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    Promenade de Yalta

    Quand le soleil se lève sur la Crimée

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    Référendum en Crimée (2014) (416)
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    Je reviens de Crimée. Je m'y étais déjà rendue mi-mai alors donc que la saison estivale n'était pas encore ouverte et que l'archipel semblait quasi-déserte.

    Par Françoise Compoint, La Voix de la Russie – RIA Novosti

    Je reviens de Crimée. Je m'y étais déjà rendue mi-mai alors donc que la saison estivale n'était pas encore ouverte et que l'archipel semblait quasi-déserte.

    Vous savez, dans l'un de ses plus macabres et plus talentueux poème, Arthur Rimbaud nous a parlé de "hameaux abattus". Comment un hameau peut-il être abattu? Au-delà de la métaphore poétique, on comprend bien que oui, exemple de la Crimée vêtue des dernières stagnations de mai à l'appui, un hameau peut être abattu à l'image d'une personne. Que derrière des rangées de maisons pour certaines blanchies à la chaux et rondelettes, pour d'autres lézardées et ornées d'herbes folles, on devine le silence anxieux des périodes transitoires. Il y a deux mois, l'avenir faisait encore peur mais l'idée de rester dans le passé était simplement inconcevable.

    La conscience d'appartenir à la Russie, d'être la Russie, n'avait jamais quitté la Crimée bien que celle-ci fut offerte à l'Ukraine en 1954 par Khrouchtchev. Pourquoi? Nikita Khrouchtchev a beau être le symbole de la déstalinisation ambiante de l'URSS, il a pris part aux répressions massives de 1938-1940 en Ukraine. Il lui fallait donc redorer son blason. Une recherche un peu plus poussée à travers les pages du net offre tout un éventail d'arguments, à savoir des arguments d'ordre économique en rapport avec la position géographique de l'archipel. Les 300 ans du traité de Pereïaslavl sont traditionnellement mentionnés: Khrouchtchev aurait voulu faire un cadeau à l'Ukraine pour honorer l'anniversaire de la réunification de l'Ukraine avec la Russie (voir l'intervention du politologue Viatcheslav Nikonov, petit-fils de Molotov, qui insiste lourdement sur la version "cadeau"). Si tout cela est vrai, un double bémol est néanmoins à signaler. Premièrement, la constitution soviétique de l'époque (celle de 1936, revue en 1977) ne permettait pas l'octroi de la Crimée en vertu de l'immuabilité des frontières de l'URSS. Deuxièmement, Sébastopol, ville de la gloire militaire russe, restait sous juridiction de la RSFSR jusqu'en 1992. De jure, elle n’a jamais appartenu ni à la République autonome de Crimée, ni à l’Ukraine. De facto, suite au consentement muet de Boris Eltsine, elle fut soumise à la juridiction de Kiev. Bien des années plus tard, profitant de l’assujettissement bien peu cohérent de cette ville à l’Ukraine, Ioulia Timochenko et consorts projetaient de résilier le bail du port de Sébastopol par la flotte russe alors que celui-ci ne devait arriver à son terme qu’en 2042. En réalité, la flotte russe devait faire place à celle de l’OTAN. On connait la suite. D’ailleurs, un galop d’essai des plus symboliques était prévu pour les célébrations de mai – défilé des navires otaniens à Sébastopol – qui devait coïncider avec le référendum pour le rattachement s’il n’avait pas été décidé in extremis que celui-ci ait lieu le 16 mars.

    Le Château Nid d'hirondelle à Yalta
    © Sputnik. Alexander Vilf
    Le Château Nid d'hirondelle à Yalta

    Que voit-on aujourd’hui? La saison 2014 est loin d’être réjouissante pour les habitants de Crimée qui constatent une forte diminution des flux touristiques. L’explication en est bien simple: les trains en direction de Simferopol, de Théodosie et de Sébastopol sont presque vides dans la mesure où ils ne peuvent contourner le territoire ukrainien et les billets d’avion sont trop chers. Des amis qui avaient tenté l’aventure début mai en se risquant à prendre le train avaient été arrêtés à la frontière et forcés de faire demi-tour. Le cas est plutôt particulier car il s’agissait d’un jeune couple. En revanche, ce traitement est systématique pour toutes les personnes de sexe masculin dont l’âge est compris entre 16 et 60 ans… qui sait s’ils ne viennent pas garnir les rangs des " séparatistes "? Cette situation, si peu commode soit-elle, est bien entendu provisoire puisque le pont du détroit de Kertch sera construit d’ici 2015. Sinon, me demanderez-vous, entre mai et juillet, relève-t-on des changements sensibles?

    Sensibles, ils ne sauraient l’être en l’espace d’à peine trois mois. Pour l’heure, ceux que j’ai pu relever sur le champ se limitent à l’aéroport. La piste de l’aéroport de Simféropol a été en grande partie rénovée. Fraîchement asphaltée, lignes de démarcation repeintes, elle ne reflète plus l’abandon. Dans les locaux mêmes de l’aéroport: ouverture d’un Duty free, d’une cafétéria et d’une librairie, autant de petites commodités qui contribuent à égayer l’ambiance générale et rendre le délai d’attente bien plus agréable. Par contre, s’il faut parler de changements plus profonds, il faudrait commencer par l’optimisme des Criméens eux-mêmes. S’il est vrai que 97% des inscrits (et le nombre d’inscrits coïncide en l’occurrence avec le nombre d’habitants le taux de participation ayant été estimé à près de 100%) avaient voté en mars en faveur du retour de la Crimée dans le giron russe, il n’en demeure pas moins qu’en avril-mai, lors de ma dernière visite, il y avait comme un sentiment d’incertitude, voire de peur. Celui-ci était attisé et par la peur d’avoir à subir une guerre subversive copieusement sponsorisée de l’extérieur, et par le fait d’avoir à subir les réflexions hautement désobligeantes des proches installés dans le Sud-Est du pays et à l’Ouest. Aujourd’hui, le Kiévien moyen préfère se taire. Quant aux habitants de Donetsk et de Lougansk, ils savent aujourd’hui ce qu’est un génocide au sens plein du terme. D’ailleurs, me promenant à travers les plages de Koktebel, une commune urbaine intégrée à la municipalité de Théodosie, j’ai eu l’occasion d’entendre deux conversations représentatives. Une jeune femme racontait à son interlocuteur que Lougansk était bombardé sans relâche, tous les jours, qu’elle craignait pour la vie de son père qui était resté sur les lieux. Même récit entendu deux jours plus tard, même froid dans le dos quand on entend parler d’un génocide en pleine Europe cautionné par des puissances que plus aucun argument n’arrête, pas même le crash du Boeing 777 dont on sait pertinemment qu’il n’a techniquement pas pu être abattu par les résistants ou par la Russie (arguments à la fois techniques et stratégiques).

    La forteresse de Gênes (construite de 1371 à 1469) dans la ville de Soudak (sud-est de la Crimée)
    © Sputnik. Vladimir Mikhailov
    La forteresse de Gênes (construite de 1371 à 1469) dans la ville de Soudak (sud-est de la Crimée)

    Sans doute est-ce de surcroît la conscience de cette horreur qui a renforcé l’enthousiasme des autochtones (soulignons-le une nouvelle fois, russes dans leur majorité!) ce qui s’exprime, entre autres d’une manière ostentatoire, par l’exhibition du drapeau russe sur certains balcons, dans les voitures, les cafés (initiative donc personnelle) et ailleurs. C’est sans compter les rubans de Saint-Georges, prohibé par le nouveau gouvernement ainsi que les T-shirts représentant Poutine et slogans humoristiques thématisés, vendus dans les petits magasins.

    Qui plus est, au-delà du facteur national, il y a ce qu’on appelle l’instinct de survie. En 23 ans de l'indépendance de l'Ukraine, la Crimée a été ruinée. Hauts lieux touristiques sont délabrés ou en voie de délabrement (c’est le cas par exemple du château du Nid d’hirondelle à Yalta), hôtels surexploités sans qu’un seul sou n’ait été versé pour leur entretien (le château de Massandra appartient au fils de Ianoukovitch). Idem pour les sanatoriums, pour la plupart privatisés sans avoir été rénovés depuis la fin des années 80, usines fermées, salaires faisant plus argent de poche, petits travaux saisonniers qui font vivre la majeure partie de la population. La Russie entend faire de ce paradis perdu un joyau digne de ce que devrait être l’éternelle Tauride. Après tout, pourquoi ne ferait-elle pas sur son propre territoire ce qu’elle a fait en Abkhazie ultérieurement au conflit de 2008: le pays fut reconstruit en moins de trois ans grâce à la très importante aide financière accordée par la Russie.

    Le lac Mramornoïe (de marbre) au pied de la montagne Tchatyr-Dag
    © Sputnik. Sergey Anashkevich
    Le lac Mramornoïe (de marbre) au pied de la montagne Tchatyr-Dag

    Il semble que certains tournants géopolitiques – qui aurait cru, aux premières heures du Maïdan, que la Crimée reviendrait en Russie? – sont déterminés par l’Histoire. Le fait que Vladimir le Grand, le prince de la Russie de Kiev, ait reçu le baptême non pas, comme on le sait aujourd’hui, à Kiev, mais à Chersonèse (actuel Sébastopol) avant de baptiser la Russie (la Rus’ à l’époque) n’est pas dénué de symbolisme.

    Présent à Yalta en tant qu’observateur pendant le référendum de mars, Aymeric Chauprade avait écrit un bel article intitulé " de Yalta à Yalta ". Il y avait notamment relevé l’éclosion d’un nouveau monde dans lequel l’unipolarisme n’avait plus aucune place. Aujourd’hui, on aimerait pouvoir dire " de Vladimir à Vladimir " en se disant que la réacquisition de la Crimée symbolise aussi la maturation spirituelle de la Russie.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

    La Voix de la Russie

    Dossier:
    Référendum en Crimée (2014) (416)

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    Tags:
    Crimée, Yalta
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