Paul Berberoglou et le sacrifice des innocents pour la liberté

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Georges Berberoglou - Sputnik France
Nous n'avons jamais oublié ceux qui sont morts pour défendre la liberté dont nous jouissons. Nous n'oublierons jamais ceux qui meurent pour la préserver. Je livre ici une part de cette mémoire indélébile..

Les premiers Grecs sont arrivés à Lyon vers 1915. N'ayant pas fait leur service militaire sous les couleurs françaises, ils n'étaient pas mobilisables. Ils participaient par leur travail à l'effort de guerre, durant les deux guerres mondiales, mais ne combattaient pas. D'une certaine manière, ils avaient fui des guerres, ou des conditions financières difficiles, pour immigrer en France et, maintenant qu'ils y étaient, les enfants du pays qui les accueillaient mouraient pour préserver la paix qu'ils étaient venus y chercher.

Fondamentalement, il y a là une injustice criante.

Pourtant, si rien n'obligeait les immigrés à aller se battre, beaucoup ont participé à la résistance de diverses manières, et certains se sont engagés dans les Forces Françaises Libres. C'était le cas de Paul Berberoglou.

Son père, Georges Berberoglou, faisait partie de cette première vague d'immigration. Il venait d'Asie Mineure. Il voulut aider ses compatriotes et s'organisa pour fonder, le 19 décembre 1921, l'Union Philanthropique des Hellènes de Lyon et des environs. Il en fut le premier secrétaire. Il était comptable et habitait alors au 144, rue Pierre Corneille, à Lyon 3ème.

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Georges Berberoglou

Le frère de Georges, habitait place Granclément, à Villeurbanne. Il était resté sans enfants. En 1926 naquit le fils unique de Georges, Paul, unique descendant de ses grands parents.

Le 4 février 1929, Georges Berberoglou cofonda l'association cultuelle orthodoxe L'Annonciation. Il en fut, là encore, le premier secrétaire, et c'est lui qui déclara la création de l'association au préfet du Rhône. Son nom est le premier sur la liste des 111 membres fondateurs.

Il avait déménagé et habitait maintenant au 38, rue du Dauphiné, toujours dans le 3ème arrondissement. Sans doute son premier appartement était-il devenu trop petit avec la naissance de Paul.

Paul grandit, pétri des idéaux religieux et philanthropiques que lui enseignait son père. Il était poète dans l'âme.

Lorsque la seconde guerre mondiale éclata, il se prit à rêver de partir combattre contre le nazisme. Mais il était trop jeune pour cela. L'idée cependant mûrit en lui et, dès ses 18 ans atteints, il devint engagé volontaire dans les Forces Françaises Libres, en novembre 1944.

Le 20 janvier 1945, dans la bataille d'Alsace, le lieutenant Jean Webermann lança une offensive sur le village de Bourtzwiller, à la sortie de Mulhouse. Les 21, 22, 23 et 24, il tenait le village avec ses hommes. Le 25, au moment où il repartait à l'attaque, six obus de mortier tombèrent au milieu de sa section, à laquelle appartenait Paul Berberoglou. Il y eut quatre morts, dont Paul, et quatre blessés, dont deux devaient succomber.

L'officier écrivit le 4 mars 1945 pour annoncer à ses parents la mort de Paul. Sa lettre est reproduite ci-dessous.

L'officier était fier de la conduite héroïque de Paul, mort en soldat. Il avait sacrifié sa vie pour son pays et ses idées, et reposait au cimetière de Tiefengraben, à Mulhouse.

Georges Berberoglou et sa femme écrivirent à leur fils défunt une lettre pleine d'émotion et de chagrin:

Tu es parti un jour sombre de novembre 44, confiant, rempli d'espoir, hélas, pour ne plus revenir. Entre le chemin d'une vie facile, calme, égoïste et celui du sentiment du devoir accompli tu n'as pas hésité à choisir le second.

Ton ambition était de mourir en héros. Les anges t'ont ouvert leurs phalanges au sein de l'éternel séjour. Ton vœu a été exaucé, mais pour nous tu es et tu resteras une perte inestimable. Tout l'édifice de notre bonheur qui était fondé que sur toi s'est subitement écroulé.

Tu es mort, enfant chéri, fils adoré, mais rien au monde ne pourra effacer en nous ton souvenir. Ton esprit est avec nous. Ton visage d'enfant malgré tes 18 printemps; ton intelligence prématurément développée, ton regard loyal et franc, ta bonté, ton cœur d'or, resteront pour nous des souvenirs inoubliables.

Dans ces vers inspirés par ta tendre et fragile jeunesse nous puiserons le calme dont notre cœur meurtri a besoin.

Puisse les larmes que nous versons se transformer en fleurs qui orneront à jamais ta glorieuse tombe.

Tes parents.

À la fin des années 90, ces archives furent retrouvées dans une décharge, par un homme qui les sauva de la destruction. Il était noté, dans le carnet de poésie, que Paul Berberoglou écrivit un poème sur la Russie mais que ce poème est manquant car sa mère l'a détruit pendant l'occupation allemande craignant des représailles. Ce poème ne pouvait être que très élogieux, car sinon sa mère n'aurait pas craint de le conserver.

Le corps de Paul fut ramené à Lyon le 3 avril 1948, avec les honneurs. Un office fut célébré en sa mémoire en l'église saint Vincent, sur le quai du même nom.

Tous les jeunes Grecs de Lyon étaient présents. Ainsi, aux côtés des soldats de l'armée française, se trouvaient les guides hellènes dans leurs uniformes, et ses camarades.

Il fut un exemple pour ses compagnons qui avaient grandi avec lui.

Trois semaines plus tard fut posée la première pierre de l'église orthodoxe grecque de Lyon, que son père avait contribué à fonder.

Dix ans plus tard, un office fut célébré pour l'anniversaire de la construction. À cette occasion, la Communauté hellénique chanta une prière de bénédiction pour Paul et tous les morts de la guerre. Le journal nous apprend que des choristes russes avaient d'ailleurs spontanément offert leur collaboration, surtout au moment de la « Bénédiction » de tous les morts de la guerre.

Ainsi Paul, qui aimait la Russie et lui avait consacré un poème, était chanté par ses enfants. Il est légitime de penser que c'est à dessein que ces Russes étaient venus lui rendre hommage.

J'ai trouvé certaines de ces archives le jour même où le pilote de chasse russe a été tué par l'armée turque alors qu'il revenait d'une mission contre l’État Islamique. Lui non plus n'a pas vu venir l'obus qui l'a abattu. Lui aussi combattait pour les mêmes idéaux nobles que Paul, une guerre plus loin.

Aujourd'hui comme hier, n'oublions pas qui sont nos amis et qui sont nos ennemis. En Syrie et en Irak, des hommes meurent tous les jours en combattant une idéologie qui ne pense qu'à s'étendre pour semer chez nous aussi la destruction et la mort. Beaucoup trop de jeunes gens doivent y sacrifier leur vie. Mais à tous ceux qui le font, je dis que nous n'oublierons pas ce que vous faites, pas plus que nous n'avons oublié ce que d'autres ont fait avant vous.

 

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