Une femme de terroriste en fuite:
histoire d'une potentielle kamikaze
Les femmes d'islamistes radicaux sont généralement condamnées à devenir des marionnettes entre les mains des terroristes. Nombre d'entre elles ont moins de vingt ans, mais les médias les appellent «veuves noires». Elles sont prêtes à tout perdre et même à mourir pour obtenir le titre de «promise d'Allah». Seules quelques-unes parviennent à réécrire leur destin en échappant à l'emprise des fourvoiements religieux. Voici l'histoire d'une victime qui a réussi à s'extirper de ce piège mortel.
PROLOGUE
Le nom de l'héroïne a été modifié pour des raisons de sécurité.

Elle parle de manière mesurée et nette, ses gestes sont lents et fluides, son accent est à peine perceptible. Amina est originaire du Daghestan.

Elle préfère le décolleté au hidjab, de longs faux-ongles rouges au lieu des ongles courts, et des talons hauts. Tous ces changements ne se seraient pas produits si elle n'avait pas réussi à fuir les personnes qui lui étaient les plus proches, qui avaient rejoint les rangs des terroristes de Daech*.

Amina reconnaît avoir souvent pensé raconter son histoire publiquement, mais la peur de revenir à sa vie passée est trop grande. Elle a tout fait pour effacer le passé de sa mémoire. Elle a changé de nom, d'apparence et de style.
Amina
© Archives personnelles
PREMIÈRE PARTIE. L'ENFANCE
Amina a 21 ans mais elle ignore sa date de naissance exacte. «Je suis née entre Makhatchkala et Derbent. À deux ans, j'ai perdu mon père et je suis restée avec ma mère. Elle aimait porter des hidjabs de différentes couleurs à la maison. C'était impossible de détacher son regard d'elle. "Maman, je veux être comme toi!", rêvais-je à voix haute.»
Des femmes au marché
© AP Photo / Amr Nabil
Amina parle de son enfance dans un petit village du Daghestan, sans aucun divertissement hormis une sortie par semaine pour se rendre avec sa mère au marché central pour faire les courses. Une éducation sévère et le scrupuleux respect de tous les termes du Coran ont endurci son caractère. Le contrôle de soi est un mot d'ordre dans sa vie.

«Nous vivions dans le strict respect de la charia. J'ai fait le jeûne sans nourriture ni eau à partir de l'âge de 4 ans. Je n'oublierai jamais quand, pendant le Ramadan, ma mère me réveillait à trois heures du matin pour la prière. Je me souviens que j'apprenais tout le temps des versets du Coran. Les études scolaires n'ont jamais été une priorité pour ma famille. Maman estimait que le but principal de sa vie était d'"aider les enfants du prophète Mahomet". C'est ainsi qu'elle appelait les kamikazes potentiels», se souvient Amina.
DEUXIÈME PARTIE. LE MARIAGE
«J'avais 11 ans quand tout a commencé. Je suis devenue assez tôt mûre pour le voile. Dans l'islam, si tu portes le hidjab, il est temps de songer au mariage. Maman a ensuite commencé à me chercher un mari. Elle m'envoyait travailler dans une petite librairie qui se trouvait dans notre immeuble, au rez-de-chaussée. Des hommes venaient souvent dans cette librairie. Nous vendions de la littérature religieuse. À l'époque je ne savais pas encore que tous ces livres étaient extrémistes.»
Une jeune musulmane lit le Coran
© Sputnik / Valeri Melnikov
Amina raconte qu'après la mort de son père, sa mère a rejoint un groupe d'islamistes radicaux. Elle avait pour mission d'apporter une aide humanitaire et des produits alimentaires aux terroristes. Le camp se trouvait dans la forêt, où la mère se rendait une fois par semaine.
«Quand je demandais où elle allait et quand elle reviendrait, maman répondait: Tu n'as pas à savoir où je suis. Je reviendrai quand je reviendrai.»
Quand Amina a fêté son treizième anniversaire, ses proches ont déclaré: «Tu plais à un garçon. Le mariage est dans trois jours, prépare-toi.» Selon les anciennes traditions du Caucase, la jeune fille doit approuver le choix de ses parents même si elle n'a jamais vu son futur époux. Telle est la coutume. La bénédiction de l'imam local suffit pour commencer la vie de famille.
Des invités dansent pendant la célébration d'un mariage dans le village de Koubatchi
© Sputnik / Valeri Melnikov
«J'ai été vêtue d'un voile blanc et amenée dans une autre maison avec une chambre à part. Il n'y avait pas de place dans notre maison pour la première nuit nuptiale. J'avais très peur, je m'en souviens. La honte: voici mes souvenirs de la perte de mon innocence. Même si mon mari me traitait bien, il essayait d'être poli, ne me manquait pas de respect. Je l'ai aimé pour sa gentillesse, sa générosité, tu comprends? Mais nous nous sommes vus seulement trois fois. Il disait vivre dans la forêt.»
Une musulmane subit une punition selon les lois de la charia
© AFP 2019 / Chaideer Mahyuddin
Amina avoue que cet homme a su susciter en elle, jeune fille de treize ans, de vrais sentiments. Elle voulait tomber enceinte et avoir beaucoup d'enfants, mais tout a changé quand, un an après le mariage, sa mère lui a annoncé: «Ton mari est mort. Il a été tué.» C'est ainsi qu'elle est devenue veuve à 14 ans.
«Ils ont commencé à me chercher un nouveau mari. Et une nouvelle fois dans la forêt, pour une raison que j'ignorais. Cette fois j'ai senti que quelque chose n'allait pas, mais je ne savais pas quoi. Internet m'a aidé.»
Amina raconte comment, à l'insu de sa mère, elle a mis de côté de l'argent pour un smartphone et une carte SIM. Internet a permis à la jeune femme de voir le monde tel qu'il était en réalité. Amina a rapidement compris qu'elle s'était retrouvée dans une bande criminelle de terroristes kamikazes. «Je regardais constamment des vidéos sur différents pays et villes. C'est plus facile de se cacher dans une mégapole. C'est alors que j'ai prévu un plan de fuite. Je me suis fixée pour objectif de m'enfuir à Moscou. Comme si tout autour n'était pas ma vie, pas mon destin. J'ai voulu échapper à tout prix à ma mère.» Ensuite elle a agi rapidement.
TROISIÈME PARTIE: LA FUITE
«J'ai ouvert l'armoire. La recette de la vente des livres était sur l'étagère supérieure. J'ai réussi à voler l'argent et à me rendre jusqu'à Moscou. Je me souviens de m'être enfuie dans un long hidjab pour ne pas éveiller de soupçons. J'ai pris seulement un sac de sport. Trébuchant de peur, je suis enfin arrivée jusqu'au marché et j'ai pris le premier taxi. J'ai laissé à la maison le téléphone sur lequel m'appelait ma mère. J'étais si confuse que j'ai acheté sans raison une guitare dans un magasin local.»
Une femme sur un escalator dans un passage piéton souterrain
© Sputnik / Grigori Syssoev
Amina mentionne qu'avant de s'enfuir elle avait coupé ses longs cheveux denses pour adopter une coupe au carré afin que personne ne puisse la reconnaître en ville. Elle a pris un jean, un t-shirt et un pull pour se changer et ne pas attirer l'attention à Moscou.
«J'ai convaincu le chauffeur de taxi de m'acheter un billet aller simple, je lui ai versé une grosse somme pour cette combine: 10.000 roubles. Quand je suis montée dans le train je me retournais constamment pour savoir si j'étais suivie. Mais personne ne me regardait ni me cherchait. De plus, dans le train on a cru sur parole que j'étais majeure sans vérifier mon passeport. Je mentais à tout le monde en racontant que j'étais venue chez mes parents pour l'été et que maintenant je revenais dans la capitale. Je n'ai pas besoin d'un voile -je ne couvre ma tête que pour mon père. Et je suis musicienne: voici ma guitare», raconte Amina.
Elle se souvient des contrôleuses de train qui lui donnaient du thé avec des bonbons, puis des discussions tranquilles avec les autres passagers du train qui lui posaient des questions sur sa vie. «Tout se passait bien. À vrai dire, à chaque arrêt, j'étais prise d'horreur, pensant que je serai rattrapée et renvoyée à la maison. Mais tout s'est déroulé selon le plan.»
QUATRIÈME PARTIE: MOSCOU
Amina est arrivée dans la capitale en novembre. «Je tremblais de froid, sans veste ni bonnet, dans le centre, sur la place des trois gares. J'avais seulement un pull. J'ai sauté dans un taxi. Je faisais semblant de connaître la ville, j'entrais rapidement sur Internet les adresses d'orphelinats. Je l'avais initialement prévu en sachant que j'avais seulement 14 ans. J'avais caché le smartphone acheté secrètement au fond de mon sac. Au final, le chauffeur m'a conduit à l'endroit désigné et s'est arrêté devant une longue clôture grise.»
Une jeune femme prie pendant le Ramadan
© AP Photo / Dar Yasin
Amina était vraiment effrayée. À l'entrée, elle a été accueillie par la sécurité. Elle a immédiatement tout raconté en suppliant la directrice de ne pas la renvoyer au Daghestan. «Je parlais de manière chaotique. Je me souviens de seulement que je pleurais pendant que les adultes me regardaient, confus.»
Quelques minutes plus tard, la police est arrivée et tout le puzzle s'est enfin rassemblé. Il s'avère qu'Amina avait été suivie en filature pendant tout ce temps. Leur maison au Daghestan était placée sous surveillance par les services de sécurité. Les chauffeurs, les contrôleuses du train, ses compagnons de route participaient tous à cette opération spéciale.
«Je l'ai su seulement à l'orphelinat. Ma fuite a réussi grâce à une mission spéciale organisée dans le Caucase du Nord. Le polar est devenu mon genre préféré.»
Une femme musulmane
© Sputnik / Valeri Melnikov
Après sa fuite, Amina passera trois ans dans un centre de réhabilitation sociale au nord-est de Moscou où elle sera suivie de près par des psychologues. On lui trouvera ensuite un tuteur, elle sera adoptée, bénéficiera d'une aide pour faire des études et épousera même un jeune homme russe.

«Toutefois, j'ai divorcé récemment. Mais ce n'est pas important. Je peux dire à coup sûr: tout ce qu'il s'est passé de bien dans ma vie est lié à ma fuite et à l'orphelinat: ils ont tout fait pour que j'apprenne à vivre de nouveau.»
ÉPILOGUE
«Tu sais, j'ai un rêve: devenir cynologue, mais je sais qu'il ne peut pas se réaliser. À cause du fardeau familial. Dans l'acte de décès de ma mère il est écrit: terroriste.»
Amina avoue qu'elle a montré elle-même à la police l'endroit où se cachaient les membres de la bande clandestine. La mère d'Amina a été tuée pendant la fusillade entre les forces spéciales et les terroristes en septembre 2013. Et avec elle quatre autre terroristes.
Opération antiterroriste au Daghestan
© Comité national antiterroriste de Russie
Selon Sevil Novrouzova, chef du groupe de travail du conseil d'experts de la commission antiterroriste au Daghestan, au moins 500 femmes en Russie sont victimes de recrutement par des islamistes radicaux. Parmi elles des femmes de terroristes, des jeunes filles solitaires et des mineures. L'âge moyen des kamikazes potentielles est compris entre 17 et 27 ans.
*Organisation terroriste interdite en Russie