«Les enfants qui meurent à Damas sont-ils moins importants que ceux de la Ghouta?»

© Sputnik . Ilya Pitalev / Aller dans la banque de photosDamas
Damas - Sputnik France
Après Alep, la Ghouta est devenue le nouveau centre de l’attention médiatique et politique en Syrie. Tous s’alarment de la situation dramatique dans cette province qui jouxte l’Est de la capitale syrienne, mais ferment les yeux sur les bombardements qui s’abattent sur Damas. Une membre de l’ONG SOS Chrétiens d’Orient présente sur place, témoigne.

«Ce qu'il se passe en Ghouta orientale est un drame majeur. Nous devons tous faire pour protéger les populations et faire respecter le droit humanitaire international». Il y a quelques jours, Emmanuel Macron se positionnait clairement sur la situation de la Ghouta orientale, en état de guerre. En effet, les forces loyalistes de Bachar el-Assad mènent un combat très dur dans cette province située à l'Est de la capitale syrienne face à «leurs opposants».

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Si la vie sous des bombardements de l'armée syrienne est atroce, le chef de l'État oublie de préciser que les opposants de la Ghouta sont composés presque exclusivement de djihadistes. Et que ces derniers, depuis des années, bombardent les quartiers Est de Damas, tuant aussi bien des fidèles de Bachar el-Assad que la population civile.

Le Président de la République a rappelé récemment que la trêve humanitaire mise en place dans la Ghouta devait aussi s'étendre à Afrin. Si bon nombre d'ONG réputées proches de «rebelles» islamistes, comme les Casques blancs ou encore Syria Charity alertent des conditions terribles dans lesquelles vivent les populations de la Ghouta, si l'OSDH (Observatoire Syrien des Droits de l'Homme) ne cesse de publier ses rapports depuis Londres, si les gouvernements hostiles à Bachar el-Assad s'affairent à utiliser ces informations comme arguments pour justifier leurs positions et leurs actions politiques, si les médias français et occidentaux s'empressent de relayer cette triste actualité, qu'en est-il des bombardements qui tuent à Damas? La capitale du pays et sa population, contrôlée par les forces du gouvernement —contesté, mais élu- seraient-elles moins dignes d'intérêt au point que personne, parmi les entités précédemment citées, n'évoquent les bombardements sur Damas?

Présent à Damas et travaillant sur place avec les «populations locales, les jeunes et les familles déplacées et également avec des orphelins et des mendiants», une membre de l'ONG SOS Chrétiens d'Orient raconte, sous couvert d'anonymat, la situation que vivent les habitants de Damas.

Sputnik France: Que pouvez-vous nous dire ce la situation actuelle dans lequel se trouve la capitale syrienne de Damas?

SOS Chrétiens d'Orient: «Cela fait longtemps que la ville de Damas est bombardée par des djihadistes qui sont présents dans la Ghouta, notamment Al-Nosra [maintenant Fatah al-Cham, ndlr].

Depuis dix jours, les bombardements se sont intensifiés et on essaye de récolter des témoignages parce qu'on sait que les Damascènes sont très dépités de constater que l'Occident parle énormément de ce qu'il se passe dans la Ghouta —ce qui est indéniable, parce qu'effectivement dans la Ghouta il y a des bombardements aériens très violents que j'entends depuis chez moi régulièrement. Mais il y a également des bombardements sur Damas même, qui proviennent de djihadistes qui sont dans la Ghouta, des roquettes, des obus de mortier, sur la ville et sur les quartiers chrétiens de Bab Touma (quartier Est de Damas) notamment, les quartiers où se trouvent beaucoup de familles déplacées.»

Sputnik France: Les bombardements provenant de la Ghouta ciblent-ils des lieux particuliers?

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SOS Chrétiens d'Orient: «De temps en temps, il y a des bombardements qui ciblent les lieux publics comme le ministère de l'information ou des hôtels réputés qui accueillent beaucoup d'étrangers. Sinon, c'est beaucoup des quartiers civils, la vieille ville est très ciblée, les quartiers chrétiens.
On ne sait pas vraiment si ce sont les chrétiens qui sont visés ou si c'est le lieu emblématique de la vieille ville où il y a le souk, la Mosquée des Omeyades. Ce sont vraiment des emplacements où il y a aussi le patrimoine syrien qui est représenté. Mais on ne sait pas si ces tirs sont vraiment ciblés ou si les tirs sont aléatoires sur les civils.»

Sputnik France: Pourriez-vous nous faire part de témoignage de la situation que vous décrivez à Damas?

SOS Chrétiens d'Orient: «J'ai rencontré hier un père de famille de 33 ans, qui a perdu son fils de sept ans à cause des tirs de mortiers et qui lui-même a été touché alors qu'il était en train de faire ses courses au souk, donc cela peut vraiment tomber n'importe où, n'importe quand.
Un autre, qui se rendait à l'enterrement de sa tante dans une église de Bab Touma et qui ne sait pas s'il va pouvoir remarcher. Il a entendu une explosion et puis, il a senti que ses jambes se dérobaient et s'est écroulé par terre. Il a perdu énormément de sang, donc c'est un miracle qu'il soit encore en vie, mais il attend de pouvoir être opéré.

Ce sont vraiment les civils, qui dans leur vie quotidienne sont touchés.»

Sputnik France: Ces bombardements sur Damas entraînent-ils des déplacements de population?

SOS Chrétiens d'Orient: «Oui, absolument. Il existe un déplacement des civils de Damas vers des villages. Ceux que je viens de rencontrer se déplacent beaucoup vers Sednaya et Maaloula. On a aussi des volontaires qui sont présents à Maaloula et qui rencontrent des déplacés. À Saidnaya, tous les hôtels de la ville sont bondés, des personnes dorment dans leur voiture. Il ne faut pas oublier qu'on est en plein hiver, les nuits sont très froides, donc les conditions sont difficiles.

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La vieille ville de Damas, qui normalement est extrêmement vivante, les gens s'y baladent, visitent, vont au souk. Mais maintenant, c'est complètement vide, on n'y voit plus grand monde dans les rues, les cafés sont vides. On y voit des impacts de mortiers de droite à gauche. Les habitants n'osent tout simplement plus sortir, ils sortent vraiment pour le strict nécessaire et ils rentrent tout de suite chez eux.»

Sputnik France: Que savez-vous de ce qui se passe dans la Ghouta? Pensez-vous que la trêve humanitaire est efficace et qu'elle permet aux populations vivant sous les bombardements de fuir?

SOS Chrétiens d'Orient: «Je ne suis pas présente dans la région de la Ghouta. Je sais qu'il y a des familles avec des enfants et des djihadistes là-bas, cela, c'est de notoriété publique. En revanche, un corridor a été ouvert depuis trois jours. Il ouvre le matin et ferme vers 14 h qui permet une trêve qui est plus ou moins respectée pendant laquelle il ne doit pas y avoir de bombardements d'un côté ou de l'autre.
De ce corridor, deux personnes y sont sorties ce jeudi 1er mars, deux pakistanais que je vais d'ailleurs essayer de rencontrer. Mais pas beaucoup plus, je vous explique:

Des groupes rebelles de la Ghouta ont déclaré à l'ONU qu'ils refusaient d'accepter que les civils sortent. Ils ont avancé comme argument que ces derniers ne devaient [voulaient? la communication était médiocre, ndlr] pas quitter leurs maisons. Sauf que les civils, là-bas, sont bombardés par le gouvernement syrien.

Donc cela donne vraiment le sentiment que les civils sont pris en otage dans la Ghouta et qu'ils ne peuvent pas sortir.
C'est une situation qui a déjà eu lieu à Alep et à Homs.

À Alep, on travaillait sur place au moment de la libération, le chef de mission avait reçu beaucoup de témoignages de civils qui s'étaient enfuis de la zone, d'Alep-Est, qui était bombardée par l'armée syrienne et tenue par les rebelles et qui se sont fait tirer dessus par les rebelles en s'enfuyant. Donc on a très peur qu'ils se passent la même chose maintenant dans la Ghouta. Aujourd'hui, on sait que deux personnes sont sorties, mais il y a énormément de personnes à l'intérieur, c'est étonnant qu'aucune famille, qu'aucun enfant ne soit sorti par ce corridor.»

Sputnik France: Quelle est votre perception du traitement médiatique en France et en Europe réservé à la Ghouta et à Damas?

SOS Chrétiens d'Orient: «Les médias occidentaux parlent principalement de ce qui se passe dans la Ghouta, mais presque pas de ce qu'il se passe dans Damas même, alors que les bombardements durent depuis des mois, voire des années. Les Syriens qui vivent ici connaissent une septième année de guerre.

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Ce qui ressort des témoignages des Damascènes, c'est qu'ils en veulent beaucoup aux médias occidentaux et qu'ils sont très déçus de constater que, certes, ils souffrent certainement moins en ce moment que ceux qui sont dans la Ghouta, mais eux, cela fait des mois qu'ils sont bombardés et personne n'en parle en France, en Occident. Et ils ont finalement l'impression que leurs souffrances sont niées, et peut-être à des fins politiques.»

Sputnik France: Comment le vivent les Syriens que vous rencontrez et que vous aidez à Damas?

SOS Chrétiens d'Orient: «Un syrien me disait: "les médias occidentaux, en passant sous silence ce que nous vivons, nous tuent une deuxième fois!"

C'est un message qui est véhiculé parmi les chrétiens, ils en parlent énormément. Par exemple, une fois que j'annonce que je suis française, les Syriens me parlent immédiatement des médias. "Pourquoi les médias en France ne disent-ils pas ce que l'on vit?"
Je leur réponds que je prends des photos, des témoignages, et que j'essaye aussi d'en parler, mais je ne suis pas journaliste, je travaille dans une ONG, donc je n'ai pas vraiment non plus cette vocation-là. C'est vraiment quelque chose qui les touche beaucoup.
Ils me demandent encore: "Est-ce que les enfants qui meurent à Damas sont moins importants que ceux qui meurent dans la Ghouta?"
Pour eux, c'est assez violent. Et particulièrement de la part de la France, parce qu'il y a quand même un lien entre la Syrie et la France qu'on a peut-être un peu oublié en France, alors que les Syriens et notamment les chrétiens de Syrie, eux, ne l'ont pas oublié. Ils suivent énormément les médias français, ils suivent beaucoup ce qu'il se dit en France et ils se sentent finalement assez abandonnés par les politiques et par les médias français.
Et c'est notre présence ici, la présence de SOS Chrétiens d'Orient, qui leur permet de renouer ce lien affectif qu'ils ont avec la France.»

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