Rencontre
avec les ours mais pas que:
un Breton raconte son périple en kayak à travers la Sibérie
par Anna Dedkova
Une dizaine de kilos perdus, deux ours, 100 kilomètres sans dormir, six jours sans manger… En 2018, le Breton Hugues Le Tennier a eu l'idée audacieuse d'un périple en Sibérie en kayak. Un an plus tard, après son passage sur l'Ienisseï, plein de péripéties et de moments touchants qui ont changé sa vie à jamais, il en fait le récit à Sputnik.

Une aventure en solo au beau milieu de nulle part en Sibérie, cela vous tente ou vous répugne? À 28 ans, l'auteur du blog Vivre une Aventure, Hugues Le Tennier, est parti en vivre une véritable au fin fond de la Sibérie et l'a trouvée! Fatigue extrême et faim, désespoir, souffle coupé par la beauté de la nature, la joie de nouvelles rencontres: les sensations ont été fortes. Dans une interview à Sputnik, l'audacieux Breton parle de ses motivations, de sa préparation et fait un récit digne d'un livre de Jules Verne!
Pourquoi la Sibérie?

«Touva est en quelque sorte mon baptême du feu», avoue le baroudeur, qui recherchait un endroit perdu. Mais plutôt que l'Alaska, qui vient souvent en premier pour ce qui est de l'aventure, il a porté son choix sur la Sibérie. Mais un épisode concret a poussé Hugues vers Touva. Celui-ci remonte à mai 2018, quand il s'est retrouvé par hasard avec des membres de la Société des explorateurs français.

«Ils me racontent leurs vies dignes des plus grands romans d'aventures. Puis ils se tournent vers moi et me demandent, "et toi, qu'as-tu réalisé?" C'est là que moi, le petit Indiana Jones de la famille, je me suis pris une grosse leçon d'humilité avec mes microaventures, de simples ballades en comparaison», raconte le jeune homme.

Après qu'un membre lui a suggéré de réaliser une grande expédition en Russie, Hugues a décidé de se lancer dans une aventure en Sibérie, immense territoire sauvage que peu connaissent vraiment en France.
Préparatifs de l'expédition
Toutes sortes de cartes ont été fouillées pour «dénicher» le trésor de Sibérie. Voulant descendre un fleuve, il s'est concentré sur l'Ienisseï. Après de multiples recherches sur le Web russe et ses forums avec traducteurs et des contacts avec des locaux sur les réseaux sociaux, il a peu à peu construit son expédition.

«Oka, ou le petit Tibet russe, Touva ou la Mongolie russe, Saïano Chouchensk et ses panthères, de nombreux paysages de Sibérie sur un seul trajet, j'avais trouvé mon aventure.»

Selon lui, sans l'existence des technologies modernes sur la Toile comme Google Traduction, Yandex Maps ou les moteurs de recherche, il n'aurait jamais entrepris cette aventure.
Face-à-face avec la nature à la Into the Wild?

Les proches de l'aventurier ont toujours été inquiets avant et pendant l'expédition. Et pour une bonne raison, compte tenu des disparitions de randonneurs partis en solitaires.

«Mais cette aventure n'est pas une fuite en avant comme Christopher McCandless dans Into the Wild. J'ai une famille et des amis que j'aime, il était non négociable de revenir vivant», déclare-t-il.

La balise SOS tracker, offerte par le sponsor Renault Digital, a permis à son équipe, aux proches et aux abonnés de Vivre Une Aventure de suivre la position de Hugues Le Tennier en direct sur une carte.
Parmi ses règles intangibles: allumer le tracker avant de commencer une journée et l'éteindre le soir, envoyer un résumé à l'équipe et aux sponsors tous les jours avant de partir, envoyer un message avant et après un franchissement d'obstacle dangereux sur la route.
Hugues Le Tennier au checkpoint
«Après 48 heures sans nouvelles, mon équipe devait déclencher les secours locaux. J'avais bien sûr le bouton SOS en danger de mort. Et j'avais signalé et décrit ma présence aux différents bureaux de rangers russes que je devais appeler une fois une partie du trajet réalisée.»
Rencontres avec des ours
Sa seule vraie crainte: les animaux sauvages et, notamment, l'ours. Sa préparation en conséquence fut très importante afin d'éviter «la rencontre ou bien de réagir le cas échéant, surtout que j'augmentais la probabilité d'une attaque en étant seul». Des tonnes de livres, des heures de documentaires, des forums de thru-hikers, des vidéos d'attaques sur YouTube... Tout en se renseignant, il a décidé de privilégier une période où la nourriture est censée être abondante, n'osant pas entreprendre ce périple au printemps ou à l'automne.

«Ce qui a donné lieu à l'achat de sacs anti-odeurs pour y mettre la nourriture, d'une bombe répulsive anti-ours, d'une bombe à décibels, à accrocher la nourriture en hauteur loin du camp, jamais de nourriture dans la tente - je n'ai jamais mangé à côté ou dans la tente -, tout laver après les repas, éviter de se mettre de la nourriture sur les vêtements, savon sans odeurs. Dans la forêt, parler seul, fort, et chanter constamment...»
Hugues raconte avoir emprunté de nombreux sentiers d'ours, entendu des cris d'oursons près de lui, sans jamais qu'ils ne viennent lui rendre une visite impromptue. À l'exception d'une péripétie: il a été confronté une fois à deux ours, à seulement quelques mètres de distance, alors qu'il était sur son packraft… et «ils ont été plus effrayés qu'autre chose.»
Question de nourriture

Pour ne pas finir comme le personnage principal d'Into the Wild, empoisonné par des plantes, Hugues s'est simplifié la vie en apportant des rations pour les 20 premiers jours de son expédition. Il a ensuite fait un ravitaillement dans la ville de Kyzyl et pêchait des truites pour éviter d'épuiser ses réserves, sans chasser.
«Je n'ai jamais fait quelque
chose d'aussi dur de ma vie»


Après avoir passé trois jours dans la capitale russe, Hugues s'est lancé vers son objectif en prenant le Transsibérien en direction de Slioudianka, près d'Irkoutsk, en Sibérie orientale. Dans le train, il a vécu des moments très émouvants avec un grand-père russe, à partager des histoires personnelles, chanter, jouer à des jeux français ensemble, découvrir les spécialités russes. «On s'est quittés larmoyant dans les bras de l'un et de l'autre», se rappelle le randonneur.

Après une soirée dans une famille russe qui l'a hébergé, le périple a commencé. «Le van repart, un dernier coup de klaxon et je suis seul au milieu de nulle part, dans les monts Saïan».

C'est au cours des huit premiers jours qu'il marche avec 30 kilogrammes sur le dos à travers une forêt impénétrable pour atteindre sa première rivière. Les trois quarts du temps, la piste est noyée par les nombreux ruisseaux.
«Сhemin classique» d'Hugues en Sibérie
«J'ai dû traverser des rivières glacées sans pantalon, je me suis perdu dans des marais ou j'ai failli me péter les chevilles des dizaines de fois, j'ai cru devenir fou avec les centaines de moustiques qui tournaient autour de moi quand ce n'était pas les taons.

Souvent la piste disparaissait, je devais me frayer un chemin dans cette jungle sibérienne ou les broussailles dépassait ma tête ou remonter des torrents de montagnes, escalader des troncs d'arbres au-dessus des flots pour essayer de retrouver cette piste. Ma vitesse moyenne oscillait entre 1-1,5km/h, je n'ai jamais fait quelque chose d'aussi dur de ma vie.»


Ayant perdu son couteau dans les marais, le Français s'est un temps laissé prendre par le désespoir, risquant de tout abandonner, lorsqu'il a tout à coup rencontré un groupe de cavaliers. Un homme âgé lui a offert son couteau suisse russe familial vieux de plusieurs dizaines d'années, et cette rencontre fortuite et touchante lui a redonné l'énergie nécessaire pour poursuivre la route.
«Paysage incroyables, montagnes immenses, je suis seul, personne à des centaines de kilomètres à la ronde. Je traverse de nombreux rapides, plus puissants que ce que j'avais prévu avec mon repérage satellite, le bateau parfois vole littéralement dans les airs. Je croise deux ours sur ma route, dont un qui poursuivait des élans, en me voyant celui-ci grogne et court le long de la berge…

On peut dire que j'ai pagayé très vite. J'ai failli perdre la vie dans un rapide surnommé "l'assassin", une pagaie brisée, j'ai continué l'aventure avec un morceau comme en canoë. J'ai repris la route à pied pour atteindre une immense chute d'eau, en me perdant encore dans les marais où j'ai failli devenir fou. Les pluies torrentielles font que, des fois, je ne peux pas allumer le moindre feu de la journée. Sur un total de six jours, je n'ai rien pu manger.»
Des journées entières passées sur le kayak

Par la suite, le baroudeur breton a été confronté à la traversée de l'immense Bii-Khem, ou Grand Ienisseï. Pour échapper aux parois vertigineuses, il affronte des vagues d'un mètre cinquante de hauteur sur lesquelles son bateau se retrouve à la verticale. Il atterrit finalement dans la fameuse steppe de Touva, dans la prairie, sur des collines dodues à perte de vue, avant d'accoster à Kyzyl pour trois jours après 20 jours d'aventure qui lui ont déjà fait perdre 10 à 15 kilogrammes de poids.

Sur l'Ienisseï, dans lequel se jette le Grand Ienisseï, il navigue en moyenne sur 80 à 90 kilomètres par jour. «La civilisation disparaît très rapidement, je vogue dans un paysage aride où les oiseaux inconnus sont légions. Les orages et la pluie torrentielle sont mes amis quotidiens, les éclairs illuminent ma tente la nuit…».
Passage en kayak sous la pluie
Tout le monde l'accueille à bras ouverts à son premier checkpoint de la réserve de Saïano. «Des touristes veulent entendre mon histoire et m'offrent le repas sur le bateau, puis en partant, sans faire exprès, je crève mon embarcation avec un clou à côté du quai. Les deux vieux rangers m'aident durant plusieurs heures, on doit laisser le bateau reposer la nuit, ils offrent le gîte, je fais avec eux mon premier bania russe, et pour me baptiser je plonge dans l'Ienisseï au milieu de la nuit, un moment magique, comme l'impression d'être leur petit-fils, franchement des moments humains exceptionnels.»

Passage en kayak
«Ce fut mon dernier gros challenge»

Toutefois, son aventure lui réserve encore bon nombre de surprises. Le passage vers le troisième et dernier checkpoint s'avère être le plus dur: 100 kilomètres en 36 heures et aucun endroit possible pour établir un camp. «Une tempête tombe sur moi avec des bourrasques qui me font reculer de 5 mètres d'un coup, puis la nuit tombe… je décide alors de continuer. Ce fut mon dernier gros challenge, 100 kilomètres en 36 heures sans dormir sans m'arrêter, soit un jour, une nuit, un jour, avec le froid et une fatigue extrême, alors que de nombreux morceaux de bois manquent de percer mon bateau… Je suis étonné de voir comment le corps peut s'adapter à ces conditions.

Pour les derniers kilomètres, entre la réserve et le barrage, les rangers ont peur que je sois aspiré, m'interdisent le kayak, alors je pars en bateau à toute vitesse avec eux. Ensuite ce fut deux jours (50 kilomètres) à marcher sur la route pour dépasser le deuxième barrage avant de remettre le kayak à l'eau. De nombreux russes s'arrêtent pour me proposer de m'embarquer avec eux et m'aider mais je refuse, je ne triche pas, challenge sportif jusqu'au bout. Je dors comme un vagabond près des ponts puis, une fois sur le fleuve, la civilisation est là.»
«Une âme d'aventurier est née en Sibérie», conclut le Français. Le voyageur est ensuite parti pour la Mongolie et projette de retourner au travail en 2020, en finissant d'écrire son livre sur le Touva.
La beauté de la Sibérie prise par le drone d'Hugues Le Tennier
Quel est le but du blog

Hugues a pour devise «Si je peux le faire, toi aussi tu peux le faire». Dans ses vidéos et sur les pages de son blog, il essaye de démocratiser cet esprit d'aventure et de partager son expérience pour aider d'autres à se créer leur première véritable aventure. Son autre objectif: déconstruire l'image de l'aventurier dur, sans peur, super héros… qui reste un cliché pour beaucoup. C'est pourquoi le Français souhaite partager non seulement le récit de son aventure mais aussi son expérience concernant la préparation, la logistique, les sponsors, l'entraînement, etc., pour donner toutes les clés afin de créer sa propre aventure. «Apprendre à oser, à vivre avec la nature, l'aimer, à la respecter, à se dépasser, s'adapter et progresser par petits pas…».