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Début mars, la Russie est partie à l’offensive contre Twitter, ralentissant le fonctionnement du réseau social et menaçant de le bloquer définitivement s’il ne respecte pas les lois russes. Interrogé par Sputnik, un spécialiste en technologies de l’information estime que cette stratégie n’est pas une solution «au problème d'origine».

La Russie est-elle partie en guerre contre Twitter? Début mars, le régulateur russe des médias et des télécommunications, le Roskomnadzor, a annoncé le «ralentissement» du réseau social avant de menacer de le bloquer définitivement, Twitter «ne respectant pas les lois russes». Mais est-ce une hypothèse réelle? S’agit-il du début d’un Internet russe «fermé» à la chinoise? Dans une interview à Sputnik, Rouslan Iousoufov, expert et associé-gérant du groupe de réflexion dans le domaine des technologies de l’information IT MINDSMITH, analyse les nuances et les enjeux de l’opération.

Au 23 mars, l’efficacité du «bras de fer» avec Twitter, officiellement déclenché par les autorités russes le 10 mars, reste à évaluer. Tandis que les internautes russes continuent à se plaindre de la lenteur du réseau social, le Roskomnadzor dit ne pas être satisfait du rythme de la suppression des contenus illégaux par le petit oiseau bleu.

Plus concrètement, des plus de 3.000 publications illégales qui «incitent les mineurs à se suicider, contiennent de la pédopornographie, ainsi que des informations sur l'usage de drogues», «les deux tiers» sont toujours disponibles, informe le gendarme russe de l’Internet dans un communiqué, soulignant que de nouveaux contenus du même type ont depuis fait leur apparition sur la plateforme.

Ainsi, le blocage définitif de Twitter récemment promis par le service fédéral devient une hypothèse de plus en plus réaliste. Une mesure qui déclenchera sans doute «une guerre de concepts et de budgets», indique M.Iousoufov qui s’interroge sur la finalité d’une telle action.

«Il est possible de bloquer ou du moins d'empêcher l'accès à tel ou tel service. La question est plutôt de savoir jusqu’où peut aller ce conflit et surtout, si une telle escalade résoudra les problèmes fondamentaux d'interaction entre les personnes, les entreprises et les États dans le cyberespace», expose-t-il.

«L'approche restrictive et l'utilisation de divers outils pour restreindre l'accès aux services Internet, comme l'expérience internationale l'a déjà montré, ne débouchent que sur une escalade de l’opposition à de telles actions, et ne représentent pas toujours une solution au problème d'origine», avance M.Iousoufov.

Blocage de Telegram

Ce n’est pas la première fois que le régulateur russe lance une offensive contre un réseau social. En 2018, c’est l’application russe de messagerie instantanée sécurisée Telegram qui s’est retrouvée dans le viseur du Roskomnadzor pour avoir refusé de remettre ses clés de chiffrement et donc collaborer dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme dans le pays avec les autorités pour qui les terroristes se servent souvent du réseau social pour planifier des attaques.

À l’époque, l’organisme avait bloqué des millions d’adresses IP, perturbant le fonctionnement de nombreux sites et services en ligne, dont certains officiels. Toutes ces tentatives n’ont néanmoins pas porté leurs fruits, la majorité des utilisateurs pouvant contourner le blocage de Telegram en utilisant un simple VPN, réseau privé virtuel. En 2020, le Roskomnadzor finit par lever les restrictions après que le fondateur de l’application a fait part de «sa volonté de lutter contre le terrorisme et l'extrémisme».

Cependant, la situation actuelle autour de Twitter est différente sur plusieurs plans. Premièrement, la différence principale est la popularité accrue de la messagerie en Russie, une caractéristique dont Twitter ne peut se targuer.

«Plus de 80% de la population russe a accès à Internet, mais seulement une petite part de cette audience utilise régulièrement Twitter», confirme M.Iousoufov.

D’après les résultats de la récente étude de We are social et Hootsuite de janvier 2021, seuls 18,6% des internautes russes ont utilisé Twitter au cours des derniers mois, contre 85,4% pour YouTube ou 61,2% pour Instagram.

Pour le moment, l’annonce d’un éventuel blocage de Twitter n’a pas provoqué un engouement comparable à celle de Telegram. En effet, la société se montrait prête à défendre Telegram, dont le poids en Russie et dans le monde – surtout depuis la décision du réseau social de microblogage de bloquer Donald Trump– ne cesse de croître.

«Le blocage de base de Twitter semble être plus simple que, par exemple, la lutte contre Telegram, du moins vu la résistance active [de la part de la société russe, ndlr] et les particularités de l'infrastructure de Telegram», explique M.Iousoufov.

Une Toile à la chinoise?

Blocage sur Internet égal Grand Firewall de Chine? Les menaces du directeur adjoint du Roskomnadzor de procéder après un éventuel blocage de Twitter à ceux d’autres réseaux sociaux qui «violent la législation russe» – avec Google, Facebook et YouTube sur la liste des potentiels candidats – font redouter à certains l’apparition d’un Internet russe à la chinoise, fermé et censuré. Bien que l’éventuel blocage de Twitter puisse servir d’«excellent terrain d'essai» dans ce sens, M.Iousoufov juge un tel scénario pour l’instant peu probable.

«Probablement pas, principalement en raison de différences fondamentales dans les conditions initiales. L’Internet chinois a ses propres particularités: plus d'un milliard d'utilisateurs, ainsi qu'un écosystème autosuffisant en termes de communications, de services de paiement, de paysage commercial et beaucoup d’autres choses», détaille-t-il.

Dans le même temps, d’un point de vue purement technologique, une telle isolation de la Russie sur le Web est selon lui réalisable. Mais avant de passer à l’acte, le gouvernement russe devra bien peser le pour et le contre.

«Afin d’amorcer un éventuel mouvement dans ce sens, il faut mettre au premier plan l'évaluation d’éventuels risques de pertes économiques, des restrictions aux activités commerciales et des libertés civiles», poursuit-il.

Twitter au ralenti, comment ça marche?

Contrairement au cas Telegram qui consistait principalement à bloquer des adresses IP, cette fois-ci les autorités russes semblent avoir opté pour une autre technique. Le jour du début de l’opération de ralentissement du réseau social au petit l’oiseau bleu, plusieurs internautes ont fait part de leur hypothèse concernant la technique dont l’organisme de contrôle se sert pour affecter la vitesse de chargement de Twitter, ensuite confirmée par certains experts. D’après eux, il s’agit de l'inspection profonde de paquets (Deep Packet Inspection, DPI).

Selon Rouslan Iousoufov, le fonctionnement de celle-ci est assez simple et permet d'analyser le trafic Internet et de bloquer certaines connexions.

«Le trafic Internet se compose de nombreux "paquets" qui sont échangés entre le serveur et l'utilisateur final. Avant que les paquets n'atteignent leur destination ou qu’un réassemblage ne soit effectué, ils doivent passer par une série de routeurs et de commutateurs déterminant pour les paquets le meilleur chemin en fonction des informations contenues dans le titre de chacun d’eux», expose-t-il.

«L'équipement DPI simule la fonction de "lecture" des routeurs et des commutateurs, et peut également examiner la charge utile de chaque paquet qui stocke les données transmises», poursuit-il avant de clarifier que cette analyse permet ensuite de bloquer les connexions choisies.

Relations tendues

Ces derniers temps, les relations entre les autorités russes et Twitter, ainsi qu’avec d’autres grandes plateformes en ligne, sont tendues. Après les rassemblements en soutien d’Alexeï Navalny qui ont eu lieu en Russie fin janvier, le Roskomnadzor a imposé des amendes à l’encontre de plusieurs réseaux sociaux, dont Twitter, YouTube et TikTok, en raison de la non-suppression «des appels aux mineurs à participer à des rassemblements non autorisés». Ainsi, ces entreprises devront payer une amende allant de 800.000 à 4 millions de roubles (de 9.000 à 44.000 euros).

Face à son potentiel blocage en Russie, Twitter, qui se veut la principale plateforme de communication, reste discret. Dans un commentaire à Reuters datant du 10 mars, l’entreprise se dit «profondément préoccupée par les tentatives croissantes de bloquer et d'étrangler la conversation publique en ligne» dans le pays.

Réagissant à ces déclarations, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a fait allusion à la politique de deux poids deux mesures menée par l’entreprise, rappelant le récent blocage par le réseau social du compte de l’ex-Président des États-Unis Donald Trump. Qui plus est, par le passé, Twitter s’est déjà montré «hostile» à l’égard des médias russes, supprimant notamment toutes les publicités des comptes de Russia Today et Sputnik.

D’après le gendarme russe de l’Internet, alors que Twitter s’est mis à supprimer lentement des contenus illégaux signalés par ses soins, l’entreprise n’a pour l’heure livré aucune réponse officielle et détaillée. Il faut également préciser que selon sa politique d’utilisation officielle, le petit oiseau bleu condamne et modère tout contenu en lien avec les appels au suicide et la pédopornographie que les autorités russes lui reprochent.

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