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    Des cocktails de médicaments à la mode, mais mortels: des jeunes témoignent

    Des cocktails de médicaments à la mode, mais mortels: des jeunes témoignent

    CC0 / Pixabay/ profq1123
    Société
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    Mike Beuve
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    Purple drank, lean, ou encore dirty sprite, autant d’appellations pour les mélanges de sirop contre la toux à la codéine avec des antihistaminiques, le tout dilué dans du soda. Si ces cocktails explosifs sont très prisés, voire vantés dans le milieu du hip-hop, ils font énormément de dégâts chez les jeunes Américains et Français. Témoignages.

    Vendredi 7 septembre, le rappeur Mac Miller américain âgé de 26 ans, décédait des suites d'une overdose. En 2013, il confessait au magazine Complex avoir été dépendant au mélange Prométhazine (antihistaminique) et Codéine. «Je n'étais pas heureux, j'étais constamment sous lean. J'étais tout le temps tellement "défoncé", c'était mauvais. Mes amis ne pouvaient même plus me regarder de la même manière. J'étais perdu.»

    Ce cocktail explosif qui procure, selon certains consommateurs, «une sensation de bien-être» et donne l'impression d'évoluer «dans un monde de coton», est particulièrement présent et vanté dans la culture rap américaine depuis les années 1990. Tour à tour appelée purple drank, lean, syrup, ou encore dirty sprite, cette mixture fait des ravages aux États-Unis.

    «Il y a une vague terrible aux États-Unis dont ils parlent beaucoup. Il y a de nombreuses overdoses là-bas. Il y a beaucoup de décès liés aux mésusages de médicaments» regrette Jean-Charles Dupuy, vice-président de SOS addictions.

    En effet, selon les chiffres du Center for Disease Control and Prevention (CDC, Centre pour le contrôle et la prévention des maladies), en 2017, près de 72.000 décès ont été causés par une overdose, ce qui représente une augmentation de 10% par rapport à l'année 2016.

    Néanmoins, la France n'est pas en reste. En témoignent, les premiers signalements repérés pour la première fois en 2013. «Des demandes suspectes de délivrance de codéine, des cas d'abus, voire de dépendance chez des adolescents et jeunes adultes sans antécédents connus d'addiction ont continué de faire l'objet de signalements au réseau des CEIP, avec une multiplication des cas à partir de 2015» rappelle l'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) dans une note de l'OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies).

    En outre, les données du Programme de médicalisation des systèmes d'information mentionnées par Le Monde, font état entre 2012 et 2015, de 12.076 patients hospitalisés plus de 24 heures pour overdose (hors suicide) aux opioïdes [drogue synthétique dérivée partiellement ou totalement de l'opium ayant des effets similaires (codéine, héroïne méthadone), ndlr]. Par ailleurs, entre 2004 à 2014, le nombre d'overdoses aux opioïdes a triplé en France passant de 990 à 2.200 cas (+161%). Une estimation «basse» étant donné que les déclarations ne sont pas toujours réalisées dans ce type de cas.

    Phénomène de mode

    Contactés par Sputnik, deux consommateurs nous expliquent comment ils ont commencé à prendre de la lean. Nicolas* (20 ans à l'époque), qui avait pour habitude de consommer uniquement un mélange prométhazine et codéine dilué dans du Sprite «avec des amis en soirée», parle avant tout d'un phénomène de mode.

    «C'était plutôt "cool" de prendre une drogue 4 ans avant tout le monde. à l'époque, avec mon meilleur pote, on écoutait pas mal de trap [courant rap issu originaire du sud des États-Unis, ndlr] d'Atlanta et forcément ça parle de lean, purple drank, etc. Personnellement, ce qui m'a poussé à sauter le pas, ce sont les premières mixtape du rappeur Future notamment "Dirty Sprite" début 2011.»

    Pour Benoît* (19ans) qui consomme régulièrement un mélange d'Euphon et de phénergan dans du Miranda tropical, le parcours initiatique est quasiment identique.

    «J'ai commencé avec des potes plus âgés qui, comme moi, aimaient la culture américaine. Ils m'ont expliqué que c'était comme fumer un joint, mais en plus puissant» déclare Benoît.

    Nicolas* rappelle qu'il était très simple de se procurer les médicaments à cause de la méconnaissance de ce phénomène par le grand public. «En 2010 ou 2011, en France, concernant la prométhazine et la codéine, personne ne savait ce que c'était véritablement. Bien évidemment, les mecs à Stalingrad et Gare du Nord [des points de repère pour les personnes qui consomment notamment de l'héroïne ou du crack, ndlr] se "défonçaient" à la codéine depuis déjà 10 ans, ils n'ont pas attendu le trap pour cela. En revanche, pour le grand public c'était inconnu.»

    «C'était normal d'entrer dans une pharmacie, de tousser deux ou trois fois puis de demander une bouteille de Néocodion [sirop pour la toux à base de codéine, ndlr] sans un seul regard de la part du pharmacien, si ce n'est l'annonce du prix: "deux euros s'il vous plaît".»

    Il poursuit, «la prométhazine, pareil. Il suffisait de simplement de chercher en ligne le nom des sirops qui en contenait et puis d'aller en acheter.»

    L'État et les officines finissent par réagir

    Avec l'augmentation des demandes pour ce type de médicaments, certaines pharmacies parisiennes ont tout simplement commencé à refuser la vente de ces produits aux jeunes clients, notamment à l'approche du week-end, comme le relatait Le Parisien, en juin 2017. Conscient de l'augmentation du nombre de de cas liés à la surconsommation de codéine, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a signé le 12 juillet 2017 un arrêté inscrivant tous les médicaments contenant de la codéine, du dextrométhorphane, de l'éthylmorphine ou de la noscapine sur la liste des médicaments disponibles sur ordonnance.

    Une décision justifiée ainsi: «la mode du "Purple Drank", cocktail à base de codéine, d'antihistaminique et de soda, est en constante augmentation chez les adolescents et les jeunes adultes depuis 2015. Celle-ci a provoqué deux décès tragiques chez des adolescents depuis le début de l'année [en 2017, ndlr]. Chez les moins de 25 ans: 30 cas graves liés au "purple drank" et 23 cas graves liés au dextrométhorphane avaient, par ailleurs, été recensés par les autorités sanitaires ces deux dernières années.»

    Pour Jean-Charles Dupuy de SOS addictions, «La ministre a bien fait de légiférer de ce côté-là, c'est une première bonne chose!»

    Une décision qui a impacté le rythme de consommation de Benoît*. «Avant que ça passe sous ordonnance, je consommais environ une bouteille de sirop par jour. Désormais, c'est à peu près deux fois par mois, grand maximum.» Une consommation en diminution également liée à une prise trop longue.

    «Ça fait déjà trois ans que je prenais plus ou moins fréquemment de la lean et ça fait beaucoup de dégâts au niveau du corps. C'est comme une impression d'être constamment "défoncé" à force d'en prendre, mais aussi, il y a un autre effet c'est d'avoir des lèvres toujours gercées.»

    Nicolas*, qui a fêté le premier septembre dernier son 4e anniversaire d'abstinence de toute drogue se remémore les effets du «codé-sprite».

    Consommation dangereuse et un risque d'addiction

    «C'est vraiment bizarre, ça te fait sentir comme si tu étais dans un monde de coton. Quand tu bouges, c'est vraiment difficile, ça te demande dix fois plus d'effort et ta perception du temps est super ralentie. Tu as l'impression que tout est en accéléré autour de toi, suivant le contexte ça peut être oppressant.» Une impression de «ralenti», d'être «sur un nuage» également décrite par Benoît*.

    De plus, la prise de ce cocktail couplée à la consommation de cannabis ou d'alcool est très dangereuse. «Dans le cas de la prométhazine, par exemple, qui n'est absolument pas faite pour ça, car c'est un médicament qui est au départ prévu pour traiter les conjonctivites, dans une moindre mesure les insomnies, les rhinites voire les urticaires. Ce médicament est un vrai sédatif, qui fatigue énormément. Si vous mélangez ça à tire-larigot et que vous buvez de l'alcool, vous pouvez faire une dépression respiratoire ou autre», détaille Jean-Charles Dupuy. L'OFDT indique également que ces produits, mal utilisés, peuvent provoquer des addictions et dans le pire des cas une overdose mortelle.

    Les rappeurs vont-ils montrer l'exemple à leurs fans?

    La mort de Lil peep, rappeur américain très apprécié de la jeunesse américaine en novembre 2017 à l'âge de 21 ans, a particulièrement choqué. Certains rappeurs commencent à dénoncer la consommation de drogue et à tout simplement arrêter. On pense notamment à Lil Uzi vert, Lil Pump ou encore Smokepurpp.

    D'autres chanteurs, comme J.Cole, mènent une véritable guerre contre la drogue avec des textes engagés. Son dernier album «KOD» s'est vendu en quelques semaines à plus de 400.000 exemplaires, il est même devenu le troisième album le plus écouté de l'histoire sur les plateformes de streaming. Suffisant pour endiguer cette vague mortifère?

    *Les prénoms ont été modifiés

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    Tags:
    drogue, médicaments, overdose, France, États-Unis
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