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À chaque nouvelle affaire sensible, le personnel politique et médiatique fustige les réseaux sociaux, ces «poubelles informationnelles», tout en réclamant la levée de l’anonymat –souvent confondu avec le pseudonymat– et la fin de la zone de non-droit que constituerait Internet. En somme, tuer le messager plutôt que d’entendre le message.

Face aux scandales dont le Web se fait l’écho, le front de ceux qui réclament, année après année, des mesures de surveillance et de contrôle des outils et sites Internet demeure relativement soudé. Ce sont les mêmes qui, la main sur le cœur, feront de grandes homélies sur la liberté d’expression et les droits de l’Homme. Lesquels rappelons-le, ne sont souvent qu’un produit d’exportation pour ces mêmes individus et non un mode d’emploi à vocation interne.

De nombreux éditorialistes et hommes politiques semblent tomber d’accord sur un point concernant le contrôle des réseaux sociaux: «Après tout, ils le font bien en Chine.» À se demander pourquoi ces illustres individus prônant le modèle chinois ne s’empressent pas d’exercer en cette contrée répondant à leurs désirs contrariés.

Rappelons que ces personnalités publiques, qui acceptent par conséquent que leur image et leurs actes soient diffusés et commentés, ont un avantage invisible, mais réel, sur tout autre quidam: la notoriété. Celle-ci leur permet de mobiliser en un temps réduit –dont rêveraient nombre de citoyens ordinaires– des moyens d’enquête permettant généralement de retrouver le ou les auteurs de propos injurieux ou diffamants en un temps suffisant pour que leurs traces soient encore exploitables par les limiers en informatique de la police scientifique.

Ensuite, n’omettons pas de préciser que l’affaire Griveaux, puisque c’est elle qui a relancé une énième fois ce débat en France, a établi très rapidement l’identité des propagateurs de la vidéo controversée et qu’elle s’est déroulée initialement sur un site Internet, puis sur messagerie privée, avant de migrer sur les réseaux sociaux. En effet, tous les protagonistes, de Benjamin Griveaux (auteur de la vidéo) à Piotr Pavlenski (qui l’a récupérée et postée sur un site) en passant par Joachim Son-Forget ou le Dr Laurent Alexandre (qui ont été parmi les premiers à la relayer sur Twitter), ont agi à visage découvert.

Difficile donc d’y déceler la main gantée d’un anonyme, à moins de poursuivre d’autres buts moins avouables publiquement. Difficile de la même manière de présenter Internet comme un endroit inaccessible techniquement, puisque le site qui hébergeait la fameuse «sex-tape» fut mis hors service vingt-quatre heures après les faits par les forces de l’ordre.

L’anonymat, courroie et non moteur des idées

En vérité, l’usage de l’anonymat –tout relatif, puisqu’il peut être levé par des équipes informatiques de la police et de la justice, alliant leur science à l’ingénierie sociale– est surtout un baromètre du degré de liberté d’expression d’une société. Car chaque affaire sensible est prétexte aux thuriféraires de la répression pour renforcer l’arsenal législatif et réglementaire à l’encontre des nouveaux moyens d’expression, quand bien même les faits disculperaient le médium utilisé.

Ce qui gêne en vérité les dirigeants politiques et les institutions médiatiques –jusqu’à gratter le vernis de leur bonne conscience– c’est leur perte d’influence par la disparition de l’unilatéralisme informationnel.

Autrefois, la parole du politique comme de l’éditorialiste «tombait» directement dans les oreilles du citoyen, sans possibilité de la commenter. Cette unilatéralité renforçait l’aspect sentencieux du message urbi et orbi. Si par le passé, les cafés bruissaient de commentaires goguenards et parfois grivois, jamais ces derniers ne dérangeaient les voix sentencieuses. Même en d’autres lieux, à la critique plus rigoureuse et sévère, les esprits bien faits ne pouvaient apporter une contradiction qui porte, tout simplement parce que les îlots de libre expression n’étaient pas connectés et demeuraient confinés à des cénacles confidentiels. Or, l’avènement d’Internet apporta un souffle nouveau et des innovations de communication dont se sont emparés professeurs, entrepreneurs, ingénieurs, puis toutes les autres catégories socioprofessionnelles. Ce changement a amené à une dépossession progressive et inexorable du magistère vocal et moral des anciens démiurges, en permettant de confronter plus rapidement et plus directement leurs allocutions à la réalité.

Pour autant, ce joyeux fatras d’idées, d’opinions et d’élucubrations se devait de respecter les règles ordinaires, codifiées parfois depuis un siècle (ex. la liberté de la presse en France date de 1881): la diffamation et l’injure publiques demeuraient sanctionnées si un abus de droit était constaté. Dès le départ, Internet ne pouvait être considéré comme une zone de non-droit, puisque des règles juridiques similaires à celle de la presse s’appliquaient et cela ne semblait guère poser problème. Du moins tant que les espaces d’expression restaient sans prise sur les événements politiques…

L’anonymat contre le déni de réalité?

Car au fil de l’expansion des connexions et de l’assimilation des divers outils numériques par une population de plus en plus nombreuse, le pouvoir politique prit peur pour la sauvegarde d’un système d’emprise bien rôdé, nonchalamment bercé par des élections sans enjeu, tandis que les médias traditionnels déploraient l’évaporation continue de leur lectorat, glissant vers les forums, les blogues, les messageries, les sites d’information alternatifs puis les réseaux sociaux. Les lois commencèrent à pleuvoir (celles sur la manipulation de l’information en 2018 et la lutte contre la haine en 2019 en sont les plus récents spécimens), non pour encadrer la liberté d’expression –puisque les bornes étaient déjà fixées–, mais pour prévenir toute perte d’influence et même tuer toute forme de dissidence, sans comprendre que ce qui générait des troubles procédait moins du moyen de communication utilisé par les contestataires que des attentes insatisfaites des différentes couches de la population.

Déjà en son temps, au début du XXe siècle, le Premier ministre russe Piotr Stolypine avait compris que la lutte contre les troubles était une cause perdue sans contre-propositions tangibles et rapides. Sans quoi le ressentiment des exclus et des réprouvés armerait les masses contestataires: livres, tracts, affiches, journaux, messages, SMS, tweets… peu importe le canal de communication, «rien n’est plus fort qu’une idée dont le temps est venu», comme l’écrivait Victor Hugo.

Or, les forces démocratiques, les mêmes qui fustigent régulièrement les régimes autoritaires, sont tombées dans le piège de la fatuité, en refusant de lire et d’écouter ceux qui affirmaient que le système avait muté en une forme de régime peu respectueuse de son étymologie. Pis, les lois se succédèrent pour interdire de dire, de relater, de révéler, de contester les réalités vécues et subies. Dès lors, les pseudo se multiplièrent à l’envi sur les réseaux de communication.

De l’usage ludique de départ, ils se sont mués en rempart naturel contre un carcan juridique et social toujours plus rigoureux et sourcilleux. Certains cherchèrent même à atteindre le niveau supérieur: l’anonymat. Car le pseudonymat n’est pas infaillible, et s’il peut bénéficier d’un anonymat de connexion, cet état reste loin d’être le cas général, à moins d’user de moyens techniques réservés à des groupes rompus à la clandestinité.

Internet, soupape de sécurité?

Et là est le paradoxal actuel: pour parler de plus en plus librement dans une démocratie au sein de l’Union européenne, il faut s’enterrer de plus en plus profondément dans les strates d’Internet, tandis que les techniques de filtrage et de pistage de plus en plus intrusives –et imposées– affermissent la surveillance de masse. Laquelle est justifiée selon deux inoxydables mamelles rhétoriques: la sécurité et la santé, toujours selon la même locution adverbiale «Pour votre...».

Incidemment, cette tendance rend les services de renseignement de plus en plus dépendants des mesures techniques et leur impose toujours plus de ressources pour dénicher des groupes de mieux en mieux outillés pour se soustraire aux projecteurs numériques.

Les velléités récurrentes de lever l’anonymat sur les outils numériques démontrent que les régimes démocratiques se fourvoient sur leur supériorité morale. Internet n’est pas une zone de non-droit, c’est une soupape pour éviter que la population en vienne à s’exprimer de manière moins anonyme, mais autrement plus directe. C’est aussi la possibilité, pour des instances idéalement pétries de sagesse, de prendre le pouls des doléances de la population et de s’assurer d’une gouvernance apaisée. Reste à savoir si les élites des démocraties européennes sont parvenues à un degré d’aveuglement suffisant pour retirer inconsidérément cette soupape… Elles gagneraient pourtant à méditer cette formule intemporelle de Beaumarchais: «Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur».

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Tags:
démocratie, réseaux sociaux, Internet
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