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    Magasins détruits dans un quartier de la capitale de la province majoritairement anglophone du Sud-Ouest, Buea

    Conflit séparatiste au Cameroun: «Pourquoi le gouvernement a-t-il peur de dialoguer?»

    © AFP 2019 Marco Longari
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    Depuis deux ans, la crise des régions anglophones du Cameroun a dégénéré en conflit ouvert avec Yaoundé. Au-delà de la dénonciation des exactions présumées des forces en présence par HRW, un constat s'impose: aucune solution politique n'a vu le jour, aucune tentative de dialogue n'a abouti. Sputnik cherche à comprendre pourquoi.

    Le Gouvernement camerounais «estime, en effet, qu'il est absolument inconséquent voire malsain, de vouloir mettre sur un pied d'égalité ou loger à la même enseigne, d'un côté, ceux qui, incarnant la puissance publique, font un usage légitime, réfléchi et mesuré de la force, et de l'autre, des hors-la-loi, qui usent illégalement de la force à des fins destructrices, malveillantes et nuisibles», a lancé René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication du Cameroun, lors d'une conférence de presse, le 2 avril dernier.

    Faut-il voir dans cette attitude un début d'explication à l'échec de toutes les tentatives de négociations entre le Cameroun et les séparatistes des régions anglophones de ce pays? Nous y reviendrons. Ce qui est certain, c'est que cette déclaration cinglante s'inscrit dans la réponse à la presse d'un gouvernement directement mis en cause par l'ONG Human Rights Watch (HRW).

    Alors que les populations des régions du Nord-ouest et du Sud-ouest du Cameroun continuent de vivre sous le joug de violences quotidiennes, malgré le fort déploiement de forces de sécurité dans cette partie du pays et que la situation s'enlise sur le terrain, HRW a tiré la sonnette d'alarme dans un rapport rendu public le 28 mars dernier. L'organisation de défense des droits de l'homme y dénonce des attaques répétées contre les civils camerounais, menées aussi bien par les séparatistes anglophones que par les forces de l'ordre. D'après HRW, 170 civils et 31 membres des forces de sécurité ont été tués et des centaines d'habitations ont été incendiées dans des violences, au cours des six derniers mois. Et dans ce rapport, l'ONG ne prend pas de pincettes s'agissant des exactions présumées des forces gouvernementales.

    «Les forces gouvernementales ont tué plusieurs dizaines de civils, recouru à la force de manière indiscriminée et incendié des centaines d'habitations au cours des six derniers mois dans les régions anglophones du Cameroun», a souligné Human Rights Watch.

    Des accusations graves, une pilule difficile à avaler pour le gouvernement de Yaoundé qui, par la voix de son porte-parole, a donc vertement répliqué à l'ONG lors d'un point de presse:

    «Le Gouvernement camerounais rejette catégoriquement ces accusations, portées inconsidérément contre des Forces républicaines, engagées dans un combat pour la préservation de l'intégrité territoriale de l'État et la protection des personnes et des biens, dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, et ce conformément à leurs obligations régaliennes, dans le strict respect des conventions internationales en matière des droits de l'Homme, et parfaitement conscientes de leur responsabilité», a précisé René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication.

    Bien que l'ONG n'épargne pas non plus les séparatistes anglophones dans ce rapport dénonçant également les exactions commises par ces derniers, le Gouvernement camerounais refuse donc de se voir mis dans le même sac que les séparatistes. Dans ce rapport, l'ONG dit s'appuyer sur les informations relayées dans les médias et des enquêtes sur le terrain. Pour le ministre de la Communication,

    «l'ONG Human Rights Watch trahit comme un parti-pris en faveur des bandes armées, en relativisant, voire en minorant la responsabilité de ces groupes dans les atrocités perpétrées dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.»

    Même si le gouvernement tente de relativiser la situation décrite par HRW, arguant une «reprise en main progressive par les Forces nationales de Défense et de Sécurité», Richard Makon, universitaire et politologue camerounais interrogé par Sputnik précise que

    «Ce rapport reste malgré tout d'une extrême gravité, car il démontre, s'il en était encore besoin, que loin de s'estomper, la crise dans les régions dites anglophones perdure au risque de s'aggraver et de s'enliser toujours un peu plus. Toutefois, ce rapport n'apporte rien de nouveau tant sur le strict plan de l'information que sur celui de l'analyse des conséquences et des perspectives politiques et stratégiques de cette crise. Tous les jours en effet, à l'initiative de la presse locale, qu'elle soit classique (télévision, radio, presse écrite) que cybernétique, les informations fraîches venant du front inondent la quotidienneté camerounaise.»

    Dans son document, l'organisation de défense des droits de l'homme réclame en outre une intervention du conseil de sécurité de l'Onu: «Les membres du Conseil de sécurité de l'Onu devraient formellement ajouter la question du Cameroun à l'ordre du jour du Conseil, demander au Secrétaire général de l'Onu l'organisation d'une réunion d'information sur cette situation, et indiquer sans équivoque que les responsables d'atteintes graves aux droits humains risquent de faire l'objet de sanctions». L'intervention de l'Onu, une option qu'analyse Dieudonné Essomba, économiste camerounais:

    «Il ne faut pas oublier que le Cameroun anglophone a été lié au Cameroun francophone sous l'égide des Nations unies [en 1961 ndlr]. Comment avons-nous pu croire qu'à partir du moment où l'attelage ne fonctionnait plus, les Nations unies n'allaient pas revenir? Ils vont venir, ce qui est sûr et certain, pour s'interposer et malheureusement, peut-être, imposer une confédération au Cameroun […] l'Onu va inviter le gouvernement et les sécessionnistes avec les moyens de contrainte. On ne va plus demander l'avis des uns et des autres.»

    La communauté internationale serait-elle seule capable de débloquer la situation des régions anglophones? Il est vrai que des voies de sortie de crise ont été explorées, même si les résultats se font encore attendre. Entre la forte militarisation des régions anglophones et des tentatives de main tendue, Paul Biya manie la carotte et le bâton face aux séparatistes, dans le cadre de cette crise qui secoue ces régions du pays depuis plus de deux ans. Dans son allocution du 6 novembre 2018, jour de sa prestation de serment pour un 7e mandat, Paul Biya demandait déjà aux séparatistes anglophones de cesser les combats: «Je leur lance un appel à déposer les armes et à retrouver le droit chemin. J'en appelle tout particulièrement aux jeunes qui se sont laissés entraîner dans une aventure sans lendemain.»

    Comme pour matérialiser cet appel, Paul Biya a créé en novembre 2018 un «comité national de désarmement, de démobilisation et de réintégration» (CNDDR) pour les combattants des zones en conflit au Cameroun. Une main tendue de Paul Biya à l'entame de son nouveau mandat dont les résultats tardent à venir. En l'absence de tout dialogue avec ces groupes, les Camerounais restent sceptiques sur les chances de succès de ce comité. Et pourtant, après une séquence de négociation politique qui a débouché sur quelques concessions techniques, le gouvernement a durci le ton, en procédant par exemple à l'emprisonnement de certains leaders séparatistes, minant par là même ses possibilités de dialogue:

    «Le gouvernement s'est privé d'interlocuteurs. Avant la crise, quelque 10% des populations anglophones étaient pour la sécession; mais lorsque le gouvernement a commencé à arrêter les leaders, cela a contribué à davantage radicaliser les populations. Maintenant, 80% veulent la sécession, peut-être 20% veulent la fédération. L'approche du gouvernement a constamment radicalisé les populations: il y a beaucoup d'anglophones qui disent chaque jour qu'ils ne font plus partie du Cameroun, qu'ils sont "ambazonniens" [Ambazonie, nom donné à l'État que veulent créer les séparatistes, ndlr]. L'armée ne peut pas collaborer avec des personnes qui ont cet état d'esprit dans l'optique de mettre la main sur les sécessionnistes», commente Wanah Immanuel Bumakor, spécialiste des relations internationales.

    Dans son discours de fin d'année, le 31 décembre dernier, Paul Biya a évoqué les multiples mains tendues du gouvernement de Yaoundé «pour éviter le recours à des mesures extrêmes», sans exclure cependant l'intensification de l'option militaire. «Si l'appel à déposer les armes que j'ai lancé aux entrepreneurs de guerre reste sans réponse, les forces de défense et de sécurité recevront instruction de les neutraliser», a martelé Paul Biya.
    La forte militarisation de la zone n'a pourtant pas permis de faire reculer les séparatistes.

    «C'est une crise politique qui n'a pas besoin des armes. On devrait résoudre cette crise par un dialogue. Alors que les anglophones avaient des revendications légitimes, le gouvernement s'est contenté d'imposer sa manière de faire, ce qui a radicalisé la partie anglophone et les sécessionnistes ont saisi cette occasion pour gagner le cœur des anglophones. Voilà pourquoi nous en sommes où nous sommes. Il y aura toujours des violations des droits, parce que l'armée utilise ses moyens pour se maintenir. Le gouvernement revendique une victoire sans appel de 71% aux dernières élections, mais pourquoi il a peur de dialoguer avec son peuple?», s'interroge Wanah Immanuel Bumakor.

    Le dialogue, une solution posée sur la table par bien des acteurs, à l'instar des religieux des régions anglophones, conduits par le Cardinal Christian Tumi, initiateurs de la Conférence générale des anglophones. Une rencontre qui viserait à débattre des solutions à apporter pour faire cesser la crise en cours dans ces régions du Cameroun, dans un contexte où les options explorées jusqu'ici se sont avérées inefficaces.

    Cette initiative des religieux devait être une étape préparatoire entre anglophones, visant à définir les questions qui devraient être examinées lors d'un dialogue national et à désigner les personnalités qui représenteraient les régions anglophones à cette occasion. Prévue l'année dernière, elle n'a jamais pu se tenir. Contacté par Sputnik, Élie Smith, porte-parole de la conférence précise: «Nous avons voulu que le gouvernement nous donne une autorisation écrite afin que la manifestation bénéficie d'un encadrement sécuritaire, Buéa étant plongé dans l'insécurité depuis le début de cette crise. Le gouvernement n'a plus le contrôle absolu dans ces régions.» Une autorisation écrite que les organisateurs n'ont jamais obtenue, ce qui ne les a pas freinés.

    «Le projet est toujours en cours. Nous avons décidé d'effectuer des consultations pour avoir l'avis de nos compatriotes. Dans cette initiative, nous donnons la parole autant aux francophones qu'aux anglophones. Nous avons consulté des Camerounais (des deux langues) de la diaspora de l'Amérique du Nord et de l'Europe. Nous irons vers les partis politiques représentés à l'Assemblée nationale et la société civile.
    Nous avons été taxés de radicalisme, et d'aucuns stipulent que notre objectif quand nous organisons cette assise, c'est de déclarer notre indépendance. C'est archifaux. Nous voulons leur montrer que c'est un problème anglophone, qui émane de l'infidélité fondamentale qui a créé le Cameroun moderne en 1961.» Poursuit Élie Smith.

    Pour favoriser la tenue de cette conférence en présence de tous, les leaders religieux avaient demandé à Yaoundé la libération des anglophones détenus dans le cadre de la crise et la facilitation du retour des exilés et des réfugiés. Ils appelaient également les séparatistes armés et les forces de l'ordre camerounaises à cesser les hostilités. Le porte-parole du gouvernement de Yaoundé ne s'était pas montré favorable à l'annonce des préalables posés par le prélat, notamment l'idée de libérer tous les prisonniers et celle de devoir traiter d'égal à égal avec les séparatistes.

    «S'il semble cependant inapproprié de traiter sur le même pied d'égalité les représentants de l'État (à qui revient l'obligation de garantir et de maintenir la paix et la sécurité, et qui jouit du privilège de la violence légitime ou légitimée) et des miliciens séparatistes (qui n'ont que la légitimité de leurs armes pour revendiquer une place autour de la table), comme le fait sans gêne aucune Human Rights Watch, il faut néanmoins souligner qu'il n'est pas possible d'envisager un retour de la paix dans les régions secouées par cette violence sans une négociation permettant de prendre en compte toutes les sensibilités en équation et tous les intérêts en jeu»,

    estime le politologue Richard Makon, avant de poursuivre:

    «Nous avons toutefois la faiblesse de penser que "la guerre finit toujours et obligatoirement là où elle n'aurait jamais dû commencer, autour d'une table". Quelle que soit la formule adoptée, avec ou sans médiations internes (par des autorités morales de nationalité camerounaise) et/ou étrangères (des personnalités morales africaines ou étrangères, des institutions dédiées, africaines ou étrangères), cette négociation (ou quel que soit le nom qu'on lui donne) constitue une condition capitale pour le retour à la paix et un impératif déterminant pour une paix et une sécurité durables dans cette partie du pays.»

    Entre les solutions proposées par les autorités gouvernementales et les initiatives non abouties de la société civile, bien des observateurs prêchent également pour une prise en compte, par le gouvernement de Yaoundé de toutes les parties prenantes.

    «Qu'il [le gouvernement, ndlr] cesse d'être arrogant, qu'il cesse de fabriquer sa propre conception des choses; qu'il voit les choses en face! Il doit savoir qu'il y a un problème dont la cause est le non-respect de la constitution de 1961 et qu'il ait aussi le courage de réunir les Camerounais et les acteurs politiques qui sont à l'origine ou qui sont en train de mener cette opération, pour discuter de ce problème. Voilà pourquoi nous avons décidé dans le "All Anglophone Conference" de rencontrer les indépendantistes, de discuter avec eux et de comprendre leurs propositions», martèle Élie Smith.

    Malgré ces sons de cloche discordants entre différentes parties, le pouvoir de Yaoundé tente de rassurer:

    «Le Gouvernement continuera d'œuvrer de façon résolue et déterminée pour un retour définitif à la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, tout en faisant valoir les vertus du dialogue, de la tolérance et du pardon, comme en témoignent, du reste, les multiples mesures d'apaisement, d'absolution et d'implication directe des populations dans la gestion des affaires les concernant», a conclu le porte-parole du gouvernement lors de son point de presse du 2 avril.

    Depuis plus de deux ans, la crise sociopolitique qui secoue le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones du pays (qui représentent environ 20% de la population), s'est transformée en un affrontement armé entre forces de défense et de sécurité camerounaises et militants séparatistes. Les tensions avaient commencé par des grèves d'enseignants et avocats anglophones. Les séparatistes anglophones ont choisi le 1er octobre 2017, jour de la réunification officielle des parties anglophone et francophone du Cameroun, en 1961, pour proclamer unilatéralement leur indépendance. La crise s'est alors transformée en conflit armé faisant des centaines de morts. L'Onu compte 30 000 réfugiés anglophones au Nigeria et 437 000 personnes déplacées à l'intérieur du Cameroun.

     

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    sécessionnistes, hostilités, sécurité, militarisation, armée, contrôle, indépendance, personnes déplacées, réfugiés, négociations, dialogue, crise anglophone, séparatisme, Conseil de sécurité de l'Onu, Comité national de désarmement, de démobilisation et de réintégration (CNDDR), Human Rights Watch (HRW), cardinal Christian Tumi, Élie Smith, Wanah Immanuel Bumakor, René Emmanuel Sadi, Paul Biya, Ambazonie, Nigeria, Cameroun
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