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    boîte de nuit

    La France ne veut plus faire la fête

    © Sputnik . Grigoriy Sysoev
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    Mike Beuve
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    Près de deux tiers des discothèques ont disparu depuis les années 80. Entre le poids de la réglementation, un changement générationnel et les propriétaires qui n’ont pas su diversifier leur offre, les Français aiment de moins en moins aller s’amuser en boîte de nuit. Retour sur ce phénomène avec Patrick Malvaës, président national du SNDLL.

    En 30 ans, près de deux tiers des discothèques ont disparu, elles étaient près de 4.000 au début des années 80, aujourd'hui on en recense environ 1.500. Une disparition accélérée par une réglementation très stricte pour les établissements de nuit, en témoigne l'augmentation des fermetures administratives. En effet, en 2017 à Paris, 210 bars ont été concernés par une fermeture administrative ce qui représente une hausse de 17.15% comparé à 2016, selon Le Parisien. Or, le poids de cette réglementation pousse certains lieux mythiques à fermer leurs portes, on pourrait par exemple citer La Féline, le célèbre bar rock parisien situé à Ménilmontant. Au-delà de l'aspect légal, la nouvelle génération est moins encline à faire la fête de la même manière que leurs parents. Le monde de la nuit est-il en train de disparaître?

    Pour Patrick Malvaës, président national du syndicat national des discothèques et lieux de loisirs (SNDLL), s'«il n'y a pas eu de substitution d'une manière de faire la fête à une autre, comme les discothèques avaient pu se substituer aux bals», le président du SNDLL note surtout que l'éventail des loisirs s'est élargi:

    «Autrefois, vous aviez la vie professionnelle et le weekend pour vous défouler, la journée vous travailliez et la nuit vous sortiez. Désormais, c'est beaucoup plus imbriqué notamment avec les phénomènes informatiques et numériques comme les réseaux sociaux […] Il n'y a plus besoin des discothèques pour faire disparaître les démons du jour avec les fantômes de la nuit.»

    Un changement générationnel

    Pourtant, Patrick Malvaës évoque la part de responsabilité de quelques propriétaires dans cette désaffection des Français, surtout des plus jeunes, pour les lieux nocturnes.

    «Il est certain que la crise économique n'a pas aidé mais on peut réfléchir autrement en se disant que l'offre proposée était trop élevé et ne s'est pas adaptée au pouvoir d'achat […] Il faut que la "recette" soit beaucoup plus respectueuse de l'activité à tous les niveaux, à commencer par la qualité musicale, la qualité de l'accueil, la qualité de l'offre. C'est fondamental.»

    Une exigence musicale d'une nouvelle génération qui tranche avec celle de leurs ainés. «À mon époque, nous n'avions pas vraiment de culture musicale. Aujourd'hui, les jeunes ont une vision qualitative de la musique qui est tout à fait différente de celle que l'on avait. Le contexte culturel a changé ainsi que l'appréhension de la musique.»

    «On est effarés lorsque l'on découvre que la chanson la plus jouée dans certains clubs est Magnolia», s'étouffe Patrick Malvaës.

    Par ailleurs, avec l'omniprésence des réseaux sociaux, il n'est plus nécessaire de sortir pour faire des rencontres. «Quand vous avez besoin de rencontrer l'autre, vous n'avez plus besoin d'être dans le même lieu, tout est dématérialisé, c'est Meetic, Tinder, tout ce que vous voulez. Toute cette fonction de rencontre, de mise en relation, a été défaite», regrette le président national du SNDLL.

    En outre, certains propriétaires n'ont malheureusement pas su innover en utilisant de nouveaux outils pour, justement, aller à la rencontre cette nouvelle génération. «Il y a des sites internet qui sont complètement obsolètes avec des photos ringardes. Ils n'ont pas su passer à Instagram ou Snapchat par exemple.»

    «C'est quand même affolant, il y a eu un retard à l'allumage concernant la révolution numérique. Dans la grande mouvance qui est en cours, il y a une grande difficulté à appréhender les désirs et les évolutions. Il y a des gens qui passent à Facebook mais c'est déjà fini chez les jeunes. L'obsolescence n'est pas programmée, elle est inéluctable.»

    Une réglementation obsolète

    Si l'aspect socio-culturel a eu un impact sur l'attractivité des discothèques et autres bars dansant. La réglementation en France a sonné le glas du monde de la nuit. Avant de réussir à obtenir une réforme fondamentale en 2009 [Art. 15 du décret n° 2009-1652 du 23 décembre 2009,ndlr], Patrick Malvaës rappelle que «les discothèques étaient obligées de demander des dérogations à la préfecture de police pour pouvoir fonctionner la nuit.»

    «Cette dérogation était donnée au cas par cas, à la tête du client. Ça a tué les discothèques. Comment voulez-vous qu'une banque prête de l'argent pour monter un établissement alors qu'il est dans la précarité absolu, on ne peut pas prêter à une entreprise dont on ne sait pas si demain elle fonctionnera», déplore Patrick Malvaës.

    Tandis que nos voisins européens ont su capter les grands changements liés à la fête comme «la Movida en Espagne ou encore la chute du mur de Berlin qui a fait exploser le monde de la nuit».

    «En France, on a été très ringard. Il y a un contexte français très particulier, la législation applicable aux discothèques est le code des débits de boisson qui a été édicté sous le gouvernement de Vichy [la Licence IV autorisation créée le 24 septembre 1941, ndlr] à une époque où le disque n'existait pas. C'est donc la législation des bistrots que l'on a calqué pour les discothèques.»

    Propriétaires d'établissement de nuit, coupables de tous les maux

    Avec une législation qui s'est assouplie en matière d'horaire de nuit, pour Patrick Malvaës, «les préfets se reportent désormais sur les fermetures administratives pour reprendre ce qu'ils ont concédé.»

    Les fermetures administratives permettent, sur ordre du préfet ou du maire, de fermer un établissement pour une durée pouvant aller jusqu'à 6 mois maximum (possibilité d'étendre à 12 mois par arrêté du ministre de l'Intérieur, ndlr], en cas d'infractions aux lois et règlements en vigueur, d'actes criminels ou délictueux, ou bien d'atteinte à l'ordre public et à la sécurité de la population. On pourrait citer les Nuits Fauves, une discothèque située sous la Cité de la mode et du design à Paris qui a été fermée un mois, fin 2017, sur ordre de la préfecture car trois clients avaient été hospitalisés après y avoir consommé des stupéfiants. Ou encore l'Espace B à Ménilmontant (Paris) fermé 1 mois sur ordre de la Préfecture de Police en raison des conditions de sécurité de la salle. Sans compter la multitude de fermetures administratives concernant les nuisances sonores.

    Des décisions qualifiées d'«abusives» et «intempestives» par Patrick Malvaës. Et pour cause, «le vrai problème c'est où commence le privée et commence le public […] On est responsable jusqu'aux limites de notre établissement et aux abords immédiats ce qui est tout à fait normal.» Pourtant le président du SNDLL dénonce également le fait que «la responsabilité individuelle n'est jamais pointée du doigt» dans les cas d'état d'ébriété ou de consommation de stupéfiant.

    «Au lieu de rendre la responsabilité aux gens qui font les cons et tout ça, au lieu de s'attaquer à eux. Eh bien non, on dit que c'est de la faute de l'établissement et on ferme l'établissement. C'est d'ailleurs même déresponsabiliser les clients.»

    Patrick Malvaës rappelle d'ailleurs qu'il existe dans le droit pénal français, une infraction prévue par le code de la santé publique pour ivresse publique et manifeste (IPM) réprimant l'état d'ébriété sur la voie publique, une loi «jamais appliquée».

    Néanmoins, si l'état des lieux pourrait sembler alarmant, les discothèques restent, toujours, une échappatoire pour les Français.

    «Les gens mènent une vie de plus en plus difficile, ils sortent pour oublier un peu la vigueur de la journée. On est des régulateurs du système. À ce titre-là, on est des assistantes sociales naturelles et on devrait être aidés dans cette fonction-là. Il y a aussi les aspirations de l'être humain mais si la société n'accompagne pas ses citoyens, forcément il y a un hiatus. Et c'est le problème des discothèques en ce moment», conclut Patrick Malvaës.

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    Tags:
    boîte de nuit, France
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