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    Au Maroc, «l’atmosphère est particulièrement hostile à ceux qui ne veulent pas jeûner»

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    L’actualité ramadanesque au Maroc a été plutôt exempte d’incidents. Un cas d’agression contre un non-jeûneur, alors que les associations ne sont pas allées au front des pique-niques publics en pleine journée de ramadan. Signe d’une prise de conscience collective… ou d’un climat social et juridique particulièrement hostile aux non-jeûneurs?

    «Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné et de recevoir en éducation.» Quelque part, même la définition minimaliste retenue en 2003 par Jacques Chirac pour blanchir son homologue tunisien, semble compromise sous les cieux arabes et maghrébins. Boire et manger en public pourrait s’avérer un exercice périlleux pendant le mois de ramadan. Ce sera le plus souvent, pour celui qui se hasarde à braver l’interdit, des regards réprobateurs, des remarques intimidantes. Plus rarement toutefois, des actes d’agression et même des tracasseries judiciaires.

    Cette année, en Algérie, le contexte exceptionnel de la mobilisation a quelque peu éclipsé les «infractions» à l’observation des interdits du mois lunaire. En Tunisie, ce sont généralement quelques descentes policières routinières dans des cafés, lesquels peuvent rester ouverts, moyennant discrétion.

    Au Maroc, quelques réactions violentes écument l’actualité ramadanesque. Comme cet acte d’agression, le 17 mai, contre une collégienne de 14 ans, dans la région de Ouazzane, dans le nord-ouest du pays. L’adolescente mangeait à bord du bus scolaire quand elle a été prise à partie par le chauffeur. La société civile s’est émue de l’affaire et une plainte contre l’agresseur a été déposée par la victime et sa famille. Et puis ce fut pratiquement tout. «Une actualité des incidents ramadanesques qui n’a pas été foisonnante», constate Driss Sedraoui, président de la Ligue marocaine de la citoyenneté et des droits de l’homme. Prise de conscience collective? Pas tout à fait.

    «Il faut dire qu’il y a une forte campagne menée en amont par un certain nombre d’organisations religieuses au Maroc contre les non-jeûneurs. L’atmosphère générale est donc devenue particulièrement hostile à ceux qui seraient tentés de ne pas jeûner. Le tout, sans compter le cadre législatif répressif préexistant et une disposition des autorités, cette année, croit-on savoir, à le mettre en application avec un zèle tout particulier», affirme Driss Sedraoui à Sputnik.

    L’article 222 du Code pénal marocain prévoit que «Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement d’un à six mois». Une disposition contestée par la société civile qui lance des appels récurrents à sa suppression.

    «Il faut changer cette loi et même il faut qu’il y ait des lois propres à certaines personnes qui s’en prennent à d’autres qui ne jeûnent pas, peu importe la raison», plaide Sedraoui.

    Le zèle dans l’observation du ramadan n’est pas à parfaitement corréler à une religiosité affirmée de la société maghrébine.

    «Le fait de ne pas faire la prière ne dérange personne, alors que le fait de manger en public pendant le ramadan, si», compare le Dr Jaouad Mabrouki, expert en psychanalyse de la société marocaine, au micro de Sputnik.

    Censée sensibiliser sur la privation qui frappe les plus démunis, la privation ponctuelle poursuit une finalité sociale. Partant, le jeûne du ramadan se rattache à un ordre public social à ne pas bouleverser. Jaouad Mabrouki estime que le ramadan pourrait s’apparenter à «un contrat social tacite», en vertu duquel «nul ne peut manger avant l’heure du coucher de soleil et celui qui ne respecte pas ce contrat sera puni». En outre,

    «La polémique autour de l’interdiction de manger en public durant la journée et surtout le refus massif de la société de tolérer ceux qui ne pratiquent pas ramadan, souligne aussi une crise spirituelle, puisque le musulman pratiquant, sans se remettre en question, se trouve néanmoins dérangé dans sa foi par ce comportement», poursuit cet analyste marocain.

    Si bien que les réactions sous forme de déjeuners organisés sur la place publique, en plein ramadan, s’apparentent à des actions «regrettables» qui ne font pas avancer les choses, estime pour sa part Driss Sedraoui. En Algérie, au Maroc ou en Tunisie, ces pratiques «relèvent même d’un autre extrémisme», compare le droit-de-l’hommiste marocain.

    «Elles offrent même une occasion en or aux extrémistes et fondamentalistes pour qu’ils s’en prennent davantage aux acquis d’ouverture et de tolérance de notre société. Il faut que le respect soit garanti de part et d’autre. D’un côté, ne pas provoquer les jeûneurs, mais respecter aussi ceux qui ne jeûnent pas, quelle que soit la raison de leur choix. L’État ne doit être là que pour infliger la sanction nécessaire à ceux qui s’en prennent aux libertés individuelles, pas à ceux qui exercent ces mêmes libertés», conclut Driss Sedraoui.

    En Tunisie, le ministère de l’Intérieur a démenti, mercredi 22 mai, tout recours à des campagnes systématiques contre les non-jeûneurs. Il contredisait ainsi la Ligue tunisienne des Droits de l’homme qui avait condamné, quelques jours auparavant, un certain nombre de descentes policières effectuées dans des cafés ouverts pendant la journée durant le ramadan. Le cadre général reste régi, dans ce pays, par une circulaire datant de 1981, qui recommande durant cette période particulière la fermeture pendant la journée des cafés et restaurants, à l’exception de ceux à vocation touristique. Les appels de la société civile se multiplient depuis quelques années pour l’abrogation de cette circulaire, cinq ans après l’adoption d’une Constitution garantissant les libertés publiques, et notamment la liberté de conscience.

    «Chaque année, c’est toujours la même polémique sur la persécution des non-jeûneurs, particulièrement dans les cafés, entre des organisations de la société civile appelant au respect de la Constitution, des parties religieuses –ou se réclamant comme telles– appelant à respecter les jeûneurs, et un pouvoir exécutif qui se contredit, entre ceux disant appliquer la fameuse circulaire de 1981 […] et ceux qui estiment que les pratiques [descentes, ndlr] policières sont isolés et ne traduisent pas une politique systématique de l’État», résume Zied Krichen, dans l’éditorial du journal arabophone El Maghreb du vendredi 24 mai,

    Alors qu’il avait fait part de son intention d’abroger la circulaire controversée, le Chef du Gouvernement, Youssef Chahed, a dû faire marche arrière, sans doute sous la pression de «contraintes politiques», suppose Zied Krichen. Une allusion, peut-être, au rôle joué par le parti islamiste Ennahda dans le maintien à la tête du gouvernement, au plus fort de la crise qui l’avait opposé en 2018 au Président Béji Caïd Essebsi.

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    jeûne, code pénal, droits de l’homme, religion, agression, ramadan, Tunisie, Maroc
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