R. Redeker: «nous voyons tous les jours la parodie de l’immortalité!»

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R. Redeker - Sputnik France
À travers le consumérisme, le djihadisme ou même les polémiques sur les statues de Colbert, nous redécouvrons la mort, sa signification. La mort est pourtant évacuée de la vie contemporaine occidentale. Entretien.

Vous préparez-vous à la mort, chers auditeurs? Ou a contrario, préférez-vous l'occulter? C'est avec l'envie de choquer, je veux bien l'admettre, que j'ai posé ces questions ce matin à ma collègue Vera, qui attendait son café, un café très noir, à la machine à café, espérant l'angoisser et même la terrifier avec ma dérision macabre.

Ce à quoi je ne suis pas parvenu, puisqu'elle me répondit, malgré l'heure matinale: «Bah oui tous les jours, grâce à une douille rouillée sur mon bureau». En effet, une balle rouillée, rapportée de Mossoul par un autre collègue, est aujourd'hui posée en évidence sur son bureau. C'est donc moi qui fus le plus surpris…

Mais malheureusement, tout le monde n'est pas en mesure de contempler une balle irakienne rouillée sur son bureau, alors pour vous faciliter les choses, chers auditeurs, j'ai dépêché en studio un philosophe.

Car peut-être le savez-vous déjà, philosopher, c'est, paraît-il, apprendre à mourir. Et donc, peut-être Robert Redeker est-il le mieux à même de nous apprendre ce qu'il a appris. D'autant qu'il a aussi publié L'éclipse de la mort, aux éditions Desclée de Brouwer. Nous autres Occidentaux avons, selon lui, évacué la mort, ce qui serait un tort…

Un euphémisme paradoxal

«On n'ose plus tellement prononcer le mot de "mort". On préfère employer un vocabulaire évasif, qui fuit la chose réelle: "il est parti"… Cela témoigne de la peur des mots et d'un désarroi des mots devant le phénomène même du vivant. On ne sait plus comment réagir face à la mort. Il y a quelque chose de très paradoxal: en toute logique, ce serait les personnes religieuses qui diraient cela, en référence à une destination précise. Mais c'est le contraire qui se passe: ce sont ceux qui ne croient pas qui euphémisent la mort!»

Une parodie d'immortalité

«J'ai dit que le transhumanisme était très naïf par rapport à la vie et l'immortalité. (…) Dans les religions du passé, l'immortalité transfigure, change. Avec le transhumanisme, on continue de vivre, mais on reste de même, avec nos défauts et misérables petits secrets! Le transhumanisme est un attachement à ce que la vie a peut-être de moins intéressant. (…) La parodie de l'immortalité, c'est ce que nous voyons tous les jours. Nous vivons comme si nous n'allons pas mourir, de même que nous utilisons des crèmes cosmétiques. Remarquez que la cosmétique a changé de fonction, "cosmos" l'indique: c'était une célébration de la beauté, hissant la beauté des personnes à la beauté cosmique. Aujourd'hui, la cosmétique est là pour réparer l'angoisse, l'avancée de la mort sur nos visages.»

La peur féconde de la mort

«La mort n'est rien. Ce que nous appelons mort, c'est au fond une passion: ce que nous appelons mort est en fait la peur de la mort. Sur la mort, on ne peut rien dire, on peut dire beaucoup sur la peur de la mort… Les cités sont là pour nous empêcher de nous tuer les uns autres. La peur des châtiments est également un liant collectif. Voilà le côté positif, fécond, de la peur. De l'autre côté, on observe la peur en un sens délétère: la peur qui vous empêche de penser la mort, qui donne cette fuite devant la mort.»

Polémique du culte des morts

«On essaie de fuir la mémoire, de fuir le poids de l'histoire. Actuellement, il y a cette polémique lancée par le CRAN contre les statues de Colbert. Ce culte est un lien entre le présent et le passé, pour le meilleur ou pour le pire. Ce n'est pas un fardeau, c'est ce qui permet de se sentir dans une continuité historique. Nous coexistons avec tous ceux qui ont travaillé à la formation de notre peuple, de notre paysage, de nos villes. Par le culte des morts, les grandes figures du passé sont encore présentes. C'est bien parce qu'ils sentent que Colbert est encore actuel que les militants du CRAN veulent l'effacer.»

Le djihadisme, ou la mort superficielle

«Le terrorisme participe à la politique et combat spectacle. Ce qui advient avec l'attentat terroriste, c'est le retour de la mort, éclipsée. Mais cette mort est anesthésiée, reprise dans un spectacle qui tourne en boucle. Ce spectacle fait partie de l'activité terroriste et participe de l'éclipse de la mort. D'un côté, la mort a disparu de la Cité, mais est présente sur les écrans sous la forme du spectacle.»

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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