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Après avoir annoncé une zone non mixte, le centre LGBTI de Touraine a dû annuler sa marche pour la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, suite à des menaces. Pour Sami Biasoni, cet épisode illustre la radicalisation ambiante.

«La non-mixité n’est en aucun cas négociable et toute personne blanche qui essaiera de s’incruster dans ce cortège se fera cordialement (ou non) dégager.» Le centre LGBTI (lesbiennes, gays, bi, transgenres et intersexuels) de Touraine aura beau plaider une publication par inadvertance, après le partage d’un message d’un collectif antiraciste de Tours en «story» Instagram, supprimé par la suite, le mal est fait. L’association a annulé sa marche pour la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, qui devait se tenir le samedi 15 mai, à cause «des menaces et des risques encourus par l’association».

​Peu avant cette décision, dans une interview donnée à France 3, Johan Yager, co-président du centre LGBTI, avait pourtant tenu à défendre l’idée d’une zone non mixte: «Nous avons accédé à la demande de personnes qui souhaitaient une place réservée dans le cortège en non mixité afin de se sentir plus à l’aise et libérés pour porter leurs revendications.» Une référence notamment à la fétichisation des corps «exotiques» dénoncée par certains militants antiracistes.

Zone non mixte pour se sentir à l’aise?

Certains plaident donc ainsi pour la tenue de ce type de dispositif, à l’image de Rokhaya Diallo, journaliste et militante, qui estime que ce sont simplement «des moments de respiration pour les personnes qui subissent des oppressions». Néanmoins, cette démarche pose question.

Pour Sami Biasoni, co-auteur avec Anne-Sophie Nogaret de Français malgré eux (éd. L’Artilleur), s’il y a une volonté pour les participants de «se rendre visibles», en permettant à des personnes partageant des revendications de se retrouver dans des «safe spaces», cela crée des conflictualités. «Se retrouver entre soi, c’est exclure les autres», résume l’essayiste.

«On crée ce que l’on essaie de combattre, à savoir de la discrimination. Même si, au départ, cela part d’un bon sentiment, cela crée des externalités qui sont extrêmement fâcheuses.»

L’essayiste souligne d’ailleurs que de telles stratégies n’ont rien «apporté aux luttes pour l’égalité de genre, de sexe ou de race aux États-Unis». Bien au contraire, elles n’ont fait qu’«attiser les tensions», affirme Sami Biasoni. «Chaque fois qu’elles ont été tolérées, notamment dans les universités, elles ont entraîné des complications parce qu’elles ont polarisé les groupes, en excluant certains, ou encore en demandant à d’autres de se justifier de leur présence», rappelle-t-il.

«En France, des gens réagissent donc en disant que l’on ne veut pas tomber dans ces travers, qui amènent plus de difficultés dans la société qu’ils ne résolvent les questions liées aux inégalités.»

Or ces réunions non mixtes tendent à se répandre. «Même si, en réalité, il n’y a pas d’explosion», précise Sami Biasoni. En outre, le doctorant en philosophie à l’École normale supérieure observe qu’elles provoquent une «vraie ligne de fracture». Elles «contreviennent à notre conception française de l’antiracisme, que l’on appelle “colorblind”». En clair, indifférente à la couleur réelle de la peau.

Radicalisation du militantisme

La démocratisation de ce moyen de lutte contre les discriminations pourrait-elle entraîner une radicalisation des militants? «Certains militants se sont déjà radicalisés!» rétorque Sami Biasoni.

«En venir systématiquement à octroyer ces “safe spaces”, c’est une forme de radicalité. Il y a d’autres manières de se “visibiliser” et de porter une parole en démocratie quoi qu’on en dise», analyse-t-il.

Chose plus inquiétante, il constate que cette radicalisation s’opère des deux côtés: chez les «radicaux de la politique identitaire», mais également chez les «radicaux de l’universalisme ou du conservatisme». «Ce sont deux identitarismes qui s’expriment différemment et on voit la conflictualité. Si certains, par peur de pressions ou de débordements, annulent des manifestations qui sont autorisées, c’est que l’on assiste à un recul démocratique», déplore le chargé de cours à l’ESSEC.

«C’est pour cela que l’on doit se questionner collectivement quant à ces pratiques et les récuser», appelle de ses vœux Sami Biasoni.

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LGBT, antiracisme
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