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Fallait-il pénaliser les clients de prostituées? La réponse du terrain

© AP Photo / Thibault Camusprotestation contre nouveaux projet de loi
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Mercredi 6 avril, l’Assemblée nationale a adopté la loi pénalisant les clients de personnes prostituées. Sputnik est allé interroger avocats, associations et principales intéressées pour comprendre ce que l’on peut attendre de cette mesure.

Ce n'était pas l'affluence des grands jours au Palais Bourbon. Pourtant, avec 64 voix contre 12, les députés ont adopté mercredi 6 avril la pénalisation des clients de personnes prostituées. La France rejoint la Norvège, la Suède, le Royaume-Uni et l'Islande dans cette voie. Officiellement, la loi adoptée infligerait une amende de 1500 euros à tous ceux qui obtiennent des prestations sexuelles contre rémunération. Inversement, les prostituées ne seront plus amendées pour racolage, et un fonds de 4,8 millions d'euros par an est créé dans le but de prévenir la prostitution et d'accompagner les prostituées dans leur réinsertion sociale.

Maître Stéphane Babonneau, avocat pénaliste, nous explique sur le plan juridique les effets d'une telle loi.

"Cette loi n'aura aucun effet sur les trafics: le principal problème posé par la prostitution est lié à l'esclavagisme et les organisations criminelles derrière cela ne seront pas impressionnées. Les clients devront 3500 euros en cas de récidive. Cette mesure est donc inopérante.

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Il n'y a pas d'étude ni de fichier fait pour les prostitués en cas de violences. Mais des témoignages ont bien indiqué une augmentation des violences à la suite des restrictions légales. Ce qui a rendu les prostituées plus vulnérables, c'était la loi sur le racolage passif: il leur était difficile de dénoncer des actes de violence, alors qu'elles étaient en infraction.

Si la pénalisation du client n'est pas la panacée, différentes mesures ont été prises dans les pays européens. Par exemple, l'Allemagne a libéralisé les maisons closes; quel pays peut-on citer comme modèle en matière de gestion de la prostitution?

"C'est un problème de société: quelle est la place de la prostitution dans la société? Les mesures visant à la pénaliser ont été jusqu'ici inopérantes. La France a basculé dans le camp des pays abolitionnistes. Il y a donc un débat de société, sans vérité absolue."

Comment sera mise en œuvre la nouvelle loi?

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"Les policiers seront mis face au problème suivant: comment caractériser l'infraction? Ce qui est pénalisé, c'est le fait d'avoir des relations sexuelles payées, et il faut les avoir eues pour être pénalisé. Le fait de monter dans une voiture ne caractérise pas l'infraction. En Suède, les policiers entrent dans les chambres d'hôtel pour pouvoir constater que l'infraction a eu lieu.

En France, avec les questions de sécurité, on imagine mal allouer des moyens importants pour constater qu'il y a eu prestation sexuelle contre paiement. Les syndicats de police ont dit qu'ils n'attendront pas en bas des hôtels ni n'entreront dans les chambres pour constater l'infraction. La loi risque donc de ne pas pouvoir être appliquée."

Antoine Cabiria, responsable de l'organisation Cabiria, organisation promouvant la santé communautaire avec les personnes prostituées à Lyon, dresse un sombre tableau des effets qu'auraient selon lui cette loi:

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"Il y aura une raréfaction des clients, donc une baisse de revenus pour les prostituées, qui entreront dans plus de clandestinité; elles voudront protéger leurs clients; plus de clandestinité, donc plus de violence, et moins de protection de la police, alors qu'il n'y en a déjà pas beaucoup. (…)

Elles feront appel à des intermédiaires, qui seront là pour recruter des clients, et qui se relèveront être des exploiteurs, mettant la pression sur les femmes pour travailler et ramener plus d'argent. Cela va créer plus de risques d'exploitation."

La Suède a été le premier pays qui a appliqué une telle loi. Avec quels effets?

"Les résultats en Suède ne sont pas du tout ceux que les politiques et les défenseurs abolitionnistes de la loi prétendent; des violences en ressortent, les prostituées n'ont pas disparu, elles sont plus clandestines, et certaines travaillent sur internet."

Nous sommes allés à la rencontre de ces personnes, qui se disent "employées", mais qui travaillent pour leur propre compte.

© Sputnikla Rue Saint-Denis
la Rue Saint-Denis - Sputnik France
la Rue Saint-Denis

Dans la Rue Blondel, on ne compte plus les travailleuses ayant un certain âge, et ayant passé des années à arpenter les trottoirs du quartier. Nous avons recueilli plusieurs témoignages sous couvert d'anonymat.

"Les lois sont faites pour être contournées; on fait comme on veut, on n'a pas de proxénète, on est déclarées, on est des travailleuses indépendantes. Ce sont des lois antisociales. Il y a des choses beaucoup plus importantes à régler que la liberté des hommes, car là on met au même niveau les délinquants que les clients. Un client va-t-il prendre le risque d'écoper d'une amende de 1500 euros?"

Certaines nous ont demandé pourquoi les vrais délinquants (violeurs, auteurs d'agressions…) étaient remis en liberté, alors que celles et ceux qui travaillent paient leurs impôts, leur loyer, doivent payer le prix fort. Elles nous ont rappelé aussi leur responsabilité en tant qu'individu. Aucune d'entre elles ne veut travailler dans une maison close, car cela reviendrait à de l'esclavage.

© Sputnikla Rue Blondel
la Rue Blondel - Sputnik France
la Rue Blondel

Plus loin, au croisement de la Rue Saint-Denis et du Boulevard Sébastopol, les filles originaires du Maghreb attendent leurs clients. Elles nous ont fait part des mêmes inquiétudes:

"Ils ont accepté le mariage pour tous, et nous faisons quoi là? C'est trop difficile: les enfants, les loyers; on va faire comment? On doit tout payer. On ne sera pas acceptées comme des gens normaux, après des années comme prostituées dans un coin."

Enfin, Georges, gérant d'un magasin d'articles érotiques, nous a confié son opinion:

"Je trouve la loi hypocrite, car elle n'arrêtera pas la prostitution; ils avaient débloqué des fonds pour aider les filles à sortir de la prostitution; je trouve que cela pénalisera plus les filles que les clients."

Une chose est certaine, cette loi fait l'unanimité contre elle auprès des personnes concernées ou impliquées dans leur défense. Les députés ne sont apparemment pas allés les consulter avant d'adopter ce texte…

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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