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Aux défenseurs de la patrie

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Hugo Natowicz - Sputnik France
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Les Russes fêtent le 23 février la "Journée des défenseurs de la Patrie". Une célébration de la virilité qui révèle quelques différences profondes entre les mentalités russe et européennes.

Hugo Natowicz, pour RIA Novosti

Les Russes fêtent le 23 février la "Journée des défenseurs de la Patrie". Une célébration de la virilité qui révèle quelques différences profondes entre les mentalités russe et européennes.

Le 23 février en Russie, c'est la Journée des défenseurs de la Patrie. Instituée sous l'URSS en l'honneur des deux (seuls) amis de la nation, l'armée et la flotte, cette fête a été renommée en 1995 puis décrétée jour férié en 2002. Officiellement, elle n'est pas exclusivement dédiée aux hommes. Pourtant, c'est bien ainsi qu'elle est perçue par la totalité de la population, qui félicite à cette occasion les représentants du "sexe fort".

Le 23 février n'est certes pas aussi populaire que le 8 mars, la fête des femmes qui bénéficie d'une importante diffusion internationale: celle des hommes est plus modeste et sans grande pompe. Cette célébration du mâle en habit de défenseur s'enracine dans une mémoire historique qui reste extrêmement vivace dans la Russie moderne: un des événements unificateurs du pays, la Grande Victoire de 1945, est le fruit du sacrifice des hommes sur le front, même si les femmes y ont largement contribué. La Journée des défenseurs ne commémore pourtant pas la Victoire. Elle est dédiée à l'homme modeste mais présent, dans ses souffrances et son honneur.

Dès sa renaissance dans les années 1990, l'homme russe a subi de nombreuses épreuves: alcoolisme, toxicomanie, guerre de Tchétchénie, perte des repères issus du communisme… L'homo sovieticus n'était plus, il fallait reconstruire une identité nationale, masculine notamment. Le militaire, incarnation de l'homme idéal sous l'URSS, a brusquement vu son prestige chuter. Pourtant, en Russie, certaines choses sont restées intangibles.

Les deux sexes restent considérés comme les détenteurs de prérogatives familiales et sociales clairement définies. Comme l'indique le mot "kormilets" (du verbe kormit', nourrir), l'homme est le pilier de la famille, responsable de la protection du foyer. La répartition des rôles familiaux, et plus largement les valeurs qui sous-tendent la société russe actuelle, peuvent profondément désarçonner l'occidental. La fête du 23 février, c'est un cocktail de "défense" et "virilité" qui a bien des chances de déclencher des nausées en Europe et d'être taxée au mieux de ringarde, au pire de "réactionnaire".

Il existe un aspect qui ne peut être éludé par quiconque est confronté à la Russie: la société russe est un monde solidement enraciné dans un système de valeurs. Cela n'a rien d'évident pour un Français, qui a dilué depuis son enfance dans le relativisme des notions telles que la patrie ou la famille, dont la seule évocation risque de provoquer des grincements de dents.

Les mentalités russes ont été tenues à l'écart par le rideau de fer des bouleversements sociaux et familiaux qui ont parcouru l'Europe dans la deuxième moitié du XXe siècle. L'identité russe reste structurée par un système de codes qui n'ont pas été remis en question et ne semblent pas en voie de l'être. La nation se traduit par l'attachement à la langue, à un patrimoine culturel, à une histoire, à un humour, dont le mélange vivace se traduit dans un inconscient collectif très puissant.

La vénération des Russes pour leur histoire commune, en témoignent les commémorations du bicentenaire de la bataille de Borodino prévus pour cette année, contraste fortement avec la discrète éviction de Napoléon des manuels scolaires français. La religion, encore forte, est elle aussi au centre de cette solidité identitaire russe, qui parfois fascine, souvent rebute. 

Beaucoup sont choqués par l'omniprésence en Russie de valeurs que la France, pionnière dans ce domaine, a depuis longtemps fait tomber de leur piédestal. Comparée à la Russie, il semblerait que l'Hexagone ait choisi de livrer une guerre sans merci contre ses propres valeurs. Le doute cartésien a ainsi dégénéré au XXe siècle en lutte à mort avec les figures de l'autorité. La vague qui au terme de la Révolution a renversé la royauté, incarnation du Père, a continué ses remous et n'a pas cessé jusqu'à nos jours. Mai 68 a vu chuter la figure de l'homme paternaliste, prélude à l'effacement des frontières de la famille, et à la banalisation du divorce.

"L'homme tend donc à vouloir devenir une femme comme les autres. Il y a par bien des aspects une dévirilisation de l'homme, à laquelle je pense qu’il faut réagir. Aux États-Unis, les hommes l’ont fait (…). Je ne suis pas sûr que cela marche en France, même si les femmes font machine arrière. L'homme accepte et désire même sa déresponsabilisation", écrit le journaliste français Eric Zemmour.

Ces divergences entre mondes russe et français ne cesseront pas de sitôt. Qu'on songe à la sainte horreur qu'inspire généralement dans les médias français un homme comme Vladimir Poutine: tantôt pilote d'avion, tantôt au volant de sa voiture, incarnation d'un homme volontariste un brin macho, il est l'incarnation d'une virilité désormais bien mal perçue. Il est toutefois considéré comme un idéal masculin par la plupart des femmes russes.

Une question s'impose: la Russie est-elle vouée à rejoindre l'homogénéisation des valeurs qui a déjà englobé l'Europe? Ou ce pays saura-t-il préserver sa différence profonde, fruit d'un choix conscient et éprouvé par le temps? Pour le cinéaste et penseur Andreï Konchalovski, la position de la Russie, en "périphérie du monde judéo-chrétien", protège paradoxalement ce pays d'une crise imminente qui menace l'occident: "Huxley a dit que l'Ouest allait vers la crise en Rolls Royce, et les Russes en tramway. Et comme nous sommes en tramway, il nous reste quelques valeurs du XIXe siècle".
 
"C'est précisément parce que nous sommes en retard que nous sommes forts", estime-t-il.

 

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