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Alexandre Devecchio : «plusieurs jeunesses s'affrontent»

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Djihad, identité ou réaction : la France est divisée et sa jeunesse ne l'est pas moins. D'où le mal provient-il ? Des baby boomers et de Mai 68, selon Alexandre Devecchio. Le pire est-il à venir ?

Ils n'ont rien en commun, si ce n'est leur date de naissance. Nés « en 1989 », ils sont devenus « la génération de toutes les crises — crises identitaire, économique et peut être écologique. » Ils sont les « nouveaux enfants du siècle », une jeunesse tentée par de nouvelles radicalités. Dans son essai Les nouveaux enfants du siècle (Le Cerf, 2016), Alexandre Devecchio s'est penché sur ces groupes qui inquiètent : « la nouvelle génération de banlieue, qui peut être tentée par l'islam radical et aller jusqu'au djihad, les petits blancs de la France périphérique tentés par le vote FN, et puis ceux de La Manif' Pour Tous… » sans toutefois les placer sur le même plan, prévient-il.

Pour notre invité, ces révoltés sont les enfants des baby boomers, eux qui furent « à l'origine du modèle néo-libéral qui a aboli tout héritage ». « La génération 68 a peut-être été une génération égoïste, qui a tout déconstruit » : « elle voulait jouir sans entraves, il était pour elle interdit d'interdire, elle nous a ouvert sur un monde qui atomise l'individu. » Désormais, affirme Devecchio, « toute une génération est à la recherche de pères et de repères (…) il y a une réaction, une recherche d'ancrage et un retour à certaines traditions. »

Manif Pour Tous contre Nuit Debout

Devecchio n'évoque « la jeunesse mondalisée » qu'en creux dans son essai. Aussi veut-il relativiser d'autres mouvements contestataires comme Nuit Debout : « la grande évolution que je constate, c'est que la jeunesse a longtemps été structurellement progressiste, ou de gauche. Maintenant les minorités actives, et peut être la majorité, ne croient plus du tout en cette idéologie progressiste. Nuit Debout a finalement eu très peu d'impact (…) les médias ont accordé une attention déraisonnable à ce mouvement. Nuit Debout ressemblait au crépuscule du gauchisme culturel, un mai 68 de la décomposition. »

Au contraire, veut-il souligner : « les effets culturels du mouvement de La Manif Pour Tous se sont fait sentir [bien après leur échec politique] (…) des jeunes journalistes émergent, avec des revues. C'est tout un travail idéologique qui n'a pas été fait par Nuit Debout. La force des jeunes militants de La Manif Pour Tous est d'avoir adopté une démarche gramsciste de combat culturel. » Peut-être pourrions-nous tempérer ici l'argument de notre invité : les jeunes issus de l'opposition à la Loi Taubira ont-ils véritablement en eux la combativité révolutionnaire des anciens communistes ?

La jeunesse du NON et des émeutes

« 2005 est une date très importante » estime-t-il. « Deux points de rupture adviennent cette année : le référendum de 2005, une élection où le clivage droite-gauche ne compte plus (…) et les émeutes de banlieue, très importantes pour la construction politique de cette jeunesse. » En effet : « analysées à l'époque comme des émeutes sociales, elles eurent en réalité une dimension identitaire…» Ainsi vit-on une double structuration de cette jeunesse : « 2005 préfigure 2015 et Charlie Hebdo. »

« Génération Dieudonné » : un nom qui pour notre invité « résume bien l'échec de l'anti-racisme des années 80, qui a conduit à la concurrence victimaire, à l'enfermement identitaire et peut-être aussi à l'islamisme.» Cette génération actuelle « subit les conséquences des docteurs Frankenstein de l'anti-racisme, qui ont semé la graine du ressentiment dans cette génération, une forme de haine de la France. » Aussi sont-ils « les enfants d'Al-Bagdadi et de Cyril Hanouna » : « l'idéologie islamiste a ses forces propres, mais si elle progresse autant, c'est aussi parce que nous sommes dans l'ère du vide. » Un vide en grande partie comblé par l'islamisme de l'UOIF et de la fraternité musulmane, nous explique-t-il dans son essai.

Identitaires et réacs

Pour Devecchio, la gauche est tout aussi responsable du malaise des « petits blancs » éloignés des centres urbains : « l'abandon des classes populaires a commencé en 1983 avec le tournant de la rigueur. La gauche renonce à son ambition sociale. L'Europe et l'anti-racisme apparaissent comme des idéologies de substitution. En 2012, la note de Terra Nova explique que la gauche doit abandonner les classes populaires pour se tourner vers les minorités ethniques, les femmes et les jeunes. Et donc la classe ouvrière, plus largement populaire, s'est sentie abandonnée. » De fait, « le FN a su répondre à certaines des attentes de ces petits blancs, qui sont en quête d'identité et de protection. Le discours du FN est finalement un discours de protectionnisme intégral, sur un plan économique comme identitaire. »

L'enquête a amené notre invité à rencontrer d'autres organisations plus radicales, notamment Génération identitaire : « ils ont été assez précurseurs (…) les termes 'd'islamisation' sont venus je crois de Génération identitaire. Ces termes étaient tabous et sont maintenant employés par les partis politiques mainstream. » Prenant à contre-pieds la doxa, Devecchio relativise leur dangerosité : « ils sont une poignée, ils ne sont pas violents, le danger est moindre que le danger djihadiste. Ils sont le symptôme de la colère d'une partie de la population si l'Etat ne répond pas à cette colère. »

On peine toutefois à saisir exactement la différence entre les jeunes identitaires et les jeunes réacs décrits par Devecchio, différence dérisoire face à la jeunesse islamiste. Si l'écart sociologique entre une France périphérique et une France urbaine et catholique est en effet indéniable, de nombreuses passerelles politiques existent, et non des moindres — il est aisé de penser là, entre autres, à Marion Maréchal Le Pen. Réponse de notre invité : « Pierre Larti, cadre des identitaires, me l'a dit très clairement : 'à la fin ce sera eux ou nous'.» « Les jeunes réacs, quant à eux, croient qu'il existe des solutions pour rebâtir une forme de Bien commun, » ajoute-t-il, sans réellement voiler sa sympathie pour ces derniers.

Le pire est-il à venir ?

« Je peux croire au scénario de la guerre civile, poursuit-il, mais pour l'instant la colère est tournée vers les dirigeants. » Devecchio ne minore pas les menaces : « il y a plusieurs jeunesses qui s'affrontent : une jeunesse des banlieues qui s'islamise et fait sécession. C'est dit dans le rapport de l'Institut Montaigne, les 15 à 25 ans chez les jeunes musulmans sont totalement en rupture avec la République, cela forme en un peuple dans le peuple. Et en face, une jeunesse qui a grandi dans l'insécurité physique et culturelle. Ces deux jeunesses se regardent en chiens de faïence. S'il n'y a pas d"homme politique capable de définir une vision qui rassemble avec autorité, effectivement on peut arriver à un scénario du morcellement ou de la dislocation. »

Devecchio semble toutefois garder espoir : « il y a aussi, après le 13 novembre, une espèce de sursaut patriotique, plusieurs signes le montrent : tous ces jeunes qui s'engagent dans l'armée. Même François Hollande, au lendemain du 13 novembre, ferme les frontières, ressort le drapeau qui pour une partie de la gauche était un symbole quasi fasciste. Tout ça est précurseur d'un patriotisme. » Et « quand croît le péril, croît aussi ce qui sauve, » conclut-il en citant le poète Hölderlin.

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