision d’autorisation de créer ce site que l’ANDRA, l’Agence Nationale pour la gestion de Déchets Radioactif, avait déjà commencé à passer les marchés en plein débat. Si la dictature c’est « tais-toi », cette façon de vivre la démocratie c’est « cause toujours ! ».

    LVdlR : Et qu’on demandé les 17 « Pigetons » ?

    JP Petit : On leur a soufflé leur discours, c’est à dire de demander des études complémentaires, par exemple concernant la tenue de l’argile face au creusement de galeries. Mais cet effet ne se ferait sentir qu’au bout de dizaines d’années, comme à Asse. Le sol bouge, mais lentement. Pour emporter le morceau, le gouvernement cherche d’ailleurs à inclure la procédure d’enfouissement des déchets radioactifs dans une loi « de transition énergétique » que des imbéciles sont fichus d’approuver, si on leur promet de l’argent pour quelques éoliennes et panneaux solaires. On peut compter sur socialistes et les gens d’EELV pour conclure de tels accords.

    LVdlR : Dix-sept Pigetons consultés à la va-vite au sujet d’un projet qui va engager le destin des 6000 prochaines générations humaines. Mais alors, que faudrait-il faire ?

    JP Petit : Tout stopper, conserver le stockage en surface ou sub-surface, contrôlable en permanence et attendre qu’une solution se dessine.

    LVdlR : C’est le même problème qu’ITER.

    JP Petit : En 2012, l’américain Glenn Wurden avait dit dans une longue communication à un congrès qui se tenait à Princeton, dans le plus grand laboratoire de physique des plasmas du monde qu’il fallait d’abord réussir à maîtriser le problème des disruptions avant de s’embarquer dans un projet aussi pharaonique. Mais on l’a fait quand même, parce que beaucoup d’argent avait déjà été dépensé là-dedans. Le projet d’enfouissement français a déjà coûté 15 milliards d’euros et continue de coûter 1 milliard d’euros par an. Ces gens veulent concrétiser le projet, alors que cette entreprise est aberrante par quelque côté qu’on la prenne. Il y a des intérêts à la clé, de bêtes histoires de gros sous. Quant à chercher la caution du « peuple français » en se basant sur l’avis de 17 naïfs pris au hasard dans la population, ça n’a pas de nom.

    LVdlR : Si on cesse de produire d’autres déchets, cela signifie qu’on abandonne le nucléaire. Alors, comment ?

    JP Petit : Il faut une prise de conscience planétaire. On en est loin. Actuellement, de nombreux pays du monde envisagent de s’équiper de centrales nucléaires et d’EPR, qui fonctionnent au plutonium. Or cette voie est une impasse dangereuse, ne serait-ce parce qu’on n’a pas de solution pour les déchets. Le second point est lié au vieillissement des installations. La radioactivité provoque des transmutations, dans les métaux par exemple, et ce faisant, elle les fragilise. Beaucoup de réactions produisent de l’hélium, qui reste dans le matériau irradié. Or l’hélium ne se lie avec rien. Un atome d’hélium, c’est un trou dans un réseau cristallin métallique. Par simple irradiation une cuve de réacteur nucléaire, pressurisée, perd de sa résistance mécanique. Tôt ou tard, elle deviendra inutilisable. On tombe alors sur un autre problème : le coût du démantèlement.

    LVdlR : Démanteler d’une installation nucléaire, ça consiste en quoi ?

    JP Petit : C’est fractionner ses composants en éléments d’assez petites dimensions pour pouvoir prendre place dans des colis standards. Quand vous allez dans un atelier de démantèlement, vous voyez des ouvriers qui passent leur temps à découper des poutres à la scie, en morceaux assez petits pour entrer dans des bidons de 200 litres. Il faut ajouter à cela que nombre de ces éléments, de grande taille, ont été activés, sont devenus radioactifs, donc requièrent des précautions pour leur manipulation, leur « traitement ».

    LVdlR : En résumé, on ne sait pas démanteler une installation nucléaire, et quand bien même on saurait le faire, on ne saurait que faire de ces déchets.

    JP Petit : Tout à fait. Tout ceci appelle une décision politique drastique, à échelle internationale. Mais par exemple, en France, nos politiques sont loin d’être capables d’envisager une chose pareille. Au contraire, des plans complètement démentiels voient le jour. Des plans dont le public ignore l’existence. Ci-après le schéma d’une « trajectoire raisonnée », élaborée par l’Office Parlementaire français des Choix Scientifiques et Techniques.

    Le plan des nucléocrates fous français © Photo fournie par Jean-Pierre Petit

    La génération II représente les 58 réacteurs actuellement installés sur le territoire français. La génération III, ce sont les EPR, qui fonctionneront à 100 % au MOX, c’est à dire au plutonium. La génération IV, ce sont les surgénérateurs à neutrons rapides, contenant chacun 20 tonnes de plutonium, l’équivalent de 1000 bombes atomiques, et 5000 tonnes de sodium, inflammable et explosif. La construction du prototype ASTRID a déjà été approuvée par François Hollande. Le déploiement commencerait en 2060 et serait terminé en ... 2100.

    LVdlR : En tablant sur le fait que la physique n’aura pas changé d’ici là.

    © Photo fournie par Jean-Pierre Petit 

    JP Petit : Mais le pire est que ceux qu’on aurait tendance à considérer comme des antinucléaires « historiques » comme Monique Sené, ancienne directrice de recherche au CNRS, dans la physique des particules, tiennent des discours complètement incohérents. Je crois qu’il est nécessaire que les lecteurs sachent cela et se fassent leur propre opinion.

     

    Monique Sené, ancienne directrice de recherche au CNRS : Du nucléaire, un peu, si on en a besoin... : © Photo fournie par Jean-Pierre Petit

    A côté de cela vous avez des hommes qui se sont trouvés immergés au coeur du dispositif et qui ont brutalement pris conscience, comme cela ne peut sans doute se produire qu’aux Etats-Unis. Je citerai l’exemple de Gregory Jaczko.

    LVdlR : Quelles fonctions occupait-il ?

    JP Petit : Il a dirigé le NSC, Nuclear Security Commitee, l’équivalent américain de l’ASN français (Autorité de Sureté Nucléaire) de 2010 à 2012.

    LVdlR : C’est à dire pendant la catastrophe de Fukushima.

    JP Petit : Comme c’est un homme intelligent et clairvoyant, il a adopté une position tranchée, qui est aussi la mienne : la technologie nucléaire n’est simplement pas gérable en l’état, non seulement au Japon mais dans tous les pays du monde.

    Gregory Jaczko, ancien directeur du Nuclear Security Comittee américain© Photo fournie par Jean-Pierre Petit

    LVdlR : Il faudra bien envisager des solutions. On pourra faire cela lors d’une prochaine interview.

    JP Petit : Oui.

    LVdlR : Jean-Pierre Petit, vous êtes un lanceur d’alerte doté d’un haut niveau sur le plan technique et scientifique. L’interview d’aujourd’hui nous laisse un goût un peu amer dans la bouche. Cela ne vous arrive pas de rêver un peu, pour échapper à tout cela ?

    JP Petit : Il faut se battre. Mais si on ne peut pas s’évader de temps en temps, c’est la déprime. Personnellement j’ai écrit Le Livre de la Jungle Sous Marine, qui est une adaptation de l’ouvrage de Kipling au monde sous-marin. J’ai ajouté à la fin un petit couplet écolo de mon cru.

    LVdlR : Les internautes peuvent parcourir les 50 premières pages de cet ouvrage illustré dans votre site.

     

    JP Petit : Je leur propose de rêver avec moi. N/T

     

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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