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Une saison politique entre confusion et irritation

© Sputnik . Alexei NaumovFedor Loukianov
Fedor Loukianov - Sputnik France
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Les évènements d’Egypte résument bien la saison politique "automne 2012 - été 2013". Ses traits caractéristiques ? L’incapacité de réconcilier les extrêmes, de trouver un juste milieu. Et une confusion conceptuelle complète.

Les évènements d’Egypte résument bien la saison politique "automne 2012 - été 2013". Ses traits caractéristiques ? L’incapacité de réconcilier les extrêmes, de trouver un juste milieu. Et une confusion conceptuelle complète.  

Cette saison s'est soldée par la destitution du président égyptien Mohamed Morsi – élu démocratiquement il y a un an - sous le slogan "le général est le meilleur ami du libéral". Le commandement militaire s'est allié aux leaders des premières manifestations de la place Tahrir, poussés dans l'ombre avec l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir. La légitimité a contredit la finalité, la lettre de la démocratie ne correspondait pas à son esprit, etc. Les forces extérieures sont complètement désorientées : on ne comprend plus où sont les partisans du progrès que les Etats-Unis veulent tellement soutenir.

Evènement-clé de la saison : l’interminable guerre civile en Syrie. Tout est complètement confus car il s’agit d’un conflit entre les citoyens et l'autocratie mais aussi d’un affrontement confessionnel, de rivalités géopolitiques entre les puissances régionales, de tentatives des protagonistes de tirer un profit des événements, de minimiser les dégâts, ou encore pour d’autres d’atteindre un rôle important dans la politique internationale. Ce nœud de contradictions attire un tel volume d'énergie négative que le conflit ne s’éteint pas. Il semble que la société syrienne devra arriver elle-même au "point de saturation" dans cette guerre, sentir l'approche de la catastrophe nationale. Seulement alors toutes les discussions sur le processus de paix et le nouveau modèle politique auront un certain sens et une médiation extérieure pourrait être nécessaire. Pour le moment les forces extérieures ne font qu'étaler leurs ambitions : elles ne tentent pas de mettre fin aux hostilités, seulement elles essaient de ne pas perdre "leur" partie.      

La Russie et les Etats-Unis, qui ont offert de pacifier la Syrie, montrent une certaine arrogance et donnent l'impression que le sort du pays dépend uniquement de leurs accords (ou désaccords). Suite à des dizaines d'années de règne répressif de la famille al-Assad - il pourrait pourtant être considéré bientôt comme un âge d'or - les Syriens ne combattent pas pour l'unification mais pour la séparation. Le facteur extérieur est bien sûr important mais ce sont les combats qui vont définir l'issue du conflit sanglant en Syrie. Moscou et Washington sont donc incapables de faire asseoir les ennemis à la table des négociations.  

L'Union européenne, quant à elle, a de nouveau démontré son absence totale d'unité. Elle n'a pas été en mesure d'élaborer une position concrète et a permis à ses membres de faire ce qu'ils voulaient au sujet des livraisons d'armes aux rebelles. Ces derniers mois l'Europe unie a démontré une certaine aspiration à l'unité mais cette tendance était liée à des divergences et des intérêts contradictoires. L'Allemagne a ouvertement anéanti Chypre en frappant le pays d’un verdict impitoyable : "Le modèle économique chypriote n'a aucun droit d'exister", a jugé le ministre des Finances Wolfgang Schäuble. Il y a cinq ans, quand Nicosie a adhéré à la zone euro, ce même modèle n'avait pourtant suscité aucune opposition…  

Berlin a montré à tous les pays retardataires - l'Italie où un quart des électeurs a voté pour un comédien, l'Espagne endettée, la Grèce enlisée dans un marais de conditions très strictes d'assainissement économique - que la récréation était terminée, cédant la place à un combat impitoyable pour l'Europe. La position allemande est tout à fait compréhensible : tôt ou tard quelqu'un sera de toute façon obligé de prendre la responsabilité. Il est également évident que dans quelques années l'UE sera absolument différente à cause des divisions sur les statuts des pays membres, qui possèdent des possibilités et des droits inégaux. Et on ne voit pour le moment aucun moyen de réconcilier tout ça avec la philosophie de solidarité et d'égalité qui a servi de fondement à l'idée européenne dans la deuxième moitié du XXème siècle.   

L'Amérique est séquestrée car l'administration et le Congrès ne sont pas en mesure de s'entendre. Obama a gagné les élections présidentielles mais il n'est pas une figure capable d'unir les forces politiques - au contraire. Les Etats-Unis cherchent de nouveaux moyens d'assurer leur leadership mondial et tentent donc de former une liste des priorités. Le président n'a aucune envie de s'ingérer partout, ce que de nombreux observateurs considèrent comme une faiblisse : on attend toujours par tradition que Washington joue un rôle décisif dans le monde entier. Obama estime quant à lui qu'il faut d'abord résoudre les problèmes existants avant d'en accumuler de nouveaux. L'idée de créer une zone de libre-échange entre l'Amérique du nord et l'Union européenne semble donc même un peu agressive dans ce contexte d’abstinence américaine. Il s'agit en fait de recréer l'Occident politique uni de l'époque de la guerre froide en se basant sur d'autres principes. On ne sait pas encore si cette initiative sera couronnée de succès mais si oui, la Russie devra répondre à une question très compliquée : comment se conduire face à un tel monstre économique ?     

Le Proche Orient reste toujours agité alors que la fièvre populaire déferle sur le monde entier, touchant non seulement des pays problématiques mais aussi les starlettes de l'arène internationale. Des protestations totalement inattendues se sont déroulées en Inde, en Turquie et au Brésil : à chaque fois elles s'expliquent par des raisons différentes. Contre toute attente, l’élection présidentielle iranienne a été parfaitement calme : les dirigeants du pays sont parvenus à faire baisser habilement la pression dans le chaudron social pour placer au pouvoir un homme influent et modéré. La Chine a quant à elle subit son changement de pouvoir le plus nerveux depuis l'époque de Deng Xiaoping - tout s'est finalement passé sans problème, ce qui n'a pas empêché des craintes et des angoisses.

La Russie a pris une voie relativement droite, sans virages traditionnels. Vladimir Poutine a progressivement mis en œuvre les points de son programme électoral, présentés dans une série d'articles au début de l'année dernière. La politique internationale du Kremlin constitue un reflet particulièrement clair de ce qu'a écrit le président : Poutine a défini le monde en tant qu'espace incontrôlé et imprévisible où les acteurs principaux agissent d'une manière irrationnelle, comme s'ils tentaient sciemment de supprimer le peu d’ordre restant. Et comme la frontière entre le monde extérieur et intérieur est aujourd'hui plus fine que jamais, les turbulences étrangères menacent la stabilité russe dont le rétablissement a exigé tant d'efforts. Il faut donc se protéger, s'isoler des impulsions extérieures, notamment du soft power illégitime qu'a décrit l'ancien candidat à la présidentielle. Tous les derniers évènements en date sont en accord avec cette idée.      

La société et l'Etat russes sont pourtant loin d’être consolidés – et c’est une tendance mondiale. Un conflit apparent est né entre le traditionalisme artificiel et la minorité progressiste, le pouvoir tente de s'appuyer sur la majorité en aliénant la couche la plus active de la population...    

Pour résumer l'atmosphère mondiale, le meilleur mot est "irritation". Parce que rien ne se passe comme prévu, que les composantes différentes de la société n'arrivent à s'entendre et que tout le monde est mécontent des résultats. Ceux qui ont prétendu au rôle de décideurs mondiaux font preuve d'une impuissance totale. L'Amérique essaie de s'adapter à une situation en mutation constante : il n’y a pas de stratégie. L'Europe est plongée dans la crise et ses tentatives peu convaincantes de se présenter comme une force mondiale sonnent comme une farce. La Chine hésite de crainte de voir l'instabilité toucher son territoire. La Russie, quant à elle, reste sur ses gardes et préfère le statu quo existant, même s’il est peu concluant.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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