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    Homme et femme

    Masculinisme: quand l’homme veut être une femme comme une autre

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    Mike Beuve
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    Alek Minassian, auteur de la tuerie à Toronto qui a fait 10 morts et 15 blessés, ferait partie d’un groupe des «Incel», des célibataires involontaires qui tiennent les femmes pour responsables de leur insatisfaction sexuelle, mais surtout, revendiquent une idéologie masculiniste. Comment peut-on expliquer l’apparition de cette idéologie?

    L'attaque de Toronto continue de faire parler d'elle. En effet, Alek Minassian, auteur de la tuerie qui a fait 10 morts et 15 blessés, le 23 avril 2018, aurait publié le commentaire suivant sur son profil Facebook: «La rébellion des Incel [célibataire involontaire, ndlr] a commencé. On va renverser tous les "Chads" [hommes qui ont du succès auprès des femmes, ndlr] et les "Stacys" [compagne de Chad qui refuse les avances des incels, ndlr]! Gloire au gentleman suprême Elliot Rodger.» Si la police de Toronto n'a pas encore confirmé les motivations du tueur, la question du mouvement des Incel interroge. Et pour cause, ce groupe de «célibataires involontaires» tient les femmes pour responsables de leur insatisfaction sexuelle, mais revendique surtout une idéologie masculiniste.

    Mélanie Gourarier, anthropologue au CNRS et au Laboratoire d'études de genre et de sexualité (LEGS) Paris VIII, auteure du livre Alpha Mâle, séduire les femmes pour s'apprécier entre hommes, considère que le masculinisme est une idéologie qui est

    «très largement diffusé dans nos sociétés contemporaines qui consiste à deux choses. D'une part, un positionnement qui s'oppose aux femmes et aux féministes; dans ce cas, on est dans l'antiféminisme classique. D'autre part, la spécificité du masculinisme c'est, aussi, une réflexion sur ce qui relèverait d'une condition masculine, spécifique et actuelle, pensée en opposition à la condition féminine. C'est en cela qu'il y a une originalité dans l'idéologie masculiniste.»

    Une idéologie en réaction aux droits acquis par les femmes?

    Fatima Benomar, co-porte-parole de l'association féministe, Les éffronté-e-s, nous rappelle que ce mouvement est né au Canada au moment où il y a eu les premiers acquis pour les femmes. «Les penseurs qui ont créé des monstres comme Marc Lépine [auteur de la tuerie de l'École polytechnique de Montréal en 1989, qui a tué 14 femmes pour des motifs antiféministes, ndlr] ont clairement dit qu'avec les avancées féministes (droit à l'avortement, à la contraception, avec la politisation et la répression des violences faîtes aux femmes) on était en train de remettre en cause un système qui se tenait, qui était l'autorité masculine et qui se justifiait par des données, on va dire, naturelles.»

    Par exemple, «une femme devait demander l'autorisation à son mari pour travailler [en France, la loi du 13 juillet 1965 a autorisé les femmes à travailler sans l'autorisation de leur époux] parce que l'on pensait que les femmes n'étaient pas assez matures et en capacité intellectuelle de faire des choses pour elles-mêmes. En effet, elles n'étaient pas les meilleures juges, selon les croyances patriarcales, de leur propre destin.»

    «Les grandes idéologies prétendent que c'est toujours pour le bien des catégories dominées qu'il faut ne pas tout à fait leur donner le pouvoir. C'est tout simplement un continuum de cette croyance-là qui sert de socle idéologique au mouvement masculiniste.»

    développe Fatima Benomar avant d'ajouter

    «Ce sont les premiers à dire que le féminisme serait le premier ennemi des femmes parce que le féminisme ne respecte pas leur nature qui est, quelque part, ancrée dans une fatalité de soumission.»

    La condition masculine considérée comme en péril

    Néanmoins, le sentiment de perte de repères pour certains hommes est réel, comme en témoigne le documentaire The red pill réalisé par Cassie Jaye. Une référence au film Matrix où Néo, le personnage principal, se voit proposer une pilule de couleur bleue qui lui permettra de retrouver sa vie normale, et celle de couleur rouge qui lui permettra de découvrir la réalité.

    Dans ce reportage, des hommes, faisant partie majoritairement d'associations de défense des droits et des voix des hommes aux États-Unis, parlent de cette révélation. À savoir que les hommes n'ont, notamment, plus tous les pouvoirs, ils ne sont pas les seuls responsables de la violence conjugale et les seuls à commettre des agressions sexuelles et peuvent en être aussi victimes. Pis encore que les hommes ont une espérance de vie inférieure aux femmes, se suicident le plus, connaissent un taux de mortalité de 99%, car ce sont eux que l'on envoie à la guerre ou qu'ils sont majoritairement victimes d'accident du travail, etc.

    Selon Mélanie Gourarier, ce type de discours fait partie de la stratégie masculiniste. Ils disent que «finalement l'égalité est acquise parce qu'il y a eu le droit de vote, parce qu'il y a des volontés d'égalisation des droits salariaux, on considère aujourd'hui que les luttes féministes sont derrière nous. En faisant passer ces luttes pour obsolètes, cela permet d'ancrer un discours qui délégitime à la fois les revendications féministes et qui va justifier une inquiétude masculine.»

    «On est dans une inversion du paradigme, ce ne sont plus les femmes qui sont les opprimées, mais ce sont les hommes qui sont les opprimés puisque les femmes sont allées au-delà de l'égalité de droits. C'est un registre actuel de contestation des revendications d'égalité», ajoute Mélanie Gourarier.

    L'homme, une femme comme une autre

    Si le masculinisme n'est pas une organisation politique structurée, on observe plusieurs mouvances. Par exemple, une des plus connues, l'«Association de défense des droits des pères», souhaite qu'il y ait davantage de jugements qui soient prononcés en faveur des hommes lors des divorces. «Il y a donc des revendications de droits concrets.» Selon le ministère de la Justice en France, près de 200.000 enfants par an sont concernés par le divorce de leurs parents. Après divorce, un peu plus de sept enfants sur dix (73%) vivent uniquement chez la mère, moins d'un sur dix (7%) chez le seul père et moins de deux sur dix (17%) vivent en résidence alternée.

    D'autres militent pour le droit des «hommes battus», il existe tout un discours d'associations [chaque année en France, 80.000 hommes souffrent de violences conjugales contre 225.000 femmes, ndlr] qui expliquent que c'est un tabou social dont on ne parle pas suffisamment. Ils veulent faire reconnaître les hommes battus comme une priorité politique au même titre que les violences faîtes aux femmes.

    Comme l'explique Mélanie Gourarier, «en faisant passer les hommes pour des victimes, au même titre que les femmes, c'est une manière d'affaiblir, d'euphémiser les violences qui leur sont faites. C'est exactement le même phénomène que le racisme anti-blanc.» Pour l'anthropologue, «cette comparaison est éloquente, car elle représente le type de fonctionnement politique réactionnaire qui consiste à inverser les positions de victimes.»

    «Faire croire qu'il peut y avoir un sexisme anti homme, c'est finalement faire l'impasse sur ce qu'il se passe aujourd'hui sur le plan structurel, où il existe des positions minoritaires et des positions majoritaires.»

    Une masculinité new-age

    Ces hommes ne prônent pas un retour au patriarcat, comme l'analyse Mélanie Gourarier. «Leur paradigme n'est pas la modernité contre la tradition. Ils sont plutôt dans la construction. Ils se voient comme la modernité, ce n'est pas parce que ce sont des groupes réactionnaires ou avec des tendances politiques réactionnaires qu'ils revendiquent un retour en arrière sur le modèle des masculinités.» Ainsi, «ces hommes intègrent, malgré tout, un discours d'égalité. Ils se disent que c'est bien que les hommes et les femmes aient une égalité salariale, c'est bien que les femmes soient libérées sexuellement. Ils intègrent les transformations de la modernité, notamment concernant la masculinité, ils vont trouver ça très bien qu'un homme s'investisse auprès de ses enfants, qu'il puisse exprimer ses émotions. Cela ne veut pas dire qu'il se féminise, ils vont masculiniser des compétences, des qualités qui étaient jusque-là considérées comme relevant de l'ordre du féminin.» Mélanie Gourarier explique sa pensée:

    «C'est plutôt une conquête masculine de territoire féminin. Cette question du changement social, c'est une perspective en termes d'hégémonie [culturelle, ndlr]. On s'intéresse à ces transformations en tant que processus comme pouvait le décrire Gramsci.» [Antonio Gramsci, révolutionnaire marxiste italien qui estimait notamment que le groupe social dominant a acquis sa domination en propageant ses croyances et ses pratiques dans la société tout entière, ndlr.]

    Un phénomène qui pourrait devenir dangereux
    Bien que pour l'instant relativement marginal, il y a un enjeu politique à ce que les actes commis par des individus comme Marc Lépine, Elliot Rodger [motivé par sa haine des femmes, tue en 2014, dans l'État de Californie, 6 personnes et en blesse 14 autres avant de se suicider] ou encore Alek Minassian, soient définis comme acte terroriste.

    «Ce ne sont pas de pauvres hommes en souffrance qui agissent de façon isolée, ce sont des réseaux qui sont organisés, qui se constituent en haine qui relève d'une haine sexiste comme d'une haine raciale. À l'instar des actes racistes, il y a des actes masculinistes qui visent une catégorie de population. Il ne faut pas psychologiser cette animosité, c'est une haine politique» explique Mélanie Gourarier.

    Fatima Benomar abonde dans son sens. «C'est très important de ne pas faire de ces évènements quelque chose d'anodin, de dépolitisé. C'était au nom de cette idéologie de référence qu'il est passé à l'acte donc cela historicise, cela donne de la matière à ce mouvement masculiniste qui est content qu'il y ait une histoire et des actions dans leur esprit d'accomplissement, parce que de pauvres hommes victimisés par le féminisme restent dans leur coin, derrière un ordinateur. Ça peut vraiment leur servir de modèle et donc de motivation pour continuer des actes masculinistes allant du cyber-harcèlement jusqu'à des actes plus poussés.»

    «C'est important d'inclure ça dans la condition des femmes aujourd'hui dans le monde où certains actes criminels, que ce soit le viol, les attaques à l'acide, toute forme de violence allant jusqu'au meurtre, ont pour objectif de terroriser donc de maintenir un ordre social patriarcal parce que les femmes n'osent pas assumer toute leur liberté de peur de ces représailles», conclut Fatima Benomar.

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    Tags:
    attaque, femmes, hommes, Toronto
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